PRIX
EXCELLENCE
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DISCOURS
SUR
L' II I S T O I R E
UNIVERSELLE.
TOME PREMIER.
DISCOURS
SUR
1/ H I S T O I R E
UNIVERSELLE,
A M.G* LE DAUPHIN;
Pour expliquer la suite de la Religion
et les changemens des Empires ,
Depuis le commencement du monde jusqu'à
l'empire de Charlemagne ;
Par Messire Jacques - Bénigne BOSSUET,
Évêque de Meaux, etc.
AVEC LA CONTINUATION JUSQU'A ï/aN I7OO»
A LYON,
De l'Imprimerie de J. B.Kindelem, rue de l'Archevêché.
i8i3.
5$
DISCOURS
SUR
L'HISTOIRE UNIVERSELLE,
A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
AVANT-PROPOS.
Dessein général de cet Ouvrage : sa division
en trois parties.
\Juand l'histoire seroit inutile aux autres Dessein ge-
hommes, il faudroit la faire lire aux princes. ouvrage"
Il n'y a pas de meilleur moyen de leur dé-
couvrir ce que peuvent les passions et les in-
térêts, les temps et les conjonctures, les hons
et les mauvais conseils. Les histoires ne sont
composées que des actions qui les occupent ;
et tout semble y être fait pour leur usage. Si
l'expérience leur est nécessaire pour acquérir
cette prudence qui fait bien régner, il n'est
rien de plus utile à leur instruction que de
joindre aux exemples des siècles passés, les
expériences qu'ils font tous les jours. Au lieu
qu'ordinairement ils n'apprennent qu'aux dé-
pens de leurs sujets et de leur propre gloire ,
Tome L A
•2 Discoues sur l'Histoire
à juger des affaires dangereuses qui leur arri-
vent; par le secours de l'histoire, ils forment
leur jugement, sans rien hasarder sur les évé-
nemens passés. Lorsqu'ils voient jusqu'aux
vices les plus cachés des princes , malgré les
fausses louanges qu'on leur donne pendant
leur vie, exposés aux yeux de tous les hommes,
ils ont honte de la vaine joie que leur cause
Ja flatterie, et ils connoissent que la vraie
gloire ne peut s'accorder qu'avec le mérite.
D'ailleurs, il seroit honteux, je ne dis pas
à un prince, mais en général à tout honnête
homme, d'ignorer le genre humain, et les
changemens mémorables que la suitedes temps
a faits dans le monde. Si l'on n'apprend de
l'histoire à distinguer les temps , on représen-
tera les hommes sous la loi de nature, ou sous
la loi écrite, tels qu'ils sont sous la loi évan-
gélique ; on parlera des Perses vaincus sous
Alexandre , comme on parle des Perses vic-
torieux sous Cyrus ; on fera la Grèce aussi
libre du temps de Philippe que du temps de
Thémistocle, ou de Miltiade; le peuple romain
aussi fier sous les empereurs que sous les con-
suls; l'Eglise aussi tranquille sous Dioclétien
que sous Constantin; et la France, agitée
de guerres civiles du temps de Charles IX
et de Henri III, aussi puissante que du temps
de Louis XIV , où , réunie sous un si grand
roi , seule elle triomphe de toute l'Europe.
C'est , Monseigneur, pour éviter ces
inconvéniens, que vous avez lu tant d'histoires
anciennes et modernes. Il a fallu , avant toutes
choses , vous faire lire dans l'Ecriture l'his-
Universelle. o
toire du peuple de Dieu , qui fait le fonde-
ment de la religion. On ne vous a pas laissé
ignorer l'histoire grecque ni la romaine; et,
ce qui vous étoit plus important, on vous a
montréavecsoin l'histoire decegrand royaume
que vous êtes obligé de rendre heureux. Mais
de peur que ces histoires et celles que vous
avez encore à apprendre , ne se confondent
dans votre esprit , il n'y a rien de plus néces-
saire que de vous représenter distinctement ,
mais en raccourci, toute la suite des siècles.
Cette manière d'histoire universelle est , à
l'égard des histoires de chaque pays et de
chaque peuple , ce qu'est une carte générale
à l'égard des cartes particulières. Dans les
cartes particulières, vous voyez tout le détail
d'un royaume, ou d'une province en elle-
même : dans les cartes universelles, vous ap-
prenez à situer ces parties du monde dans leur
tout; vous voyez ce que Paris ou l'Ile-de-
France est dans le royaume, ce que le royaume
est dans l'Europe , et ce que l'Europe est dans
l'Univers.
Ainsi les histoires particulières représen-
tent la suite des choses qui sont arrivées à un
peuple dans tout leur détail; mais afin de
tout entendre, il faut savoir le rapport que
chaque histoire peut avoir avec les autres :
ce qui se fait par un abrégé où l'on voit,
comme d'un coup d'œil , tout l'ordre des
temps.
Un tel abrégé , Monseigneur , vous
propose un grand spectacle. Vous voyez tous
les siècles précédens se développer, pour ainsi
A 2
4 Discours sur l'Histoire
dire, en peu d'heures devant vous : vous voyez
comme les empires se succèdent les uns aux
autres, et comme la religion dans ses diifé-
rens états , se soutient également depuis le
commencement du monde jusqu'à notre temps.
C'est la suite de ces deux choses, je veux
dire celle de la religion et celle des empires,
que vous devez imprimer dans votre mémoire.
Et comme la religion et le gouvernement po-
litique sont les deux points sur lesquels rou-
lent les choses humaines, voir ce qui regarde
ces choses renfermé dans un abrégé, et en
découvrir par ce moyen tout Tordre et toute
îa suite , c'est comprendre dans sa pensée tout
ce qu'il y a de grand parmi les hommes, et
tenir, pour ainsi dire, le fil de toutes les
affaires de l'univers.
Comme donc, en considérant une carte
universelle, vous sortez du pays où vous êtes
né et du Jieu qui vous renferme , pour par-
courir toute la terre habitable, que vous em-
brassez par la pensée avec toutes ses mers et
tous ses pays ; ainsi , en considérant l'abrégé
chronologique, vous sortez des bornes étroites
de votre âge , et vous vous étendez dans tous
les siècles.
Mais de même que, pour aider sa mé-
moire dans la connoissance des lieux, on re-
tient certaines villes principales , autour des-
quelles on place les autres, chacune selon sa
distance; ainsi, dans l'ordre des siècles, il
faut avoir certains temps marqués par quelque
grand événement auquel on rapporte tout le,
reste.
Universelle. 5
C'est ce qui s'appelle époque , d'un mot
grec qui signifie s'arrêter; parce qu'on s'ar-
rête là, pour considérer, comme d'un lieu
de repos, tout ce qui est arrivé devant ou
après ; et éviter par ce moyen les anachro-
nismes, c'est-à-dire, cette sorte d'erreur qui
fait confondre les temps.
Il faut d'abord s'attacher à un petit nombre
d'époques, telles que sont, dans les temps de
l'histoire ancienne, Adam, ou la création;
Noé, ou le déluge; la vocation d'Abraham,
ou le commencement de l'alliance de Dieu
avec les hommes ; Moïse , ou la loi écrite ;
la prise de Troie ; Salomon , ou la fondation
du temple ; Romulus , ou Rome bâtie ; Cyrus,
ou le peuple de Dieu délivré de la captivité
de Babylone; Scipion, ou Carthage vaincue,
la naissance de Jésus-Christ ; Constantin,
ou la paix de l'Eglise ; Charlemagne , ou l'éta-
blissement du nouvel empire.
Je vous donne cet établissement du nouvel
empire sous Charlemagne , comme la fin de
l'histoire ancienne, parce que c'est là que
vous verrez finir tout-à-fait l'ancien empire
romain. C'est pourquoi je vous arrête à un
Eoint si considérable de l'histoire universelle.
*a suite vous en sera proposée dans une
seconde partie , qui vous mènera jusqu'au
siècle que nous voyons illustré par les actions
immortelles du roi votre père, et auquel l'ar-
deur que vous témoignez à suivre un si grand
exemple , fait encore espérer un nouveau
lustre.
Après vous ayoir expliqué en général le°e"J^J
A 3
6 Discours sur i/Histoire
aucour», dessein de cet ouvrage , j'ai trois choses à
qui est di*/. . . •»••»•-'»
visé en trois taire pour en tirer toute i utilité que j'en
parties- i * T7' . '
espère.
Il faut premièrement que je parcoure avec
vous toutes les époques que je vous propose;
et que vous marquant en peu de mots les
principaux événemens qui doivent être atta-
chés à chacune d'elles , j'accoutume vt)tre
esprit à mettre ces événemens dans leur place,
sans y regarder autre chose que Tordre des
temps. Mais, comme mon intention princi-
pale est de vous faire observer, dans cette
suite des temps, celle de la religion, et celle
des grands empires; après avoir fait aller en-
semble, selon le cours des années, les faits
qui regardent ces deux choses, je reprendrai
en particulier, avec les réflexions nécessaires,
Î>remièrement ceux qui nous font entendre
a durée perpétuelle de la religion , et enfin
ceux qui nous découvrent les causes des
grands changemens arrivés dans les empires.
Après cela , quelque partie de l'histoire
ancienne que vous lisiez, tout vous tournera
à profit. II ne passera aucun fait dont vous
n'aperceviez les conséquences. Vous admi-
rerez la suite des conseils de Dieu da^s les
affaires de la religion : vous verrez aussi l'en-
chaînement des affaires humaines; et par là
vous connoîtrez avec combien de réflexion et
de prévoyance elles doivent être gouvernées*
UNIVERSELLE.
PREMIÈRE PARTIE
DE CE DISCOURS.
Les Epoques, ou la suite des temps.
Lia première époque vous présente d'abord première
^ J x \ T\' • ' 1 -1 EPOQUE.
un grand spectacle : Dieu qui crée le ciel et Adam, ou
la terre par sa parole, et qui fait l'homme î*Age du
à son image. C'est par où commence Moïse , le monde'
plus ancien des historiens, le plus sublime des
philosophes, et le plus sage des législateurs.
Il pose ce fondement , tant de son histoire am ans
que de sa doctrine et de ses lois. Après , il 'j.c*.
nous fait voir tous les hommes renfermés en '* 4°°4'
un seul homme, et sa femme même tirée de
lui; la concorde des mariages, et la société
du genre humain établie sur ce fondement;
la perfection et la puissance de l'homme ,
tant qu'il porte l'image de Dieu en son en-
tier; son empire sur les animaux: son inno-
cence tout ensemble et sa félicité dans le pa-
radis, dont la mémoire s'est conservée dans
l'âge d'or des poètes , le précepte divin donne
à nos premiers parens ; la malice de l'esprit
tentateur, et son apparition sous la forme
du serpent ; la chute d'Adam et d'Eve , fu-
neste à toute leur postérité : le premier homme
justement puni dans tous ses enfans , et le
genrehumain maudit de Dieu; lapremière pro-
messe de la rédemption , et la victoire future
des hommes sur le démon qui les a perdus.
La terre commence à se remplir, et les 129.38-5.
A4
8 Discours sur l'Histoire
£?^AJesv crimes s'augmentent. Caïn, le premier enfant
J. cl d'Adam et d'Eve, fait voir au monde nais-
<Gen. IV.
3.4.
sant la première action tragique ; et la vertu
commence dès-lors à être persécutéeparlevice.
Là paraissent les mœurs contraires des deux
frères : l'innocence d'Abel, sa vie pastorale,
et ses offrandes agréables; celles de Caïn re-
jetées , son avarice , son impiété , son parri-
cide, et la jalousie mère des meurtres; le
châtiment de ce crime; la conscience du par-
ricide agitée de continuelles frayeurs; la pre-
mière ville bâtie par ce méchant, qui se cher-
choit un asile contre la haine et l'horreur du
genre humain; l'invention de quelques arts
par ses enfans; la tyrannie des passions, et
ia prodigieuse malignité du cœur humain ,
toujours porté à faire le mal; la postérité de
•#7. 3017 Seth fidelle à Dieu, malgré cette déprava-
tion; le pieux Hénoch* miraculeusement tiré
du monde qui n'étoit pas digne de le possé-
der ; la distinction des enfans de Dieu d'avec
les enfans des hommes , c'est-à-dire , de ceux
qui vi voient selon l'esprit d'avec ceux qui
vivoient selon ia chair; leur mélange, et la
corruption universelle du monde; la ruine
des hommes résolue par un juste jugement de
1536. a468. Dieu; sa colère dénoncée aux pécheurs par.
i056. 2348. son serviteur Noé ; leur impénitence , et leur
endurcissement puni enfin par le déluge; Noé
et sa famille réservés pour la réparation du
genre humain.
Voilà ce qui s'est passé en i656 ans. Tel
est le commencement de toutes les histoires,
où se découvre la toute-puissance , la sagesse
Universelle. 9
et la bonté de Dieu : l'innocence heureuse d^s ans
sous sa protection : sa justice à venger les J- c.
crimes, et en même temps sa patience à at-
tendre la conversion des pécheurs : la gran-
deur et la dignité de l'homme dans sa pre-
mière institution : le génie du genre humain,
depuis qu'il fut corrompu : le naturel de la
jalousie, et les causes secrètes des violences
et des guerres, c'est-à-dire, tous les fonde-
mens de la religion et de la morale.
Avec le genre humain , Noé conserva les
arts, tant ceux qui servoient de fondement
à la vie humaine et que les hommes savoient
dès leur origine , que ceux qu'ils avoient in-
ventés depuis. Ces premiers arts , que les
hommes apprirent d'abord , et apparemment
de leur créateur , sont a l'agriculture , l'art b * G^ IJ-
pastoral , celui c de se vêtir , et peut-être celui 18. 19. 'iv\
de se loger. Aussi ne voyons -nous pas leXmd.iv.
commencement de ces arts en Orient, vers a; bicmh.
les lieux d'où le genre humain s'est répandu. ai*
La tradition du déluge universel se trouve
par toute la terre. L'arche où se sauvèrent les
restes du genre humain , a été de tout temps
célèbre en Orient, principalement dans les
lieux où elle s'arrêta après le déluge. PÎu-'<»«jSuE
sieurs autres circonstances de cette fameuse SukSu.
histoire se trouvent marquées dans les annales B,m- '£(?'•
et dans les traditions des anciens peuples : les Damasc
, r . 1:b- xcw.
temps conviennent; et tout se rapporte , au-^ <f<
tant qu'on le pouvoit espérer, dans une anti-V-j'^
quité si reculée. {; \?£*
Apion et Euseb. Lib. IX. Prap. Ev. c. ij, ia. Pfut. Opusc. Plustit
sokrt, terr. an aquat, Lucian de Dea Syr.
A 5
io Discours sur l'Histoire
âSA". ^Tl*s du déluge, ?e rangent le décroisse-
J.c. ment de la vie humaine; le changement dans
2.ÉP0Q. le vivre , et une nouvelle nourriture substituée
déiugeT e aux fruits de la terre; quelques préceptes
3mêwie.du donnés à Noé de vive voix seulement; la con-
lî*: a|^; fusion des langues arrivée à la tour de Babel ,
1767. «47. premier monument de l'orgueil et de la foi-
blesse des hommes ; le partage des trois enfans
de Noé , et la première distribution des terres.
La mémoire de ces trois premiers auteurs des
nations et des peuples s'est conservée parmi les
hommes. Japhet, qui a peuplé la plus grande
partie de l'Occident, y estdemeurécélèbresous
le nom fameux de Japhet. Cham et son fils
Chanaan n'ont pas été moins connus parmi les
Egyptiens et les Phéniciens; et la mémoire de
Sem a toujours duré dans le peuple Hébreu ,
qui en est sorti.
Un peu après ce premier partage du genre
humain , Nemrod , homme farouche , devint
par son humeur violente le premier des con-
quérans ; et telle est l'origine des conquêtes.
g»*, x. 9. Il établit son royaume à Babylone, au même
lieu où la tour avoit été commencée, et déjà
élevée fort haut, mais non pas autant que le
souhaitoit la vanité humaine. Environ dans
Je même temps, INinive fut bâtie, et quel-
ques anciens royaumes établis. Ils étoient pe-
tits dans ces premiers temps; et on trouve
dans la seule Egypte quatre dynasties ou prin-
cipautés, celle de Thèbes, celle de Thin, celle
de Memphis, et celle de Tanis : c'étoit la capi-
tale de la basse Egypte. On peut aussi rapporter
à ce temps les coramencemens des lois et de la
>??*- **33. police des Egyptiens, celui de leurs pyramides
Universelle. 1 1
Hui durent encore, et celui des observations *£? *N*
^1 . ' -. , .du M. dev.
astronomiques, tant de ces peuples que des »c.
Chaldéens. Aussi voit-on remonter jusqu'à ce t77P»rphyr.
temps, et pas plus haut, les observations que?5*. n^u
les Chaldéens , c'est-à-dire, sans contestation 5C4tic*
lespremiers observateursdes astres, donnèrent
dans Babylone à Callisthène pour Ai istote.
Tout commence ; il n'y a point d'histoire
ancienne où il ne paroisse, non-seulement
dans ces premiers temps , mais long-temps
après, des vestiges manifestes de la nouveauté
du monde. On voit les lois s'établir, les mœurs
se polir, et les empires se former. Le genre
humain sort peu à peu de l'ignorance ; l'ex-
périence l'instruit , et les arts sont inventés
ou perfectionnés. A mesure que les hommes
se multiplient, la terre se peuple de proche
en pioche : on passe les montagnes et les pré-
cipices ; on traverse les fleuves, et enfin les
mers, et on établit de nouvelles habitations.
La terre qui n'étoit au commencement qu'une
foret immense, prend une autre forme; les
bois abattus font place aux champs, aux pâtu-
rages, aux hameaux, aux bourgades, et enfin
aux villes. On s'instruit à prendre certains
animaux, à apprivoiser les autres, et à les
accoutumer au service. On eut d'abord à
combattre les bêtes farouches. Les premiers
héros se signalèrent dans ces guerres. .Elles
firent inventer les armes , que les hommes
tournèrent après contre leurs semblables :
Nemrod , le premier guerrier et le premiers-
conquérant, est appelé dans l'Ecriture un
fort chasseur. Avec les animaux , l'homme
A 6
12 Discours sur l'Histoire
înli de? sut encore adoucir les fruits et les plantes ;
J.c.il plia jusqu'aux métaux à son usage, et peu
à peu il y fit servir toute la nature. Comme
il étoit naturel que le temps fit inventer beau-
coup de choses, il devoit aussi en faire ou-
blier d'autres, du moins à la plupart des
hommes. Ces premiers arts, que Noé avoit
conservés, et qu'on voit aussi toujours en
vigueur dans les contrées où se fit le premier
établissement du genre humain, se perdirent
a mesure qu'on s'éloigna de ce pays. Il fallut ,
ou les rapprendre avec le temps, ou que ceux
qui les avoient conservés, les reportassent aux
autres. C'est pourquoi on voit tout venir de
ces terres toujours habitées, où les fonde-
mens des arts demeurèrent en leur entier ;
et là même on apprenoit tous les jours beau-
coup de choses importantes. La connoissance
de Dieu et la mémoire de la création s'y con-
serva , mais elle alloit s'affoiblissant peu à peu.
Les anciennes traditions s'oublioient et s'obs-
curcissoient ; les fables qui leur succédèrent,
n'en retenoient plus que de grossières idées; les
fausses divinités se multiplioient : et c'est ce
qui donna lieu à la vocation d'Abraham.
?.. époq. Quatre cent vingt - six ans après le dé-
^"luge, comme les peuples marchoient chacun
JJjg en sa voie, et oublioient celui qui les avoit faits,
du peuple ce grand Dieu , pour empêcher les progrès
de Dieu et . p . j ' f -|- j 1
deiai- dun si grand mal, au milieu de la corrup-
i!aAgè dution , commença à se séparer un peuple élu.
monde. Abraham fut choisi pour être la tige et le
père de tous les croyans. Dieu l'appela dans
j.avoc
d'Abral
ou le c
menceme
Universelle. i3
la terre de Chanaan, où il vouloit établir AA™ ans
son culte, et les enfans de ce patriarche qu il J-c.
avoit résolu de multiplier comme les étoiles 2083. 19".
du ciel et comme le sable de la mer. A la
promesse qu'il lui fit de donner cette terre
à ses descendans , il joignit quelque chose
de bien plus illustre , et ce fut cette grande
bénédiction qui devoit être répandue sur tous
les peuples du monde en Jésus-Christ sorti de
sa race. C'est ce Jésus - Christ qu'Abraham ^J^f;
honore en la personne du grand pontife Mel-
chisédech qui le représente; c'est à lui qu'il
Î>aye la dime du butin qu'il avoit gagné sur
es rois vaincus ; et c'est par lui qu'il est béni.
Dans des richesses immenses , et dans une
puissance qui égaloit celle des rois, Abraham
conserva les mœurs antiques : il mena tou-
jours une vie simple et pastorale, qui toute-
fois avoit sa magnificence, que ce patriarche
faisoit paroître principalement en exerçant
Fhospitalité envers tout le monde. Le ciel lui
donna des hôtes; les anges lui apprirent les 214s. m6.
conseils de Dieu; il y crut, et parut en tout
plein de foi et de piété. De son temps , Inachus
le plus ancien de tous les rois connus par les
Grecs, fonda le royaume d'Argos. Après
Abraham, on trouve Isaac son fils, et Jacob
son petit-fils, imitateurs de sa foi et de sa
simplicité dans la même vie pastorale. Dieu
leur réitère aussi les mêmes promesses qu'il
avoit faites à leur père , et les conduit comme
lui en toutes choses. Isaac bénit Jacob, au 2245. 1759.
préjudice dEsaiï son frère aine; et, trompé
en apparence , en effet il exécute les conseils
14 Discours sur l'Histoire
duNMA*v. de Dieu. Jacob , que Dieu protégeoit , excella
i. c'en tout au-dessus d'Esaù. Un Ange, contre
qui il eut un combat plein de mystères, lui
donna le nom d'Israël , d'où ses enfans sont
appelés les Israélites. De lui naquirent les
douze patriarches , pères des douze tribus du
peuple Hébreu : entre autres Lévi , d'où
dévoient sortir les ministres des choses sa-
crées; Juda, d'où devoit sortir, avec la race
royale , le Christ, Roi des rois, et Seigneur des
seigneurs, et Joseph, que Jacob aima plus
que tous ses autres enfans. Là se déclarent
de nouveaux secrets de la Providence divine.
On y voit , avant toutes choses , l'innocence
et la sagesse du jeune Joseph toujours en-
nemie des vices, et soigneuse de les réprimer
dans ses frères ; ses songes mystérieux et
prophétiques; ses frères jaloux, et la jalousie
aa76. 1738. cause, pour la seconde fois, d'un parricide,
la vente de ce grand homme ; la fidélité qu'il
garde à son maître, et sa chasteté admira-
ble ; les persécutions qu'elle lui attire ; sa
prison et sa constance, ses prédictions ; sa
délivrance miraculeuse ; cette fameuse expli-
3287. 1717. cation des songes de Pharaon ; le mérite d'un
2289. i7i5.si grand homme reconnu; son génie élevé et
droit , et la protection de Dieu qui le fait
«398. 1706. dominer par-tout où il est; sa prévoyance,
ses sages conseils, et son pouvoir absolu dans
le royaume de la basse Egypte; par ce moyen
le saint de son père Jacob et de sa famille.
Cette famille chérie de Dieu s'établit ainsi
dans cette partie de l'Egypte dont Tanis étoit
la capitale 5, et dont les tais prenoient tous te
Uni vrnsELiE. ï5
nom de Pharaon. Jacob meurt; et un peu ,Aï* ANS
.. r . /i\l i i • du M. dev.
devant sa mort, il tait cette célèbre prophétie, J.c
où découvrant à ses enfans l'état de leur pos-
térité, il découvre en particulier à Juda les23i5. 1689.
temps du Messie qui devoit sortir de sa race.
La maison de ce patriarche devient un grand
peuple en peu de temps : cette prodigieuse
multiplication excite la jalousie des Egyptiens:
les Hébreux sont injustement haïs et impi-
toyablement persécutés: Dieu fait naître Moïse «433. is7u
leur libérateur, qu'il délivre des eaux du Nil,
et le fait tomber entre les mains de la fille
de Pharaon : elle l'élève comme son fils , et
le fait instruire dans toute la sagesse des
Egyptiens. En ces temps., les peuples d'Egypte
s'établirent en divers endroits de la Grèce. 2^2. 1556.
La colonie que Cécrops amena d'Egypte
fonda douze villes ou plutôt douze bourgs ,
dont il composa le royaume d'Athènes, et
où il établit, avec les lois de son pays, les
dieux qu'on y adoroit. Un peu après arriva Mam,
le-déluge de Deucalion dans la Thessalie,^". 'm"!
confondu par les Grecs avec le déluge uni-
versel. Helten, fils de Deucalion, régna en
Phthie, pays de la Thessalie, et donna son
nom à la Grèce. Ses peuples, auparavant ap-
pelés Grecs, prirent toujours depuis le nom
d'Hellènes, quoique les Latins leur aient con-
servé leur ancien nom. Environ dans le même
temps , Cadmus , fils d'Agénor , transporta
en Grèce une colonie de Phéniciens, et fonda
la ville de Thèbes dans la Béotie : les dieux
de Syrie et de Phénicie entrèrent avec lui
dans la Grèce, Cependant Moïse ayançoiî
iG Discours sur l'Histoire
dfzvw*!- en ^Se* -^ quarante ans, ii méprisa les ri-
'j.c!chesses de la cour d'Egypte; et, touché des
3473. i53i.maux de ses frères les Israélites, il se mit
en péril pour les soulager. Ceux-ci , loin de
profiter de son zèle et de son courage , l'ex-
posèrent à la fureur de Pharaon, qui résolut
sa perte. Moïse se sauva d'Egypte en Arabie,
dans la terre de Madian , où sa vertu , tou-
jours secourable aux oppressés, lui fit trouver
une retraite assurée. Ce grand homme per-
dant l'espérance de délivrer son peuple, ou
attendant un meilleur temps , avoit passé qua-
a5i3. 1491. rante ans à paître les troupeaux de son beau-
Eère Jéthro, quand il vit dans le désert le
uisson ardent, et entendit la voix du Dieu
de ses pères qui le renvoyoit en Egypte , pour
tirer ses frères de la servitude. Là paroissent
l'humilité, le courage et les miracles de ce
grand législateur ; l'endurcissement de Pha-
raon, et les terribles châtimens que Dieu lui
envoie; la pâque, et le lendemain le passage
de la mer Rouge ; Pharaon et les Egyptiens
ensevelis dans les eaux , et l'entière délivrance
des Israélites.
4. époq. Les temps de la loi écrite commencent.
îaioiïrhe'ÎElle fut donnée à Moïse 43o ans après la vo-
lonté/0 cation d'Abraham, 856 ans après le déluge, et
2513. 1491. ]a même année que le peuple Hébreu sortit
d'Egypte. Cette date est remarquable , parce
qu'on s'en sert pour désigner tout le temps qui
s'écoule depuis Moïse jusqu'à Jésus- Christ.
Tout ce temps est appelé le temps de la loi
écrite, pour le distinguer du temps précédent
Universelle. 17
qu'on appelle le temps de la loi de nature, où les dAy i
M. dev.
hommes n'avaient pour se gouverner que la rai- J. c.
son naturelle et les traditions de leurs ancêtres.
Dieu donc ayant affranchi son peuple de
la tyrannie des Egyptiens, pour le conduire
en la terre où il veut être servi ; avant que
de l'y établir, lui propose la loi selon laquelle
il y doit vivre. Il écrit de sa propre main
sur deux tables qu'il donne à Moïse, au haut
du mont Sinaï , le fondement de cette loi ,
c'est-à-dire , le décalogue , ou les dix com-
mandemens , qui contiennent les premiers
principes du cuite de Dieu et de la société
humaine. Il dicte au même Moïse les autres 9.^" IX'
préceptes par lesquels il établit le tabernacle,
figure du temps futur; l'arche où Dieu se
montroit présent par ses oracles, et où les
tables de la loi étaient renfermées , l'élévation
d'Aaron , frère de Moïse; le souverain sacer-
doce, ou le pontificat, dignité unique donnée
à lui et à ses enfans; les cérémonies de leur
sacre , et la forme de leurs habits mystérieux;
les fonctions des prêtres , enfans d'Aaron ;
celles des Lévites, avec les autres observances
de la religion; et, ce qu'il y a de plus beau,
les règles des bonnes mœurs, la police et le
gouvernement de son peuple élu , dont il veut
être lui-même le législateur. Voilà ce qui
est marqué par l'époque de la loi écrite.
Après, on voit le voyage continué dans le
désert; les révoltes, les idolâtries, les châ-
timens, les consolations du peuple de Dieu,
que ce Législateur tout-puissant forme peu à
peu par ce moyen; le sacre d'Eléazar, sou-^53. 1453.
i8 Discours sur l'Histoire
âiNMAdlt vera'n pontife , et la mort de son père Aaron;
J.c.'Je zèle de Phinées fils PEléazar, et le sacer-
doce assuré à ses descendans , par une pro-
messe particulière. Durant ces temps les
Egyptiens continuent l'établissement de leurs
colonies en divers endroits, principalement
dans la Grèce, où Danaùs Egyptien se fait
roi d'Argos , et dépossède les anciens rois
venus d'inachus. Vers la fin des voyages du
peuple de Dieu dans le désert , on voit com-
a553. 14S1. mencer les combats , que les prières de Moïse
rendent heureux. Il meurt , et laisse aux
Israélites toute leur histoire , qu'il avoit soi-
gneusement digérée dès l'origine dur monde
jusqu'au temps de sa mort. Cette histoire est
continuée par l'ordre de Josué et de ses suc-
cesseurs. On la divisa depuis en plusieurs
livres; et c'est de là que nous sont venus le
livre de Josué, le livre des Juges, et ]es
quatre livres des Rois. L'histoire que Moïse
avoit écrite, et où toute la loi étoit renfer-
mée, fut aussi partagée en cinq livres, qu'on
appelle Pentaleuque, et qui sont le fonde-
ment de la religion. Après la mort de l'homme
3«9. 1445. de "Dieu , on trouve les guerres de Josué,
la conquête et le partage de la Terre-Sainte ,
et les rebellions du peuple châtié et rétabli
à diverses fois. Là se voient les victoires d'O-
a59Q. i4os-thoniel,qui le délivre de la tyrannie de Chusan,
2679. 1325. roi de Mésopotamie, et 80 ans après celle
d'Aod sur Eglon , roi de Moab. Environ ce
temps, Pélops , Phrygien, fils de Tantale,
règne dans le Peloponèse, et donne son nom
a68a. 1333. à cette fameuse contrée. Bel, roi des Chai-
Universelle. 19
déens, reçoit de ces peuples les honneurs *™ am
divins. Les Israélites ingrats retombent dans Je!
la servitude. Jabin , roi de Chanaan , les 36.79. 1306.
assujettit; mais Débora la prophétesse, quia7i9. ia85.
jugeoit le peuple, et Barac , fils d'Abinoèm ,
défont Sisara, général des armées de ce roi.
Trente ans après, Gédéon , victorieux sans «769. «45*
combattre, poursuit et abat les Madianites.
Abimélec son fils, usurpe l'autorité par le «768. m*.
meurtre de ses frères , l'exerce tyrannique-
ment , et la perd enfin avec la vie. Jephté
ensanglante sa victoire par un sacrifice qui «817. »»87.
ne peut être excusé que par un ordre secret
de Dieu , sur lequel il ne lui a pas plu de
nous rien faire connoître. Durant ce siècle ,
il arrive des choses très-considérables parmi
les Gentils. Car, en suivant la supputation
d'Hérodote qui paroit la plus exacte, il fetit WrW. 1, j.
placer en ces temps, 5i4 ans devant Rome ,3737.' 1367.
et du temps de Débora, Ninus, fds de Bel, et
la fondation du premier empire des Assy-
riens. Le siège en fut établi à Ninive, vifleG"1-*-»-
ancienne et déjà célèbre , mais ornée et illus-
trée par Ninus. Ceux qui donnent i3oo ans
aux premiers Assyriens , ont leur fondement
dans l'antiquité de la ville; et Hérodote, qui
ne leur en donne que 5oo , ne parle que de
la durée de l'empire qu'ils ont commencé, sous
Ninus fils de Bel, à étendre dans la haute
Asie. Un peu après, et durant le règne de Jos- XIX-
ce conquérant, on doit mettre la fondation
ou le renouvellement de ["ancienne ville.de
Tyr , que la navigation et ses colonies ren-J<*. <**ff-
dent si célèbre. Dans la suite, et quelques
20 Discours sur l'Histoire
Ans
du
M.Adlsv. temPs après Abimélec , on trouve les fameux
?5a ^combats d'Hercule, fils d'Amphytrion , et
ceux de Thésée , roi d'Atènes , qui ne fit
qu'une seule ville des douze bourgs de Cé-
crops , et donna une meilleure forme au gou-
vernement des Athéniens. Durant le temps
de Jephté , pendant que Sémiramis, veuve
de Ninus et tutrice de Ninyas, augmentoit
l'empire des Assyriens par ses conquêtes , la
célèbre ville de Troie , déjà prise une fois par
a8ao. 1184. les Grecs sous Laomédon son troisième roi,
fut réduite en cendre , encore par les Grecs ,
sous Priam , fils de Laomédon , après un siège
de dix ans.
5. époq. Cette époque de la ruine de Troie,
TroPieIsede arrivée environ l'an 3o8 après la sortie d'E-
^motûe.dugypte, et 11 64 ans après le déluge, est con-
sidérable , tant à cause de l'importance d'un
a8ao. 1184. si grand événement , célébré par les deux
plus grands poètes de la Grèce et de l'Italie,
qu'à cause qu'on peut rapporter à cette date
ce qu'il y a de plus remarquable dans les
temps appelés fabuleux ou héroïques; fabu-
leux, à cause des fables dont les histoires
de ces temps sont enveloppées; héroïques,
à cause de ceux que les poètes ont appelés
les enfans des dieux et les héros. Leur vie
n'est pas éloignée de cette prise. Car, du
temps de Laomédon, père de Priam, parois-
sent tous les héros de la toison d'or, Jason,
Hercule, Orphée, Castor et Pollux , et les
autres qui vous sont connus; et du temps
de Priam même, durant le dernier siège de»
Universelle. 21
Troie, on voit les Achille > les Agarnemnon , dA*| ans
les Ménélas, les Ulysse, Hector , Sarpédon , ï.d
fils de Jupiter, Enée, fils de Vénus, que les
Romains reconnoissent pour leur fondateur,
et tant d'autres dont des familles illustres et
des nations entières ont fait gloire de des-
cendre. Cette époque est donc propre pour
rassembler ce que les temps fabuleux ont de
plus certain et de plus beau. Mais ce qu'on voit
dans l'histoire sainte est en toutes façons plus
remarquable : la force prodigieuse dun Sam- 2887. 1x17- !
son et sa foiblesse étonnante ; Héli , sou-asss. m6.
verain pontife , vénérable par sa piété , et
malheureux par le crime de ses enfans ;
Samuel, juge irréprochable, et prophète *w- 109s.
choisi de Dieu pour sacrer les rois ; Saùl ,
premier roi du peuple de Dieu, ses victoires,
sa présomption à sacrifier sans les prêtres,
sa désobéissance mal excusée par le prétexte
de la religion, sa réprobation, sa chute fu-
neste. En ce temps , Codrus , roi d'Athènes ,
se dévoua à la mort pour le salut de son
peuple, et lui donna la victoire par sa mort.
Ses enfans Médon et Nilée, disputèrent entre
eux le royaume. A cette occasion, les Athé-
niens abolirent la royauté , et déclarèrent
Jupiter le seul roi du peuple d'Athènes. Us
créèrent des gouverneurs ou présidens per-
pétuels, mais sujets à rendre compte de leur
administration. Ces magistrats furent appelés
Archontes. Médon , fils de Codrus, fut le pre-
mier qui exerça cette magistrature, et elle
demeura long -temps dans sa famille. Les
Athéniens répandirent leurs colonies dans
22 Discours sur l'Histoire
duNMAdNeSv cette partie de l'Asie mineure, qui fut ap-
J.c* pelée Ionie. Les colonies éoliennes se firent
à peu près dans le même temps, et toute
l'Asie mineure se remplit de villes grecques.
*gto. io55. Après Saùl, paroit un David, cet admirable
berger , vainqueur du fier Goliat , et de tous
les ennemis du peuple de Dieu; grand roi,
grand conquérant, grand prophète, digne de
chanter les merveilles de la toute-puissance
divine, homme enfin selon le cœur de Dieu ,
comme il le nomme lui-même, et qui, par
•970, 1034. sa pénitence, a fait même tourner son crime
à la gloire de son créateur. A ce pieux guer-
«990. ioi^.rier, succéda son fils Salomon, sage, juste,
pacifique, dont les mains, pures de sang,
tw. 101a. furent jugées dignes de bâtir le temple de
Dieu.
6. époq. Ce fut environ l'an 3ooo du monde , le
ouï Te'znl 488e depuis la sortie d'Egypte; et, pourajuster
ï!eîgeevdû^es lemPs de l'histoire sainte avec ceux de
monde. Ja profane, 180 ans après la prise de Troie,
* 2$o devant la fondation de Rome, et iooo
ans devant Jésus-Christ , que Salomon acheva
ce merveilleux édifice. Il en célébra la dédi-
3001. 1003.eace avec une piété et une magnificence ex-
traordinaires. Cette célèbre action est suivie
des autres merveilles du règne de Salomon ,
qui finit par de honteuses foiblesses. Il s'aban-
donne à l'amour des femmes ; son esprit
baisse, son cœur s'afFoiblit, et sa piété dégé-
nère en idolâtrie. Dieu , justement irrité ,
l'épargne en mémoire de David son servi-
teur \ mais il ne voulut pas laisser son ingra-
Universelle. s3
tilude entièrement impunie : ii partagea son ^«j as*
royaume après sa mort, et sous son fils Ro- t:c.
boam. L orgueil brutal de ce jeune prince
lui lit perdre dix tribus , que Jéroboam sé-
para de leur Dieu et de leur roi. De peur
qu'ils ne retournassent au roi de Juda , il
défendit d'aller sacrifier au temple de Jéru-
salem, et il érigea ses veaux d'or, auxquels
il donna le nom du Dieu d'Israël, afin que
le changement parût moins étrange. La même
raison lui fit retenir la loi de Moïse, qu'il XIf*y-
interprétoit à sa mode; mais il en faisoit ob-
server presque toute la police , tant civile
que religieuse; de sorte que le Pentateuque
demeura toujours en vénération dans les tri-
bus séparées.
Ainsi fut élevé le royaume d'Israël contre
le royaume de Juda. Dans celui d'Israël triom-
phèrent l'impiété et l'idolâtrie. La religion ,
souvent obscurcie dans celui de Juda , ne
laissa pas de s'y conserver. En ces temps,
les rois d'Egypte étoient puissans. Les quatre
royaumes avoient été réunis sous celui de 3033. 971.
Tnèbes. On croit que Sésostris, ce fameux
conquérant des Egyptiens , est le Sésac , roi
d'Egypte, dont Dieu se servit pour châtier
l'impiété de Roboam. Dans le règne d'Abia ,
fils de Roboam , on voit la fameuse victoire
que la piété de ce prince lui obtint sur les
tribus schismatiques. Son fils Asa, dont la 3087. 9i7.
piété est louée dans l'Ecriture, y est marqué
comme un homme qui songeoit plus , dans
ses maladies , au secours de la médecine ,
qu'à la bonté de son Dieu. De son temps, 3080. 934.
24 Discours sur l'Histoire
iuM Adev. Amr* » ro* d'Israël, bâtit Samarie , où il
J.e. établit le siège de son royaume. Ce temps est
3090. 914. suivi du règne admirable de Josaphat, où
fleurissent la piété, la justice, la navigation
et Fart militaire. Pendant qu'il faisoit voir
au royaume de Juda un autre David, Achab
sio5._ 899- et sa femme Jésabel , qui régnoient en Israël ,
joignoient à l'idolâtrie de Jéroboam toutes
les impiétés des Gentils. Ils périrent tous deux
misérablement. Dieu, qui avoit supporté leurs
idolâtries , résolut de venger sur eux le sang
de Naboth, qu'ils avoient fait mourir, parce
qu'il avoit refusé, comme Pordonnoit la loi
de Moïse, de leur vendre à perpétuité l'hé-
ritage de ses pères. Leur sentence leur fut
prononcée par la bouche du prophète Elie.
3107. 897. Achab fut tué quelque temps après, malgré
les précautions qu'il prenoit pour se sauver.
Il faut placer vers ce temps la fondation de
sua. 89a. Carthage , queDidon, venue de Tyr, bâtit
en un lieu où , à l'exemple de Tyr, elle pou-
voit trafiquer avec avantage , et aspirer à
l'empire de la mer. Il est mal aisé de mar-
quer le temps où elle se forma en république :
mais le mélange des Tyriens et des Afri-
cains fit qu'elle fut tout ensemble guerrière
et marchande. Les anciens historiens , qui
mettent son origine devant la ruine de Troie ,
peuvent faire conjecturer que Didon l'avoit
plutôt augmentée et fortifiée , qu'elle n'en
3116. 888. avoit posé les fondemens. Les affaires chan-
gèrent de face dans le royaume de Juda.
Athalie , fille d'Achab et de Jésabel , porta
avec elle l'impiété dans la maison de Josaphat,
Joram ,
Universelle. 25
Joram, fils d'un prince si pieux, aima mieux d*5î."*"Î!
imiter son beau père que son père. La main J- c.
de Dieu fut sur lui. Son règne fut court, et
sa fin fut aifreuse. Au milieu de ces chàti-
mens , Dieu faisoit des prodiges inouis , même
en faveur des Israélites qu'il vouloît rappe-
ler à la pénitence. Us virent , sans se con-
vertir, les merveilles d'Elie et d'Elisée qui Marm.
prophétisèrent durant les règnes d'Achab et
de cinq de ses successeurs. En ce temps , Ho-
mère fleurit, et Hésiode florissoit trente ans
avant lui. Les mœurs antiques qu'ils nous
représentent, et les vestiges qu'ils gardent
encore, avec beaucoup de grandeur, de l'an- ,
cienne simplicité , ne servent pas peu à nous
faire entendre les antiquités beaucoup plus
reculées, et la divine simplicité de l'Ecriture.
11 y eut des spectacles effroyables dans les3ia<,. «4.
royaumes de Juda et d'Israël. Jésabel fut
précipitée du haut d'une tour par ordre de
Jéhu. Il ne lui servit de rien de s'être parée :
Jéhu la fit fouler aux pieds des chevaux. Il
fit tuer Joram, roi d'Israël, fils d'Achab:
toute la maison d'Achab fut exterminée, el
peu s'en fallut qu'elle n'entraînât celle des
rois de Juda dans sa ruine. Le roi Ocho-
sias , fils de Joram roi de Juda , et d'Athalie ,
fut tué dans Samane avec ses frères, comme
allié et ami des enfans d'Achab. Aussitôt que
cette nouvelle fut portée à Jérusalem, Athalie
résolut de faire mourir tout ce qui restoit de
la famille royale, sans épargner ses enfans,
et de régner par la perte de tous les siens.
Le seul Joas , fils d'Ochosias , enfant encore
Tome L H
26 Discours sur l'Histoire
^viAd!;v.au berceau, fut dérobé à la fureur de son
J.c\ aïeule. Josabeth, soeur d'Ochosias, et femme
de Joïada souverain pontife , le cacha dans
la maison de Dieu, et sauva ce précieux reste
delà maison de David. Athalie, qui le crut
tué avec tous les autres, vivoit sans crainte.
Lycurgue donnoit des lois à Lacédémone. Il
J!lviiLdeest rePris de les avoir faites toutes pour la
A%t]p'Jt\ guerre , à l'exemple de Mi nos dont il avoit
Liic9. 'suivi les institutions, et devoir peu pourvu
à la modestie des femmes , pendant que , pour
faire des soldats , il obligeoit les hommes à
une vie si laborieuse et si tempérante. Rien
ne remiioit en Judée contre Athalie : elle se
croyoit affermie par un règne de six ans.
Mais Dieu lui nourrissoit Un vengeur dans
878- l'asile sacré de son temple. Quand il eut atteint
l'âge de sept ans , Joïada le fit connoître à
quelques-uns des principaux chefs de l'armée
royale, qu'il avoit soigneusement ménagés ;
et, assisté des Lévites , il sacra le jeune roi
dans le temple. Tout le peuple reconnut sans
peine l'héritier de David et de Josaphaf.
Athalie , accourue au bruit pour dissiper la
conjuration , fut arrachée de l'enclos du
temple , et reçut le traitement que ses crimes
méritoient. Tant que Joïada vécut , Joas fit
garder la loi de Moïse. Après la mort de ce
saint Pontife , corrompu par les flatteries de
ses courtisans , il s'abandonna avec eux à
l'idolâtrie. Le pontife Zacharie, fils de Joïada,
64. &;o. voulut les reprendre, et Joas, sans se sou-
venir de ce qu'il devoit à son père , le fit
lapider. La vengeance suivit de près. L'année
3126
Universelle. 27
suivante , Joas , battu parles Syriens, et^J^-Jg»
tombé dans le mépris, fut assassiné par les t '«•
siens; et Amasias, son hls, meilleur que lui,
fut mis sur le trône. Le royaume d: Israël ,3179. ***-
abattu par les victoires des rois de Syrie,
et par les guerres civiles, reprenoit ses forces
sous Jéroboam II, plus pieux que ses pré-
décesseurs. Ozias, autrement nommé Aza-
rias,fils d'Amasias, ne gouvernoit pas avec ^9i- 8x0.
moins de gloire le royaume de Juda. C'est
ce fameux Ozias frappé de la lèpre , et tant
de fois repris dans l'Ecriture , pour avoir en
ses derniers jours osé entreprendre sur l'of-
fice sacerdotal , et , contre la défense de la
loi , avoir lui-même offert de l'encens sur
l'autel des parfums. Il fallut Je séquestrer,
tout roi qu'il étoit , selon la loi de Moïse :
et Joatham son fils, qui fut depuis son suc-
cesseur , gouverna sagement le royaume. Sous
le règne d'Ozias , les saints prophètes , dont
les principaux en ce temps furent Osée etc^vr.?*
Isaïe, commencèrent à publier leurs prophé-7*. i.„
tics par écrit, et dans des livres particuliers ,
dont ils déposoient les originaux dans le
temple , pour servir de monument à la pos-
térité. Les prophéties de moindre étendue ,
et faites seulement de vive voix , s'enregis-
troient , selon la coutume , dans les archives
du temple, avec l'histoire du temps. Les jeux
olympiques, institués par Hercule , et long- 32s». t**
temps discontinués , furent rétablis. De ce
rétablissement sont venus les olympiades ,
par où les Grecs comploient les années. A ce
; terme finissent les temps que Varron nomme
B 2
2.B Discours sur l'Histoire
d^kYev. fabuleux , parce que, jusqu'à cette date, les
J. c. histoires profanes sont pleines de confusion et
de fables ; et commencent les temps histo-
riques , où les affaires du monde sont racon-
tées par des relations plus fidelles et plus
précises. La première olympiade est marquée
Î>ar la victoire de Corèbe. Elles se renouve-
oient tous les cinq ans , et après quatre ans
révolus. Là , dans l'assemblée de toute la
Grèce, à Pise premièrement, et dans la suite
à Elide , se célébroient ces fameux com-
bats, où les vainqueurs étoient couronnés avec
des applaudissemens incroyables. Ainsi , les
exercices étoient en honneur , et la Grèce
devenoit tous les jours plus forte et plus
polie. L'Italie étoit encore presque toute sau-
vage. Les rois Latins, de la postérité d'Enée,
régnoient à Albe. Phul étoit roi d'Assyrie.
On le croit père de Sardanapale, appelé, selon
la coutume des Orientaux, Sardan Pul ,
c'est-à-dire , Sardan fils de Phul. On croit
3*33. 771. aussi que ce Phul ou Pul a été le roi de
Ninive, qui fit pénitence avec tout son peuple ,
à la prédication de Jonas. Ce prince , attiré
par les brouilleries du royaume d'Israël ,
venoit l'envahir : mais apaisé par Manahem ,
il l'affermit clans le trône qu'il venoit d'usur-
per par violence, et reçut en reconnoissance
un tribut de mille talens. Sous son fils Sarda-
napale, et après Alcmœon dernier archonte
Eerpétuel des Athéniens , ce peuple , que son
umeur conduisoit insensiblement à l'état po-
pulaire, diminua le pouvoir de ses magis-
trats, et réduisit à dix ans l'administration
Universelle. 29
des archontes. Le premier de cette sorte fut
Charops. Romulus et Rémus , sortis des an-
ciens rois d'Albe par leur mère llia, réta-
blirent dans le royaume d'Albe , leur grand-
père Numitor , que son frère Amuhus en
avoit dépossédé; et incontinent après ils fon-
dèrent Rome , pendant que Joatnam régnoit
en Judée.
Cette ville , qui devoit être la maîtresse RT;2;
de l'univers, et dans la suite le siège prin-fo°Jé*onie
cipal de la religion, fut fondée sur la fin de3»5o. 754.
la troisième année de là VIe olympiade , 43o
ans environ après la prise de Troie , de la- Ad*8 f£*
quelle les Romains croy oient que leurs an-RoimeJ'c
cêtres étoient sortis, et 753 ans devant Jésus-
Christ. Romulus, nourri durement avec les
bergers, et toujours dans les exercices de la 6- 74s-
guerre, consacra cette ville au Dieu de la
guerre , qu'il disoit son père. Vers les temps
de la naissance de Rome , arriva , par la mol-
lesse de Sardanapale , la chute du premier
empire des Assyriens. Les Mèdes , peuples
belliqueux , animés par les discours d'Arbace
leur gouverneur, donnèrent à tous les sujets
de ce prince efféminé , l'exemple de le mé-
priser. Tout se révolta contre lui ; et il périt
enfin dans sa ville capitale, où il se vit con-
traint à se brûler lui-même avec ses femmes ,
ses eunuques et ses richesses. Des ruines de
cet empire on voitsortir trois grands royaumes.
Arbace ou Orbace , que quelques-uns appel-
lent Pharnace , affranchit les Mèdes, qui,
après une assez longue anarchie ? eurent des
B 3
3o Discours sur l'Histoire
df dAev! r0IS, très-puissans. Outre cela, incontinent
»ome.j.c. après Sardanapale, on voit paroître un se-
7'i7' cond royaume des Assyriens , dont Ninive
demeura la capitale , et un royaume de Ba-
bylone. Ces deux derniers royaumes ne sont
pas inconnus aux auteurs profanes, et sont
célèbres dans l'histoire sainte. Le second
royaume de Ninive est fondé par Thilgath
ou Théglath, fils de Phalasar, appelé pour
celte raison Théglath-Phalasar, à qui on donne
aussi le nom de Ninus le jeune. Baladan,
que les Grecs nomment Bélésis , établit le
royaume de Babylone , où il est connu sous
3e nom de Nabonassar. De là Père de Na-
Lonassar, célèbre chez Ptolomée et les an-
ciens astronomes , qui comptoient leurs an-
nées par le règne de ce prince. Il est bon
d'avertir ici que ce mot d'ère signifie un dé-
nombrement d'années commencées à un cer-
tain point que quelque grand événement fait
remarquer. Acnaz, roi de Juda , impie et
»i- 740. méchant, pressé par Razin roi de Syrie,
et par Phacée fils de Romelias , roi d'Israël ,
au lieu de recourir à Dieu qui lui suscitoit
ces ennemis pour le punir, appela Théglath-
Phalasar, premier roi d'Assyrie ou de Ni-
nive, qui réduisit à l'extrémité le royaume
d'Israël , et détruisit tout à fait celui de
Syrie : mais en même temps il ravagea celui
de Juda qui avoit imploré son assistance.
Ainsi les rois d'Assyrie apprirent le chemin
33. 7ai. Je la Terre-Sainte , et en résolurent la con-
quête. Ils commencèrent par le royaume d'Is-
raël, queSaimanasar^fils et successeur de 1 hé*
Universelle. 3i
gîath-Phalasar, détruisit entièrement. Osée , AdNes *g*
roi d'Israël , s'étoit fié au secours de Sabacon,Romc J.d
autrement nommé Sua ou Sous , roi d'Ethio-
pie , qui avoit envahi l'Egypte. Mais ce puis-
sant conquérant ne put le tirer des mains de
Salmanasar. Les dix tribus où le culte de
Dieu s'étoit éteint, furent transportées à Ni-.
nive; et, dispersées parmi les gentils, s'y
perdirent tellement , qu'on ne peut plus en
découvrir aucune trace. Il en resta quelques-
uns qui furent mêlés parmi les Juifs , et
firent une petite partie du royaume de Juda.
En ce temps arriva la mort de Romulus. 11 39- 7.»s.
fut toujours en guerre et toujours victorieux:
mais au milieu des guerres, il jeta les fon-
démens de la religion et des lois. Une longue
paix donna moyen à Numa , son successeur ,
d'achever l'ouvrage. Il forma la religion et 4». 7*4-
adoucit les moeurs farouches du peuple ro-
main. De son temps, les colonies venues de
Corinthe et de quelques autres villes de Grèce,
fondèrent Syracuse en Sicile, Crotone, Ta-
rente, et peut-être quelques autres villes dans
cette partie de l'Italie, à qui de plus anciennes
colonies grecques, répanduesdanstoutlepays,
avoient déjà donné le nom de grande Grèce.
Cependant Ezéehias , le plus pieux et le plus
juste de tous les rois après David, régnoit
en Judée. Sennachérib, fils et successeur de
Salmanasar , l'assiégea dans Jérusalem avec 44- vo.
une armée immense : elle périt en une nuit
par la main d'un ange. Ezécnias, délivré d'une
manière si admirable, servit Dieu avec tout
son peuple plus fidellement que jamais. Mais
B 4
32 Discours sur l'Histoire
AdeS a™ aPr^s ^a mûrt de ce prince , et sous son fils
Rome.J.c. Manassès, Je peuple ingrat oublia Dieu, et
67. 687. les désordres s y multiplièrent. L état popu-
laire se formoit alors parmi les Athéniens ,
et ils commencèrent à choisir les archontes
annuels, dont le premier fut Créon. Pendant
que l'impiété s'augmentoit dans le royaume
de Juda , la puissance des rois .d'Assyrie ,
qui dévoient en être les vengeurs, s'accrut
73. 681. sous Asaraddon, fils de Sennachérib. Il réunit
le royaume de Babylone à celui de Ninive ,
et égala dans la grande Asie la puissance
77. 677. des premiers Assyriens. Sous son règne, les
xVn.%. Cuthéens, peuples d'Assyrie, depuis appelés
1. Esd. J^-Samaritajns ^ furent envoyés pour habiter Sa-
marie. Ceux-ci joignirent le culte de Dieu
avec celui des idoles ; et obtinrent d' Asa-
raddon un prêtre Israélite qui leur apprit le
4. Reg. service du Dieu du pays, c'est-à-dire, les
isF/£a7' observances de la loi de Moïse. Dieu ne voulut
pas que son nom fût entièrement aboli dans
une terre qu'il avoit donnée à son peuple,
et il y laissa sa loi en témoignage. Mais leur
prêtre ne leur donna que les livres de Moïse,
que les deux tribus révoltées avoient retenus
dans leur schisme. Les écritures composées
depuis par les prophètes qui sacrifioient dans
le temple , étoient détestées parmi eux ; et
c'est pourquoi les Samaritains ne reçoivent
encore aujourd'hui que le Pentateuque.
Pendant qu'Asaraddon et les Assyriens
s'établissoient si puissamment dans la grande
Asie , les Mèdes commençoient aussi à se
lendre considérables. Déjocès,leur premier
U N I V E II S E L L E. 33
roi, nommé Arphaxad dans l'Ecriture, fonda AJ* **•
la superbe ville d'Ecbatanes, et jeta les fon- Rome. j.q.
démens d'un grand empire. Ils l'avoient mis
sur le trône pour couronner ses vertus , et
mettre fin aux désordres que l'anarchie cau-
soit parmi eux. Conduits par un si grand roi , hw. np.
ils se soutenoient contre leurs voisins, mais ' '" *7'
ils ne s'étendoient pas. Rome s'accroissoit ,
mais foiblement. Sous Tullus Hostilius son 83. 67 *«
troisième roi , et par le fameux combat des
Horaces et des Curiaces , Albe fut vaincue
et ruinée: ses citoyens, incorporés à la ville
victorieuse, l'agrandirent et la fortifièrent.
Romulus avoil pratiqué le premier ce moyen
d'augmenter la ville , où il reçut les Sabins
et les autres peuples vaincus. Us oublioient
leur défaite , et devenoient des sujets affec-
tionnés. Rome , en étendant ses conquêtes ,
régloit sa milîr.e; et ce fut sous Tullus Hos-
tilius qu'elle commença à apprendre cette
belle discipline , qui la rendit dans la suite
maîtresse Je l'univers. Le royaume d'Egypte, 84. *7*
affoibli par ses longues divisions, se rétablis-
soit sous Psammétique. Ce prince, qui devoit
son salut aux Ioniens et aux Cariens , les
établit dans l'Egypte , fermée jusqu'alors aux
étrangers. A cette occasion , les Egyptiens
entrèrent en commerce avec les grecs; et
depuis ce temps aussi l'histoire d'Egypte ,
jusque-là mêlée de fables pompeuses par rar-
tifice des prêtres, commence, selon HeVo- ffw.w.
dote , à avoir de la certitude. Cependant les11**95"
roïsd'Àssyrie devenoîentde plusenplusredou-
tables à tout l'Orient. Saosduchin , fils d'Asa-
B 5
Ans
de
34 Discours sur l'Histoire
£™ raddon, appelé Nabuchodonosor dans le. livre
iwtfe.j.c. de Judith, défit en bataille rangée Arphaxad,
98*. 666.' toi des Mèdes. Enflé de ce succès, il entreprit
de conquérir toute la terre. Dans ce dessein ,
il passa l'Euphrate, et ravagea tout jusqu'en
Judée. Les Juifs avoient irrité Dieu , et s'é-
ioient abandonnés à l'idolâtrie, à l'exemple
de Manassès; mais ils avoient fait pénitence
avec ce prince : Dieu les prit aussi en sa
protection. Les conquêtes de Nabuchodonosor
et d'Holopherne son général , furent tout à
coup arrêtées par la main d'une femme. Dé-
jocès, quoique battu par les Assyriens , laissa
son royaume en état de s'accroître sous ses
successeurs. Pendant que Phraorte son fils ,
et Cyaxare, fils de Phraorte, subjuguoient la
Perse , et poussoient leurs conquêtes dans
*». 643. l'Asie mineure jusqu'aux bords de THalys ,
u3. 641. la Judée vit passer le règne détestable d'A-
mon, fils de Manassès ; et Josias , fils d'Amon,
sage dès l'enfance, travailîoit à réparer les
désordres causés par l'impiété des rois ses pré-
décesseurs. Rome , qui avoit pour roi Ancus
Marcius , domploit quelques Latins sous sa
conduite ; et continuant à se faire des citoyens
de ses ennemis , elle les renfermoit dans ses
murailles. Ceux de Véies , déjà affoiblis par
Romulus, firent de nouvelles pertes. Ancus
«s* 6*6. poussa ses conquêtes jusqu'à la mer voisine ,
et bâtit la ville d'Ostie à l'embouchure du
Tibre. En ce temps , le royaume de Baby-
îone fut envahi par Nabopolassar. Ce traître,
que Chinaladan , autrement Sarae , avoit fait
général de ses aimées contre Cyaxare 5 roi
Universelle. 35
des Mèdes, se i oignit avec Astyage , fils de Af9 ^
Cyaxare,pnt Chinaladan dans INinive, de-Rome.j.v^
truisit cette grande ville si long-temps mai-
tresse de l'Orient, et se mit sur le trône de
son maitre. Sous un prince si ambitieux ,
Babylone s'enorgueillit. La Judée , dont l'im-
piété croissoit sans mesure , avoit tout à
craindre. Le saint roi Josias suspendit pour 130. 634.
un peu de temps , par son humilité profonde ,
le châtiment que son peuple avoit mérité :
mais le mal s'augmenta sous ses enfans. Na- "**■ 6l°-
huchodonosor II, plus terrible que son père
Nabopolassar, lui succéda. Ce prince, nourri J<*7- 607.
dans l'orgueil, et toujours exercé à la guerre,
fit des conquêtes prodigieuses en Orient et
en Occident ; et Babylone menaçoit toute
la terre de la mettre en servitude. Ses me-
naces eurent bientôt leur effet à l'égard du>
peuple de Dieu. Jérusalem fut abandonnée
à ce superbe vainqueur, qui la prit par trois
fois : la première , au commencement de son
règne , et à la quatrième année du règne de
Joakim, d'où commencent les 70 ans de la
captivité de Babylone, marqués parle pro-/*r. xxv.
phète Jérémie ; la seconde , sous Jéchonias xxixîo.
ou Joachin , fils de Joakim ; et la dernière ,
sous Sédécias , où la ville fut renversée de 155. 5g9.
fond en comble, le temple réduit en cendres, 166. 698.
et le roi mené captif à Babylone , avec Sa-
raïa, souverain pontife, et la meilleure partie
du. peuple. Les plus illustres de ces captifs
furent les prophètes Ezéchiel et Daniel. On
compte aussi parmi eux les trois jeunes
hommes que Nabuchodonosor ne put forcer
B 6
36 Discours sur l'Histoire
'de3 a£ ^ adorer sa statue, ni faire consumer par les
Rame. j.c. flammes. La Grèce éloit florissante , et ses
sept sages se rendoient illusties. Quelques
temps devant la dernière désolation de Jéru-
salem , Solon , l'un de ces sept sages , donnoit
160. 694. des lois aux Athéniens , et établissoit la liberté
176. 678. sur la justice : les Phocéens d'Ionie menaient
à Marseille leur première colonie. Tarquin
l'ancien, roi de Rome , après avoir subjugué
une partie de la Toscane, et orné la ville de
Rome par des ouvrages magnifiques, acheva
son règne. De son temps, les Gaulois, conduits
188. «6. par Beliovèse, occupèrent dans l'Italie tous
les environs du Pô , pendant que Ségovèse
son frère mena bien avant dans la Germanie
un autre essaim de la nation. Servius ïullius r
successeur de Tarquin, établit le cens ou le
dénombrement des citoyens distribués en cer-
taines classes , par où cette grande ville se
trouva réglée comme une famille particu-
lière. Nabuchodonosor embellissoit Rabylone,.
mt. 562. qui s'étoit enrichie des dépouilles de Jéru-
êlVfx!salem et de l'Orient. Elle n'en jouit pas long-
tf"f''*'c' temps. Ce roi, qui l'avoit ornée avec tant
*** s60* de magnificence, vit en mourant la perte
prochaine de cette superbe ville. Son fils Ëvii-
mérodac, que ses débauches rendoient odieux,
ne dura guère, et fut tué par Nériglissor son
^eau-frère , qui usurpa le royaume. Pisis-
irate usurpa aussi dans Athènes l'autorité sou-
veraine , qu'il sut conserver trente ans du-
rant parmi beaucoup de vicissitudes, et qu il
laissa même à ses enfans. Nériglissor ne put
souffrir la puissance des Mèdes 5 qui s'agran-
Universelle. 37
dissoient en Orient, et leur déclara la guerre. A*es aj»
Pendant qu'Astiage, fils de Cyaxare I, seRome.J.c.
préparoit à la résistance, il mourut, et laissa
cette guerre à soutenir à Cyaxare II son fils ,
appelé par Daniel , Darius le mède. Celui-ci »9*. w*
nomma, pour général de son armée, Cyrus ,
fils de Mandane sa sœur , et de Cambyse roi
de Perse, sujet à l'empire des Mèdes. La
réputation de Cyrus , qui s'étoit signalé en
diverses guerres sous'Astyage son grand-
f>ère, réunit la plupart des rois d'Orient sous
es étendards de Cyaxare. 11 prit dans sa 3o6- s4«-
ville capitale Crœsus, roi de Lydie, et jouit
de ses richesses immenses : il dompta les an. 543.
autres alliés des rois de Babylone , et étendit
sa domination , non-seulement sur la Syrie ,
mais encore bien avant dans l'Asie mineure.
Enfin, il marcha contre Babylone : il la prit, «s. 638.
et la soumit à Cyaxare son oncle , qui ,
n'étant pas moins touché de sa fidélité que
de ses exploits, lui donna sa fille unique et
son héritière en mariage. Dans le règne de 117. *&>
Cyaxare, Daniel, déjà honoré sous les règnes
précédons de plusieurs célestes visions, où
il vit passer devant lui, en figures si mani-
festes, tant de rois et tant d'empires, apprit ?
par une nouvelle révélation , ces septante fa-
meuses semaines , où les temps du Christ et
la destinée du peuple Juif sont expliqués. Ce-
toient des semaines d'années, si bien qu'elles
conienoient 490 ans ; et cette manière de
compter étoit ordinaire aux Juifs, qui obser-
voient la septième année , aussi bien que le
septième ']Q\xr> avec un repos religieux. Quel-
38 Discours sur l'Histoire
Ade* deNvs (lue *emPs aPrès cette vision, Cyaxare mourut,
Rome.j.c. aussi bien que Cambyse, père de Cyrus: et
fli8. 536. , i1 J • i ' r , i J . •
ce grand nomme , qui leur succéda , joignit
le royaume de Perse, obscur jusqu'alors, au
royaume des Mèdes,si fort augmenté par
ses conquêtes. Ainsi il fut maître paisible de
tout l'Orient , et fonda le plus grand empire
qui eut été dans le monde. Mais , ce qu'il
faut le plus remarquer pour la suite de nos
époques , c'est que ce grand conquérant, dès
la première année de son règne , donna son
décret pour rétablir le temple de Dieu à Jé-
rusalem, et les Juifs dans la Judée.
Il faut un peu s'arrêter en cet endroit ,
qui est le plus embrouillé de toute la chrono-
logie ancienne, par la difficulté de concilier
i'hisloire profane avec l'histoire sainte. Vous
aurez sans doute, Monseigneur, déjà re-
marqué, que ce que je raconte de Cyrus est
fort différent de ce que vous en avez lu dans
Justin; qu'il ne parie point du second royaume
des Assyriens , ni de ces fameux rois d As-
syrie et de Babylone , si célèbres dans l'his-
toire sainte; et qu'enfin mon récit ne s'accorde
guère avec ce que nous raconte cet auteur
des trois premières monarchies; de celle des
Assyriens, finie en la personne de Sardana-
pale ; de celle des Mèdes, finie en la per-
sonne d'Astyage , grand-père de Cyrus ; et
de celle des Perses, commencée par Cyrus ,
et détruite par Alexandre.
Vous pouvez joindre à Justin , Diodore
avec la plupart des auteurs grecs et latins ,
dont les écrits nous sont restés , qui racon*
Universelle. Zg
lent ces histoires d'une autre manière que celle
que j'ai suivie.
Pour ce qui regarde Cyrus , les auteurs ww.,»
profanes ne sont point d'accord sur son his-
toire; mais j'ai cru devoir plutôt suivre Xéno-
phon , avec saint Jérôme , que Ctésias , au-
teur fabuleux, que la plupart des Grecs ont
copié , comme Justin et les Latins ont fait
les Grecs; et plutôt même qu'Hérodote, quoi-
qu'il soit très-judicieux. Ce qui m'a détermine
à ce choix, c'est que l'histoire de Xénophon ,
plussuivie et plus vraisemblable en elle-même,
a encore cet avantage , qu'elle est plus con-
forme à l'Ecriture, qui, par son antiquité et
par le rapport des affaires du peuple Juif avec
celles de l'Orient, mériteroit d'être préférée
à toutes les histoiresgrecques, quand d'ailleurs
on ne sauroit pas qu'elle a été dictée par le
Saint-Esprit.
Quant aux trois premières monarchies , ce
qu'en ont écrit la plupart des Grecs a paru
douteux aux plus sages de la Grèce. Platon Piat. in
fait voir en général , sous le nom des prêtres
d'Egypte, que les Grecs ignoroient profondé-
ment les antiquités; etAristotea rangé parmi P^rt'y°.lo,
les conteurs de fables, ceux qui ont écrit les
Assyriaques.
C'est que les Grecs ont écrit tard, et que ,
voulant divertir par les histoires anciennes la
Grèce toujours curieuse, ils les ont composées
sur des mémoires confus qu'ils se sont con-
tentés de mettre dans un ordre agréable , sans
se trop soucier de la vérité.
Et certainement la manière dont on arrange
4o Discours sur l'Histoire
ordinairement les trois premières monarchies,
est visiblement fabuleuse; car, après qu'on
a fait périr sous Sardanapale l'empire des As-
syriens , on fait paroitre sur le théâtre les
Mèdes, et puis les Perses, comme si les Mèdes
avaient succédé à toute la puissance des As-
syriens, et que les Perses se fussent établis
en ruinant les Mèdes.
Mais au contraire , il est certain que lors-
qu'Arbace révolta les Mèdes contre Sarda-
napale, il ne fit que les affranchir, sans leur
HtnA. m. soumettre l'empire d'Assyrie. Hérodote, suivi
fa"87'en cela par les plus habiles chronologistes ,
fait paroitre leur premier roi Déjocès 5o ans
après leur révolte ; et il est d'ailleurs cons-
tant , par le témoignage uniforme de ce grand
^erxènop\\ historien et de Xénophon , pour ne point ici
riZc K*Par^er des autres, que, durant les temps qu'on
attribue à l'empire des Mèdes , il y avoit en
Assyrie des rois très-puissans que tout l'Orient
redoutoit, et dont Cyrus abattit l'empire par
la prise de Babylone.
Si donc la plupart des Grecs, et les Latins
qui les ont suivis , ne parlent point de ces
rois Babyloniens ; s'ils ne donnent aucun
rang à ce grand royaume parmi les premières
monarchies dont ils racontent la suite; enfin ,
si nous ne voyons presque rien dans leurs ou-
vrages de ces fameux rois,Thég!ath-PhaIasar,
Salmanasar, Sennachérib, Nabuchodonosor,
et de tant d'autres si renommés dans l'Ecri-
ture et dans les histoires orientales, il le faut
attribuer , ou à l'ignorance des Grecs , plus
éloquens dans leurs narrations que curieux
Universelle. 4*
dans leurs recherches, ou à la perte que nous
avons faite de ce qu'il y avoit de plus recher-
ché et de plus exact dans leurs histoires.
En effet, Hérodote avoit promis une his-*^8 £»•
ioire particulière des Assyriens , que nous
n'avons pas, soit qu'elle ait été perdue , ou
qu'il n'ait pas eu le temps de la faire ; et on
peut croire d'un historien si judicieux, qu'il
n'y auroit pas oublié les rois du second empire
des Assyriens , puisque même Sennachérib , Hered. m.
qui en étoitun,se trouve encore nommé dans"''* 91*
les livres que nous avons de ce grand auteur ,
comme roi des Assyriens et des Arabes.
Strabon , qui vivoit du temps d'Auguste, S'™*' lii>
rapporte ce que Mégaslène , auteur ancien,
et voisin des temps d'Alexandre , avoit laissé
par écrit sur les fameuses conquêtes de Nabu-
chodonosor, roi des Chaldéens, à qui il fait
traverser l'Europe, pénétrer l'Espagne, et
porter ses armes jusqu'aux colonnes d'Her-
cule. jElien nomme Tilgamus , roi d'Assyrie, MUm. u
c'est-à-dire , sans difficulté, JeThilgalhou leAnùc.'lû
Théglath de l'histoire sainte; et nous avons
dans Ptolomée un dénombrement des princes
qui ont tenu les grands empires, parmi lesquels
se voit une longue suite des rois d'Assyrie
inconnus aux Grecs , et qu'il est aisé d'ac-
corder avec l'histoire sacrée.
Si je vouloisrapportercequenousracontent A Joseph.
1 I l e • T_> i Al Ant.lib.lX.
les annales des oynens, un Berose, un Aby- c. «/«. « x.
dénus, un Nicolas de Damas, je ferois unCm conJ'Ap.
trop long discours. Josephe etEusèbe de Cé-j^/jjP*
sarée nous ont conservé les précieux frag-
mens de tous ces auteurs , et d'une infinité
Jj2 Discours sur l'Histoire
d'autres qu'on avoit entiers et de leur temps,
dont le témoignage confirme ce que nous dit
l'Ecriture sainte touchant les antiquités orien-
tales , et en particulier touchant les Assy-
riens.
Pour ce qui est de la monarchie des Mè-
des, que la plupart des historiens profanes
mettent la seconde dans le dénomhrement des
grands empires, comme séparée de celle des
Perses , il est certain que l'Ecriture les unit
toujours ensemble; et vous voyez, Monsei-
gneur , qu'outre l'autorité des livres saints ,
Je seul ordre des faits montre que c'est à cela
qu'il s'en faut tenir.
Les Mèdes, avant Cyrus, quoique puissans
et considérables, étoient efFacés par la gran-
deur des rois de Babylone. Cyrus ayant con-
quis leur royaume par les forces réunies des
Mèdes et des Perses, dont il est ensuite de-
venu le maître par une succession légitime ,
comme nous l'avons remarqué après Xéno-
phon ; il paroît que le grand empire , dont
il a été le fondateur, a du prendre son nom
des deux nations : de sorte que celui des Mè-
des et celui des Perses ne sont que la même
chose , quoique la gloire de Cyrus y ait fait
prévaloir le nom des Perses.
On peut encore penser qu'avant la guerre
de Babylone, les rois des Mèdes ayant étendu
leurs conquêtes du côté des colonies grecques
de l'Asie mineure, ont été par ce moyen célè-
bres parmi les Grecs , qui leur ont attribué
l'empire de la grande Asie, parce qu'ils ne
connolssoient qu'eux de tous les rois d'Orient.
Universelle. 43
Cependant les rois de Ninive et de Babylone ,
plus puissans, mais plus inconnus à la Grèce,
ont été presqu'oubliés dans ce qui nous reste
d'histoires grecques; et tout le temps qui s'est
écoulé depuis Sardanapale jusqu'à Cyrus,a été
donné aux Mèdes seuls.
Ainsi , il ne faut plus tant se donner de peine
à concilier en ce point l'histoire profane
avec l'histoire sacrée. Car, quant à ce qui
regarde le premier royaume des Assyriens,
PEcriture n'en dit qu'un mot en passant , et
ne nomme ni Ninus fondateur de cet empire ,
ni, à la réserve de Phul, aucun de ses suc-
cesseurs, parce que leur histoire n'a rien de
commun avec celle du peuple de Dieu. Pour
les seconds Assyriens, la plupart des Grecs
ou les ont entièrement ignorés, ou, pour ne
tes avoir pas assez connus , ils les ont con-
fondus avec les premiers.
Quand donc on objectera ceux des auteurs
grecs qui arrangent à leur fantaisie les trois
premières monarchies, et qui font succéder
les Mèdes à l'ancien empire d'Assyrie , sans
parler du nouveau que l'Ecriture fait voir
si puissant, il n'y a qu'à répondre qu'ils n'ont
point connu cette partie de l'histoire , et qu'ils
ne sont pas moins contraires aux plus cu-
rieux et aux mieux instruits des auteurs de
leur nation, qu'à l'Ecriture.
Et , ce qui tranche en un mot toute la diffi-
culté, les auteurs sacrés plus voisins par les
temps et par les lieux des royaumes d'Orient,
écrivant d'ailleurs l'histoire d'un peuple dont
les affaires sont si mêlées avec celles de ces
44 Discours sur l'Histoire
grand empire, quand ils n'auroient que cet
avantage, pourroient faire taire les Grecs et
les Latins qui les ont suivis.
Si toutefois on s'obstine à soutenir cet ordre
célèbre des trois premières monarchies , et
que, pour garder aux Mèdes seuls le second
rang qui leur est donné, on veuille leur assu-
jettir les rois de Babylone, en avouant toute-
fois qu'après environ cent ans de sujétion,
ceux-ci se sont affranchis par une révolte ; on
sauve, en quelque façon, la suite de l'his-
toire sainte; mais on ne s'accorde guère avec
les meilleurs historiens profanes , auxquels
l'histoire sainte est plus favorable, en ce qu'elle
unit toujours l'empire des Mèdes à celui des
Perses.
Il reste encore à vous découvrir une des
causes de l'obscurité de ces auciennes his-
toires. C'est que comme les rois d'Orient pre-
noient plusieurs noms, ou si vous voulez plu-
sieurs titres, qui ensuite leur tenoient lieu
de nom propre, et que les peuples les tra-
duisoient ou les prononçoient différemment,
selon les divers idiomes de chaque langue ;
des histoires si anciennes, dont il reste si peu
de bons mémoires , ont dû être par là fort
obscurcies. La confusion des noms en aura
sans doute beaucoup mis dans les choses mêmes
et dans les personnes; et de là vient la peine
qu'on a de situer, dans l'histoire grecque,
les rois qui ont eu le nom d'Assuérus , au-
tant inconnu aux Grecs que connu aux Orien-
taux.
Qui croiroit en effet que Cyaxare fût le
Universel!
même nom qu'Assuérus , coi
Ky, c'est-à-dire, seigneur, et
qui revient manifestement l
Assuérus? Trois ou quatre pi
ce nom, quoiqu'ils en eussent t
Si on n'étoit averti qne Nal
Nabucodrosor et Nabocolassa
le même nom , ou que le ne
homme , on auroit peine à le c
pendant la chose est certaine. Sarg
nachérib ; Ozias est Azarias ; 8
Mathanias; Joachas s'appeloit aus
Asaraddon , qu'on prononce indift
Esarhaddon ou Asorhaddan, et ne
naphar par les Cuthéens; et, par u
rerie dont on ne sait point l'origine ,
napale se trouve nommé par les Grecs
Concoleros. On pourroit vousfaire une g.
liste des Orientaux dont chacun a eu ,
les histoires, plusieurs noms différens; nu.
suffit d'être instruit en général de cette et
tume. Elle n'est pas inconnue aux Latin1
parmi lesquels les titres et les adoptions on
multiplié les noms en tant de sortes. Ainsi
le titre d'Auguste et celui d'Africain sont de-
venus les noms propres de César Octavien et
des Scipions; ainsi les Nérons ont été Césars.
La chose n'est pas douteuse, et une plus lon-
gue discussion d'un fait si constant vous est
inutile.
Je ne prétends plus , Monseigneur,
vous embarrasser, dans la suite, des difficultés
de chronologie, qui vous sont très-peu né-
cessaires. Celle-ci étoit trop importante pour
ours sur l'Histoire
rcir en cet endroit; et, après
it ce qui suffit à notre dessein ,
uite de nos époques.
218 ans après la fondation de
i avant Jcsus-Christ, après les
.ptivité de Babylone , et Ja même
y ru s fonda l'empire des Perses ,
,e , choisi de Dieu pour être le li-
e son peuple , et le restaurateur de
3 , mit la main à ce grand ouvrage,
it après la publication de son ordon-
orobabel , accompagné de Jésus fils
•c, souverain pontife, ramena les cap-
'ebàtirent l'autel, et posèrent les fon-
du second temple. Les Samaritains,
de leur gloire, voulurent prendre part
^rand ouvrage, et, sous prétexte qu'ils
oientleDieu d'Israël, quoiqu'ilsen joignis-
t le culte à celui de leurs faux dieux , ils
èrent Zorobabel de leur permettre de re-
itir avec lui le temple de Dieu. Mais les en-
ictns de Juda, qui détestoient leur culte mêlé,
rejetèrent leur proposition. Les Samaritains
irrités traversèrent leur dessein par toute sorte
d'artifices et de violences. Environ ce temps,
. Servius Tullius, après avoir agrandi la ville
de Rome, conçut le dessein de la mettre en
£33- république. Il périt au milieu de ces pensées,
par les conseils de sa fille , et par le comman-
dement deTarquin-le-Superbe, son gendre.Ce
tyran envahit le. royaume, où il exerça durant
un long temps toute sorte de violences. Cepen-
dant l'empire des Perses alloit croissant ; outre
Univers ell n.
ces provinces immenses de la g!
tout ce vaste continent de l'Asi»
Jeur obéit ; les Syriens et les Art
assujettis; l'Egypte, si jalouse d
reçut les leurs. La conquête s'en fi
byse,filsde Cyrus. Ce brutal n
guère à Smerdis, son frère, qu'un l
bigu lui fit tuer en secret. Le mage
régna quelque temps sous le nom de £
frère de Cambyse; mais sa fourbe fut
découverte. Les sept principaux seigne
jurèrent contre lui, et l'un d'eux fut
le trône. Ce fut Darius, fils d'Hystas^
s'appeloit, dans ses inscriptions, le m
et le mieux fait de tous les hommes. Plu
marques le font reconnoitre pour I'Assik
du livre d'Esther , quoiqu'on n'en convie:
pas. Au commencement de son règne le temp
fut achevé, après diverses interruptions cai.
sées par les Samaritains. Une haine irrécon
ciliable se mit entre les deux peuples, et il n';
eut rien de plus opposé que Jérusalem et Sa-
marie. C'est du temps de Darius que com-
mence la liberté de Rome et d'Athènes, et la
grande gloire de la Grèce. Harmodius et Aris-
togiton , Athéniens , délivrent leur pays a4*-
d'Hipparque, fils de Pisistrate, et sont tués
par ses gardes. Hippias, frère d'Hipparque ,
tâche en vain de se soutenir. Il est chassé :
la tyrannie des Pisistratides est entièrement «44.
éteinte. Les Athéniens affranchis dressent des
statues à leurs libérateurs, et rétablissent l'état
populaire. Hippias se jette entre les bras de
Darius , qu'il trouva déjà disposé à entre-
scours sur l'Histoire
conquête de la Grèce , et n'a plus
qu'en sa protection. Dans le temps
iassé , Rome se défit aussi de ses
îrquin-le-Superbe avoit rendu par
es la royauté odieuse: l'impudicité
son fils acheva de la détruire. Lu-
aonorée se tua elle-même : son sang
rangues de Brutus animèrent les Ro-
^es rois furent bannis, et l'empire con-
fut établi, suivant les proj ets de Servius
s; mais il fut bientôt affoiblipar la ja-
du peuple. Dès le premier consulat ,
s Valérius consul, célèbre par ses vie-
, devint suspect à ses concitoyens ; et il
pour les contenter, établir la loi qui per-
, d'appeler au peuple du sénat et des con-
-s, dans toutes les causes où il s'agissoit de
uâtier un citoyen. Les Tarquins chassés trou-
vèrent des défenseurs : les rois voisins regar-
dèrent leur bannissement comme une injure
faite à tous les rois; et Porsenna , roi des Clu-
. siens, peuple d'Etrurie» prit les armes contre
Rome. Réduite à l'extrémité , et presque
prise, elle fut sauvée par la valeur d'Hora-
tius Coclès. Les Romains firent des prodiges
pour leur liberté ; Scévoîa, jeune citoyen, se
brûla la main qui avoit manqué Porsenna;
Cléîie, une jeune fille, étonna ce prince par
sa hardiesse ; Porsenna laissa Rome en paix ,
«54. 5oo. et les Tarquins demeurèrent sans ressource.
Hippias, pour qui Darius se déclara, avoit de
meilleures espérances. Toute la Perse se re-
muoit en sa faveur, et Athènes ëtoit menacée
»6i. 493. d'une grande guerre. Durant que Darius en
faisoit
Ans
I
Universelle. 49
faisoit les préparatifs, Rome, qui s'étoit si A£s
bien défendue contre les étrangers, pensa périr K«à*,£c
par elle-même : la jalousie s'étoit réveillée
entre les patriciens et le peuple : la puissance
consulaire, quoique déjà modérée par la loi
de P. Valérius, parut encore excessive à ce
peuple trop jaloux de sa liberté. Il se retira au
mont Aventin : les conseils violens furent inu-
tiles : le peuple ne put être ramené que par Ita
paisibles remontrances deMénénius Agrippa;
mais il fallut trouver des tempéramens , ec
donner au peuple des tribuns pour le défendre
contre les consuls. La loi qui établit cette
nouvelle magistrature, fut appelée la loi sa-
crée , et ce fut là que commencèrent les tri-
buns du peuple. Darius avoit enfin éclaté
contre la Grèce. Son gendre Mardonius , après
avoir traversé l'Asie , croyoit accabler les
Grecs par le nombre de ses soldats ; mais Mil- -fA- 493-
tiade délit cette armée immense, dans la plaine
de Marathon, avec dix mille Athéniens. Rome
bat! oit tous ses ennemis aux environs , et sem-
bloit n'avoir à craindre que d'elle-même. Gu-
riolan, zélé patricien, et le plus, grand de ses
capitaines , chassé malgré ses services par la
faction populaire , médita la ruine de sa patrie,
mena les Volsques contre elle, la réduisit à ^5. 489.
jf extrémité, et ne put être apaisé que par sa sgg. 4S*.
mère. La Grèce ne jouit pas long-temps du
repos que la bataille de Marathon lui avoit
donné. Pour venger l'affront de la Perse et de
Darius, Xerxès son fils et son successeur, et
petit-fils de Cyrus par sa mère Atosse , atta-
qua les Grecs avec onze cent mille combat- 274. 480.
Tome L G
5o Discours sur l'Histoire
AîdSe Ad?v. tans ( Vautres disent dix-sept cent mille ) ,
Rome j. c. sans compter son armée navale de douze cents
vaisseaux. Léonidas , roi de Sparte, qui n'avoit
que trois cents hommes, lui en tua vingt mille
au passage des Thermopyles , et périt avec les
siens. Par les conseils de Thémistocle athé-
nien, l'armée navale de Xerxès est défaite la
même année près de Salamine. Ce prince re-
a75. 479. passe l'Hellespont avec frayeur ; et un an
après, son armée de terre, que Mardonius
commandoit, est taillée en pièces auprès de
Platée, par Pausanias, roi de Lacédémone,
et par Aristide athénien, appelé le juste.
La bataille se donna le matin; et le soir de
cette fameuse journée, les Grecs Ioniens, qui
avoient secoué le joug des Perses, leur tuèrent
trente mille hommes dans la bataille de My-
cale , sous la conduite de Léotychide. Ce gé-
néral pour encourager ses soldats, leur dit
que Mardonius venoit d'être défait dans la
Grèce. La nouvelle se trouva véritable , ou
par un effet prodigieux de la renommée , ou
plutôt par une heureuse rencontre; et tous les
Grecs de l'Asie mineure se mirent en liberté.
Cette nation remportoit par-tout de grands
avantages ; et un peu auparavant , les Cartha-
ginois, puissans alors, furent battus dans la.
Sicile, où ils vouloient étendre leur domina-
tion, à la sollicitation des Perses. Malgré ce
mauvais succès, ils ne cessèrent depuis de faire
de nouveaux desseins sur une île si commode
à leur assurer l'empire de la mer, que leur
a77. kll% république affectoit. La Grèce le tenoit alors ,
a7&. 476. mais elle neregardoit que POrientet les Perses.
Universelle. 5i
Pausaniasvenoitd'affranchir File de Chypre de Ad*s *™
leur joug, quand il conçut le dessein d'asservir Rome.J.c.
son pays. Tous ses proj ets furent vains, quoique
Xerxès lui promît tout : le traître fut trahi par
celui qu'il aimoit le plus, et un infâme amour
lui coûta la vie. La même année Xerxès fut 280. 4-4 .
tué par Artaban, son capitaine des gardes, soit ■*""• PoUt-
que ce perfide voulût occuper le trône de son
maître, ou qu'il craignît les rigueurs d'un
prince dont il n'avoit pas exécuté assez promp-
tement les ordres cruels. Artaxerxe à la longue
main , son fils , commença son règne , et reçut
peu de temps après une lettre de Thémistocle,
qui , proscrit par ses concitoyens , lui offroit *8i. 473.
ses services contre les Grecs. Il sut estimer , as7. 4&r-
autant qu'il devoit, un capitaine si renommé ,
et lui fit un grand établissement, malgré la
jalousie des satrapes. Ce roi magnanime pro-iEsrf *'ir.
tégea le peuple Juif, et dans sa vingtième
année , que les suites rendent mémorable , il
permit à Néhémias de rétablir Jérusalem avec zoo. 454.
ses murailles. Ce décret d'Artaxerxe diffère de a. Esd.u.
celui de Cyrus , en ce que celui de Cyrus re-1'
gardoit le temple, et celui-ci est fait pour la
ville. A ce décret prévu par Daniel , et marqué D<*- 1%-
dans sa prophétie, les 490 ans de ses semaines
commencent. Cette importante date a de so-
lides fondemens. Le bannissement de Thémis-
tocle est placé dans la chronique d'Eusèbe à
la dernière année de la y6.e olympiade, qui
revient à l'an 280 de Rome. Les autres chro-
nologistes le mettent un peu au-dessous : la
différence est petite, et les circonstances du
temps assurent la date d'Eusèbe. Elles se tirent
C 2
52 Discours sur l'Histoire
Thucyj.ÙQ Thucydide, historien très-exact: et ce
grave auleur, contemporain presque aussi bien
que concitoyen de Thémistocle , lui fait écrire
sa lettre au commencement du règne d'Ar-
fc%\ NfP; taxerxe. Cornélius Népos, auteur ancien, et
in Ihenust.. ., . 5/1 1
judicieux autant qu élégant , ne veut pas qu on
doute de cette date après l'autorité de Thu-
cydide : raisonnement d'autant plus solide ,
qu'un autre auteur plus ancien encore que
Thucydide, s'accorde avec lui. C'est Charon
2W« in ^e ^ampsaque , cité par Plutarque, et Plu-
tarque ajoute lui-même que les annales, c'est
à-dire celles de Perse , sont conformes à ces
deux auteurs. Il ne les suit pourtant pas , mais
il n'en dit aucune raison ; et les historiens qui
commencent huit ou neuf ans plus tard le règne
d'Artaxerxe, ne sont ni du temps , ni d'une
si grande autorité. 11 paroît donc indubitable
qu'il en faut placer le commencement vers la
fin de la j6.e olympiade, et approchant de
l'année 280 de Rome , par où la 20.e année de
ce prince doit arriver vers la fin de la 8 1 .e olym-
piade , et environ l'an 3oo de Rome. Au reste
ceux qui rejettent plus bas le commencement
d'Artaxerxe , pour concilier les auteurs , sont
réduits à conjecturer que son père l'avoit du
moins associé au royaume, quand Thémistocle
écrivit sa lettre; et, en quelque façon que ce
3oit, notre date est assurée. Ce fondement étant
posé , le reste du compte est aisé à faire, et la
suite le rendra sensible. Après le décret d'Ar-
taxerxe, les Juifs travaillèrent à rétablir leur
v.m. ix. ville et ses murailles, comme Daniel l'avoit
prédit. Néhémias conduisit l'ouvrage ayec
Universelle. 53
beaucoup tle prudence et de fermeté', au mi- A™ *™
lieu de la résistance des Samaritains, desKomS-Xc.
Arabes et des Ammonites. Le peuple fit un
effort; et Eliasib , souverain pontife, l'anima
pai son exemple. Cependant les nouveaux ma-
gistrats qu'on a\ oit donnés au peuple Romain,
augmentoient les divisions de la ville; etRome,
formée sous des rois , manquoit des lois néces-
saires à la bonne constitution d'une république.
La réputation de la Grèce, plus célèbre en-
core par son gouvernement que par ses vic-
toires, excita les Romains à se régler sur son
exemple. Ainsi ils envoyèrent des députés pour 302. 452.
rechercher les lois des villes de Grèce, et sur-
tout celles d'Athènes, plus conformes à l'état
de leur république. Sur ce modèle , dix magis-
trats absolus, qu'on créa l'année d'après sous 303. 451.
le nom de décemvirs, rédigèrent les lois des 304. 45°.
Xïl tables, qui sont le fondement du droit
romain. Le peuple, ravi de l'équité avec la-
quelle ils les composèrent , leur laissa empiéter
le pouvoir suprême, dont ils usèrent tyranni-
quement. Il se fit alors de grands mouvemens 305. 449.
par l'intempérance d'Appius Clodius, un des
décemvirs, et par le meurtre de Virginie , que
son père aima mieux tuer de sa propre main
que de la laisser abandonnée à la passion d'Ap-
pius. Le sang de ceite seconde Lucrèce ré-
veilla le peuple Romain, et les décemvirs fu-
rent chassés. Pendant que les lois romaines se
formoient sous les décemvirs, Esdras , docteur
de la loi , et Néhémias , gouverneur du peuple
de Dieu nouvellement rétabli dans la Judée,
réformoient les abus , et faisoient observer la
C 3
54 Discours sur l'Histoire
loi de Moïse, qu'ils observoient les premiers.
j?emè^n!L ^n ^es principaux articles de leur réformation
xxîil 3. fut d'obliger tout le peuple , et principalement
les prêtres , à quitter les femmes étrangères
qu'ils avoient épousées contre la défense de
la loi. Esdras mit en ordre les livres saints,
dont il fit une exacte révision ; et il ramassa les
anciens mémoires du peuple de Dieu , pour en
composer les deux livres des Paralipomènes ou
Chroniques, auxquels il ajouta l'histoire de son
temps , qui fut achevée par Néhémias. C'est
Ear leurs livres que se termine cette longue
istoire que Moïse avoit commencée, et que
Jes auteurs suivans continuèrent sans interrup-
tion jusqu'au rétablissement de Jérusalem. Le
reste de l'histoire sainte n'est pas écrit dans la
même suite. Pendant qu'Esdras et Néhémias
ïaisôient la dernière partie de ce grand ou-
vrage , Hérodote , que les auteurs profanes ap-
pellent le père de l'histoire, commençoit à
écrive. Ainsi les derniers auteurs de l'histoire
sainte se rencontrent avec le premier auteur
de l'histoire grecque; et, quand elle com-
mence, celle du peuple de Dieu , à la prendre
seulement depuis Abraham, enfermoit déjà
quinze siècles. Hérodote n'avoit garde de
parler des Juifs dans l'histoire qu'il nous a
laissée; et les Grecs n'avoient besoin d'être
informés que des peuples que la guerre , le
commerce 5 ou un grand éclat leur faisoit con-
noitre. La Judée, qui commençoit à peine à
se relever de sa ruine, n'altiroit pas les re-
gards. Ce fut dans des temps si malheureux
que la langue hébraïque cessa d'être vulgaire.
Universelle. 55
Durant la captivité, et ensuite par le com- Ad*s A*J
merce qu'il fallut avoir avec les Chaldéens ,Rome.J.c.
les Juifs apprirent la langue chaldaïque, fort
approchante de la leur, et qui avoit presque
le même génie. Cette raison leur fit changer
l'ancienne figure des lettres hébraïques, et ils
écrivirent l'hébreu avec les lettres des Chal-
déens, plus usitées parmi eux et plus aisées à.
former. Ce changement fut aisé entre deux
langues voisines, dont les lettres étoient de
même valeur, et ne différoient que dans la
figure. Depuis ce temps, on ne trouve l'Ecri-
ture sainte, parmi les Juifs , qu'en lettres chal-
daïques; mais les Samaritains retinrent tou-
jours l'ancienne manière de l'écrire. Leurs
descendans ont persévéré dans cet usage jus-
qu'à nos jours, et nous ont, par ce moyen,
conservé le Pentateuque , qu'on appelle sama-
ritain, en anciens caractères hébraïques, tels
qu'on les trouve dans les médailles , et dans
tous les monumens des siècles passés.
Les Juifs vivoient avec douceur sous l'au-
torité dJArtaxerxe. Ce prince réduit par Ci-
mon , fils de Miltiade, général des Athéniens,
à faire une paix honteuse, désespéra de vaincre
les Grecs par la force, et ne songea plus qu'à
profiler de leurs divisions. 11 en arriva de
grandes entre les Athéniens et les Lacédémo-
miens. Ces deux peuples, jaloux l'un de l'autre,
partagèrent toute la Grèce. Périclès, Athé-
nien , commença la guerre du Péloponèse , 323. 431,
durant laquelle Théramène , Trasybule et Al-
cibiade , Athéniens , se rendent célèbres. Bra-
sidas et Myndare,Lacédémoniens, y meurent
C 4
56 Discours sur l'Histoire
;s en combattant pour leur pays. Cette guerre
nome .j.cdura 17 ans, et finit à l'avantage de Lacédé-
mone, qui avoit mis dans son parti Darius,
nommé le bâtard, fils et successeur d'Ar-
taxerxe. Lysandi e , général de l'armée navale
35o. 404- des Lacédémoniens, prit Athènes r et en chan-
gea le gouvernement. Mais la Perse s'aperçut
bientôt qu'elle avoit rendu les Lacédémoniens
353. 401. trop puissans. Ils soutinrent le jeune Cyrus
dans sa révolte contre Artaxerxe son aîné,
appelé Mnémon à cause de son excellente mé-
moire, fils et successeur de Darius. Ce jeune
prince, sauvé de la prison et de la mort par
sa mère Parysatis, songe à la vengeance, gagne
les satrapes par ses agrémens infinis, traverse
l'Asie mineure , va présenter la bataille au roi
son frère , dans le cœur de son empire, le blesse
de sa propre main ; et se croyant trop tôt vain-
queur , périt par sa témérité. Les dix mille
Grecs qui leservoient font cette retraite éton-
nante, où commandoit à la fin Xénophon ,
grand philosophe et grand capitaine, qui en
a écrit l'histoire. Les Lacédémoniens conti-
ns. 396. nuoient à attaquer l'empire des Perses, qu'A-
gésiîas , roi de Sparte , fit trembler dans l'Asie
mineure , mais les divisions de la Grèce le rap-
telèrent en son pays. En ce temps, la ville de
Vé\es , qui égaloit presque la gloire de Rome ,
après un siège de dix ans et beaucoup de di-
vers succès , fut prise par les Romains , sous
la conduite de Camille. Sa générosité lui fit
360. 394. encore une autre conquête. Les Falisques qu'il
assiégeoit se donnèrent à lui, touchés de ce
qu'il leur avoit renvoyé leurs enfans , qu'un
Ç
Universelle. 57
maître d'école lui avoit livrés. Rome ne youloit Ad*s A™
pas vaincre par des trahisons, ni profiter deRome.j.c.
la perfidie d'un lâche qui abusoit de l'obéis-
sance d'un âge innocent. Un peu après, les 363. 391.
Gaulois Sénonois entrèrent en Italie, et assié-
gèrent Clusium. Les Romains perdirent contre
eux la fameuse bataille dJAllia. Leur ville fut 364. 390;
prise et brûlée. Pendant qu'ils se défendoient
dans le capitole , leurs affaires furent rétablies
par Camille qu'ils avoient banni. Les Gaulois /^ [{*•
demeurèrent sept mois maîtres de Rome, et ,«.*. 18.2a.
appelés ailleurs par d'autres affaires, ils se re-
tirèrent chargés de butin. Durant les brouil- 383. 371»
leries de la Grèce, Epaminondas, thébain,se
signala par son équité et par sa modération ,
autant que par ses victoires. On remarque
qu'il avoit pour règle de ne mentir jamais,
même en riant. Ses grandes actions éclatent
dans les dernières années de Mnémon et dans
les premières d'Ochus. Sous un si grand ca-
pitaine, les Thébains sont victorieux, et la
puissance deLacédémoneest abattue. Celle des 3^- 35<?-
rois de Macédoine commence avec Philippe,
père d'Alexandre-le-Grand. Malgré les oppo-
sitions d'Ochus et d'Arsès son fils, rois de
Perse, et malgré les difficultés plus grandes
encore que lui suscitoît dans Athènes l'élo-
quence de Démosthène , puissant défenseur de
la liberté, ce prince, victorieux durant vingt
ans, assujettit toute la Grèce, où la bataille 4»6. 33s.
de Chéronée, qu'il gagna sur les Athéniens et
sur leurs alliés, lui donna une puissance ab-
solue. Dans celte fameusebataille, pendant
qu'il rompoit les Athéniens, il eut la joie de
C 5
ZS DiscbuptS sur l'Histoire
AdT doîSvo^r Alexandre, à l'âge de dix-huit ans, en-
Rome, j.c. foncer les troupes Thébaines de la discipline
d'Epaminondas, et entr'autre la troupe Sacrée
qu'on appeloit des amis , qui se croyoit invin-
cible. Ainsi , maître de la Grèce, et soutenu
par un fils d'une si grande espérance, il conçut
de plus hauts desseins, et ne médita rien moins
que la ruine des Perses, contre lesquels il fut
417- 337- déclaré capitaine général. Mais leur perte étoit
réservée à Alexandre. Au milieu des solen-
nités d'un nouveau mariage , Philippe fut as-
4:8. 336. sassiné par Pausanias, jeune homme de bonne
maison, à qui il n'avoit pas rendu justice. L'eu-
nuque Bagoas tua dans la même année Arsès ,
roi de Perse , et fit régner à sa place Darius ,
fils d'Arsame , surnommé Codomanus. Il mé-
rite par sa valeur qu'on se range à l'opinion ,
d'ailleurs la plus vraisemblable, qui le fait
sortir delà famille royale. Ainsi, deux rois cou-
rageux commencèrent ensemble leur règne ;
Darius fils d'Arsame , et Alexandre , fils de
Philippe. Ils se regardoient d'un œil jaloux,
et sembloient nés pour se disputer l'empire
du monde. Mais Alexandre voulut s'affermir
avant que d'entreprendre son rival. Il vengea
îa mort de son père; il dompta les peuples re-
i'9 335. belles qui méprisoient sa jeunesse : il battit les
Grecs, qui tentèrent vainement de secouer le
joug, et ruina Thèbes, où il n'épargna que la
maison et les descendans de Pindare, dont la
Grèce admiroit les odes. Puissant et victo-
rieux, il marche, après tant d'exploits, à la
tête des Grecs contre Darius, qu'il défait en
trois batailles rangées \ entre triomphant dans
4ao.
334-
421.
333.
4»3-
33i.
w.
330.
Ans
de
Rome
Ans
dev.
.J.C.
427.
43o.
337.
g*.
Universelle. 5o,
Baby lone et dans Suse ; détruit Persépolis , an-
cien siège des rois de Perse; pousse ses con-
quêtes jusqu'aux Indes, et vient mourir à Ba-
bylone , âgé de trente-trois ans.
De son temps Manassès , frère de Jaddus ,
souverain pontife, excita des brouilleries parmi
les Juifs, il avoit épousé la fille de Sanabaliat, 4». 333.
samaritain , que Darius avoit fait satrape de
ce pays. Plutôt que de répudier cette étran-
gère , à quoi le conseil de Jérusalem et son
frère Jaddus vouloient l'obliger, il embrassa
fe schisme des Samaritains. Plusieurs Juifs ,
pour éviter des pareillescensures, se joignirent
à lui. Dès-lors il résolut de bâtir un temple
près de Samarie, sur la montagne de Garizim ,
que lesSamaritains croyoient bénite, et de s'en
faire le pontife. Son beau-père , très-accrédité
auprès de Darius, l'assura de la protection de
ce prince , et les suites lui furent encore plus
favorables. Alexandre s'éleva : Sanabaliat 423. 333.
quitta son maitre , et mena des troupes au vic-
torieux , durant le siège de Tyr. Ainsi il obtint
tout ce qu'if voulut ; le temple de Garizim fut
bâti, et l'ambition de Manassès fut satisfaite.
Les Juifs cependant , toujours fidelles aux
Perses , refusèrent à Alexandre le secours qu'il
leur demandoit. Il alloit à Jérusalem , résolu
de se venger; mais il fut changé à la vue du
souverain pontife , qui vint au-devant de lui
avec les sacrificateurs revêtus de leurs habits
de cérémonie ; et précédés de tout le peuple
habillé de blanc. On lui montra des prophéties
qui prédisoient ses victoires : c'étoient celles de
Daniel. 11 accorda aux Juifs toutes leurs de-
' C 6
43o. 324-
6o Discours sur l'Histoire
A% AJ;SV. mandes j et ils lui gardèrent la même fidélité
Rome.J.c! qu'ils avoienttou jours gardée aux rois de Perse.
428. Durant ses conquêtes , Home étoit aux
429. mains avec les Samnites ses voisins, et avoit
4so. une peine extrême à les réduire , malgré la
valeur et la conduite de Papirius Cursor , le
plus illustre de ses généraux. Après la mort
d'Alexandre , son empire fut partagé. Per-
diccas, Ptolomée, fils de Lagus, Antigonus,
Séleucus, Lysimaque, Antipater, et son fils
Cassander; en un mot, tous ses capitaines,
nourris dans la guerre sous un si grand con-
quérant, songèrent à s'en rendre maîtres par
les armes: ils immolèrent à leur ambition toute
la famille d'Alexandre, son frère, sa mère-,
ses femmes, ses enfans, et jusqu'à ses sœurs :
on ne vit que des batailles sanglantes et d'ef-
froyables révolutions. Au milieu de tant de
désordres, plusieurs peuples de l'Asie mineure
et du voisinage, s'affranchirent, et formèrent
les royaumes de Pont, de Bithynie et dePer-
game. La bonté du pays les rendit ensuite ri-
ches et puissans. L'Arménie secoua aussi dans
le même temps le joug des Macédoniens, et
devint un grand royaume. Les deux Mithri-
dates, père et fils, fondèrent celui deCappa-
doce. Mais les deux plus puissantes monar-
chies qui se soient élevées alors, furent celle
d'Egypte, fondée par Ptolomée, fils de Lagus,
442. 312. d'où viennent les Lagides; et celle d'Asie ou
de Syrie , fondée par «Séleucus , d'où viennent
les Séleucides. Ceile-ci comprenoit, outre la
Syrie , ces vastes et riches provinces de la
haute Asie , qui composoient l'empire des
430.
435.
43s.
443.
44fc
43J
Universelle. 6P
Perses: ainsi, tout l'Orient reconnut la Grèce, a™ ans
et en apprit le langage. La Grèce elle-même Rome.J.c.
étoit opprimée par les capitaines d'x\lexandre.
La Macédoine , son ancien royaume , qui don-
noit des maîtres à l'Orient, étoit en proie au
premier venu. Les enfans de Cassander se chas-
sèrent les uns les autres de ce royaume. Pyr-
rhus, roi des Epirotes, qui en avoit occupé 458. 396.
une partie, fut chassé par Démétrius Polior- 460. «94.
cète, fils d'Anligonus, qu'il chassa aussi à son ^5. 389.
tour : il est lui-même chassé encore une fois 463. 280.
par Lysimaque , et Lysimaque par Séleucus , vs. a8j.
que PtoloméeCéraunus, chassé d'Egypte par 474. *»<>•
son père Ptolomée I, tua en traître, malgré
ses bienfaits. Ce perfide n'eut pas plutôt en-
vahi la Macédoine, qu'il fut attaqué par les
Gaulois , et périt dans un combat quil leur 475. a79.
donna. Durant les troubles de l'Orient, ils
vinrent dans l'Asie mineure , conduits par leur
roi Brennus, et s'établirent dans laGallogrèce
ou Galatie, nommée ainsi de leur nom, d'où
ils se jetèrent dans la Macédoine qu'ils rava-
gèrent , et firent trembler toute la Grèce. Mais
leur armée périt dans l'entreprise sacrilège du
temple de Delphes. Cette nation remuoitpar- 476. a7s.
tout , et par-tout elle étoit malheureuse. Quel-
ques années devant l'affaire de Delphes, les 471. 283.
Gaulois d'Italie, que leurs guerres continuelles P°iyb. uh.
et leurs victoires fréquentes rendoient la ter-
reur des Romains, furent excités contre eux
par les Samnites, les Bruliensel lesEtruriens.
ils remportèrent d'abord une nouvelle vic-
toire; mais ils en souillèrent la gloire en tuant
des ambassadeurs. Les Romains indignés mar-
62 Discours sur l'Histoire
ans ans chent contre eux , les défont , entrent dans
Rome.J.c." leurs terres où ils fondent une colonie, les
47a* a8a* battent encore deux fois , en assujettissent une
partie, et réduisent l'autre à demander la paix.
477. a77. Après que les Gaulois d'Orient eurent été
chassés de la Grèce , Antigonus Gonatas , fils
de Démétrius Poliorcète , qui régnoit depuis
douze ans dans la Grèce , mais fort peu pai-
sible , envahit sans peine la Macédoine. Pyr-
474. a8o. rhus étoit occupé ailleurs. Chassé de ce royau-
me, il espéra de contenter son ambition par
la conquête de l'Italie, où il fut appelé par
les Tarenîins. La bataille que les Romains ve-
noient de gagner sur eux et sur les Samnites,
ne leur laissoit que cette ressource. Il rem-
475. a79. porta contre les Romains, des victoires qui
le ruinoient. Les éléphans de Pyrrhus les éton-
nèrent; mais le consul Fabricius lit bientôt voir
aux Romains que Pyrrhus pouvoit être vaincu.
Le roi et le consul sembloient se disputer la
gloire de la générosité, plus encore que celle
des armes : Pyrrhus rendit au consul tous les
prisonniers sans rançon , disant qu'il falloit
faire la guerre avec le fer, et non point avec
476. a78. l'argent; et Fabricius renvoya au roi son per-
fide médecin , qui étoit venu lui offrir d'em-
poisonner son maître. En ce temps , la religion
et la nation Judaïque commencent à éclater
parmi les Grecs. Ce peuple bien traité par les
rois de Syrie, vivoit tranquillement selon ses
ph. lois. Antiochus-le-Dieu, petit-fils de Séleucus,
'3les répandit dans l'Asie mineure, d'où ils
s'étendirent dans la Grèce, et jouirent par-
tout des mêmes droits et de ia même liberté
Joseph.
Ant
Universelle. 63
que les autres citoyens. Ptolomée, fils de La- A/s *N*
gus , les avoit déjà établis en Egypte, oous son Rome.J.c.
Sis Ptolomée Philadelphe, leurs écritures fu- 477"
rent tournées en grec, et on vit paroitre cette
célèbre version appelée la version des Septante.
Cétoient de savans vieillards qu'Eléazar , sou-
verain pontife , envoya au roi qui les deman-
doit. Quelques-uns veulent qu'ils n'aient tra-
duit que les cinq livres de la loi. Le reste des£0^f/ f,£
livres sacrés pourroit , dans la suite , avoir été j- hb- xu.
mis en grec pour l'usage des Juifs répandus
dans l'Egypte et dans la Grèce, où ils ou-
blièrent, non-seulement leur ancienne langue
qui étoit l'hébreu, mais encore le chaldéen
que la captivité leur avoit appris. Ils se firent
un grec mêlé d'hébraïsmes , qu'on appelle la
languehellénislique:lesSeptanteettoutleNou-
veau testament sont écrilsen ce langage.Durant
cette dispersion des Juifs, leur temple fut cé-
lèbre par toute la terre, et tous les rois d'Orient
y présentèrent leurs offrandes. L'Occident
étoit attentif à la guerre des Romains et de
Pyrrhus. Enfin , ce roi fut défait par le consul 479. *7*.
Curius , et repassa en Epire. Il n'y demeura
pas long-temps en repos , et voulut se récom-
penser sur la Macédoine des mauvais succès
d'Italie. Antigonus Gonatas fut renfermé dans 480. a74.
Thessaloniqùe , et contraint d'abandonner à
Pyrrhus tout le reste du royaume. Il reprit 48*. v*-
coeur pendant que Pyrrhus, inquiet et ambi-
tieux, faisoit 1b guerre auxLacédémonienset
aux Argiens. Les deux rois ennemis furent in-
troduits dans Argos en même temps, par
deux cabales contraires et par deux portes dif-
64 Discours sur i/Histoirk
férentes. Il se donna dans la ville un grand
combat; une mère, qui vit son fils poursuivi
par Pyrrhus qu il avoit blessé , écrasa ce prince
d'un coup de pierre. Antigonus, défait d'un tel
ennemi, rentra dans la Macédoine, qui, après
(juelques changemens, demeura paisible à sa
famille. La ligue des Achéens l'empêcha de
s'accroître. Cétoit le dernier rempart de la
liberté de la Grèce, et ce fut elle qui en pro-
duisit les derniers héros avec Aratus et rhi-
lopœmen. Les Tarentins, que Pyrrhus entre-
tenoit d'espérance, appelèrent les Carthagi-
nois, après sa mort. Ce secours leur fut inu-
tile : ils furent battus avec les Brutiens et les
Samniles leurs alliés. Ceux-ci, après 72 ans
de guerre continuelle, furent forcés à subir le
joug des Romains. Tarente les suivit de près;
les peuples voisins ne tinrent pas : ainsi, tous
les anciens peuples d'Italie furent subjugués.
hït\\ /;f' Les Gaulois, souvent battus, n'osoient remuer.
Après 480 ans de guerre, les Romains se vi-
rent les maîtres de l'Italie, et commencèrent
à regarder les affaires du dehors. Ils entrè-
rent en jalousie contre les Carthaginois, trop
puissans dans leur voisinage par les conquêtes
qu'ils faisoient dans la Sicile , d'où ils venoient
d'entreprendre sur eux et sur l'Italie, en se-
courant les Tarentins. La république de Car-
tilage tenoit les deux côtes de la mer Médi-
terranée. Outre celle d'Afrique , qu'elle pos-
sédoit presque toute entière, elle s'éloit éten-
due du côté d'Espagne par le détroit. Mai-
tresse de la mer et au commerce, elle avoit
envahi les îles de Corse et de Sardaigne. La
Universelle. 65
Sicile avoit peine à se défendre, et l'Italie étoït Ad*s a»s
menacée de trop près pour ne pas craindre. Rome.J.c.
De là les guerres puniques, malgré les traités 400. 264.
mal observés de part et d'autre. La première 494- aôo.
apprit aux Romains à combattre sur la mer.
Ils furent maîtres d'abord dans un art qu'ils ne
connoissoient pas ; et le consul Duilius, qui 4o5- 359.
donna la première bataille navale , la gagna.
Régulussoutinl cette gloire, et aborda enAfri- 498. 256.
que, où il eut â combattre ce prodigieux ser-
pent contre lequel il fallut employer toute son
armée. Tout cède : Carthage, réduite à l'ex-
trémité, ne se sauve que par le secours de
Xantippe, lacédémonien. Le général romain 499- »".
est battu et pris ; mais sa prison le rend plus
illustre que ses victoires. Renvoyé sur sa pa-
role pour ménager l'échange des prisonniers,
il vient soutenir dans le sénat la loi qui ôtoit
toute espérance à ceux qui se laissoient pren-
dre , et retourne à une mort assurée. Deux
épouvantables naufrages contraignirent les Ro-
mains d'abandonner de nouveau l'empire delà
mer aux Carthaginois. La victoire demeura
long-temps douteuse entre les deux peuples ,
et les Romains furent prêts à céder; mais ils
réparèrent leur flotte. Une seule bataille dé-
cida, et le consul Lutatius acheva la guerre. s»3. 341.
Carthage fut obligée a payer tribut, et à quit-
ter avec la Sicile toutes les iles qui étoient
entre la Sicile et l'Italie. Les Romains gagnè-
rent celle ile toute entière, à la réserve de ce
qu'y tenoitHiéron, roi de Syracuse, leur allié. Poiyi.iii.
Après la guerre achevée, les Carthaginois pen- &/>?«.>.
sérent périr par le soulèvement de leur armée.
Ans axs
de dev
Roaie.J.C
66 Discours sur l'Histoire
Us l'avoient composée, selon leur coutume,
de troupes étrangères, qui se révoltèrent pour
leur paye. Leur cruelle domination fit joindre
à ces troupes mutinées, presque toutesles villes
de leur empire, et Carthage, étroitement as-
siégée, étoit perdue sans Amilcar surnommé
Barcas. Lui seul avoit soutenu la dernière
guerre. Les citoyens lui durent encore la vic-
Pciy^tb. to*re ^U'^S remportèrent sur les rebelles : il
1.79.83.88! leur en coûta la Sardaigne, que la révolte de
leur garnison ouvrit aux Romains. De peur de
s'embarrasser avec eux dans une nouvelle que-
relle, Carthage céda malgré elle une île si
importante , et augmenta son tribut. Elle son-
geoit à rétablir en Espagne son empire ébranlé
534. 330. par la révolte : Amilcar passa dans cette pro-
vince avec son fils Annibal, âgé de neuf ans,
et y mourut dans une bataille. Durant neuf
ans qu'il y fit la guerre avec autant d'adresse
que de valeur , son fils se formoit sous un si
grand capitaine , et tout ensemble il concevoit
une haine implacable contre les Romains. Son
allié Asdrubal fut donné pour successeur à son
père. Il gouverna sa province avec beaucoup
de prudence , et y fit bâtir Carthage la neuve ,
qui tenoit l'Espagne en sujétion. Les Romains
étoient occupés dans la guerre contre Teuta,
reine d'Illyrie, qui exerçoit impunément la pi-
raterie sur toute lacôte.Enflée du butin qu'elle
faisoit sur les Grecs et sur les Epirotes , elle
5a5. 2*0. méprisa les Romains , et tua leur ambassadeur.
526. aa8. Elle fut bientôt accablée : les Romains ne lui
laissèrent qu'une partie de l'Illyrie , et gagnè-
rent l'ile de Corfou, que cette reine avoit usur-
Universelle. 67
pée. Us se firent alors respecter en Grèce , par Ad*s }«
une solennelle ambassade , et ce fut la pre-Rome.j.c.
mière fois qu'on y connut leur puissance. Les
grands progrès d Asdrubal leur donnoient de jf'jjJ-J®"
la jalousie; mais les Gaulois d'Italie les em-
pêchoient de pourvoir aux aifaires d'Espagne.
Il y avoit quarante-cinq ans qu'ils demeuroient
en repos. La jeunesse, qui s'étoit élevée du- JJ <•*- lii-
rant ce temps , ne songeoit plus aux pertes
passées , et commençoit à menacer Rome. Les
Romains, pour attaquer avec sûreté de si tur-
bulens voisins, s'assurèrent des Carthaginois.
Le traité fut conclu avec Asdrubal , qui pro-
mit de ne passer point au delà de l'Ebre. La 630. 324.
guerre entre les Romains et les Gaulois se fit
avec fureur de part et d'autre. Les Transal-
pins se joignirent aux Cisalpins : tous furent
battus. Concolitanus , un des rois Gaulois, fut
pris dans la bataille : Anéroestus, un autre roi,
se tua lui-même. Les Romains victorieux pas-
sèrent le Pô pour la première fois , résolus
d'ôter aux Gaulois les environs de ce fleuve ,.
dont ils étoient en possession depuis tant de
siècles. La victoire les suivit par-tout : Milan
fut pris ; presque tout le pays fut assujetti. En
ce temps Asdrubal mourut ; et Annibal , quoi- fcfc «0,
qu'il n'eût encore que 25 ans, fut mis à sa
place. Dès-lors on prévit la guerre. Le nou-
veau gouverneur entreprit ouvertement de
dompter l'Espagne, sans aucun respect des
traités. Rome alors écouta les plaintes de Sa- 535. 319.
gonte son alliée. Les ambassadeurs Romains
vont à Carthage. Les Carthaginois rétablis
n'étoicnt plus d'humeur à céder. La Sicile ravie
68 Discours sur l'Histoire
Ad^s deT^e ^eurs fcwins, la Sardaigne injustement en-
Kome.j.c. levée , et le tribut augmenté , leur tenoient au
cœur. Ainsi la faction qui vouloit qu'on aban-
donnât Annibal , se trouva foible. Ce général
songeoitàtout.De secrètes ambassades Pavoient
assuré des Gaulois d'Italie, qui, n'étant plus
en état de rien entreprendre par leurs propres
forces, embrassèrent cette occasion de se re-
lever. Annibal traverse l'Ebre , les Pyrénées ,
toute la Gaule transalpine, les Alpes , et tombe
comme en un moment sur l'Italie. Les Gau-
lois ne manquent point de fortifier son armée,
et font un dernier effort pour leur liberté.
"8. Quatre batailles perdues font croire que Rome
217. alloit tomber. La Sicile prend le parti du vain-
216. queur. Hiéronyme, roi de Syracuse, se dé-
ai5. clare contre les Romains : presque toute l'Italie
an. les abandonne ; et la dernière ressource de la
république semble périr en Espagne avec les
deuxScipions.Dans de telles extrémités, Rome
dut son salut à trois grands hommes. La cons-
tance de Fabius Maximus , qui , se mettant au-
dessus des bruits populaires, faisoit la guerre
en retraite , fut un rempart à sa patrie. Mar-
s.\o. 214. ceiïus, qui fit lever le siège de Noie, et prit
542. aia. Syracuse , donnoit vigueur aux troupes par ces
actions. Mais Rome , qui admiroit ces deux
grands hommes, crut voir dans le jeune Sci-
pion quelque chose de plus grand. Les mer-
veilleux succès de ses conseils confirmèrent
l'opinion qu'on avoit qu'il étoit de race divine,
et qu'il conversoit avec les dieux. A l'âge de
543. an. 24 ans, il entreprend d'aller en Espagne, où
son père et son oncle venoient de périr : il at-
Universelle. 6g
taqua Cartilage la neuve , comme s'il eût agi A™ ^NS
par inspiration, et ses soldais remportèrent Rome. j. g,"
d'abord. Tous ceux qui le voient sont gagnés 5w'
au peuple Romain : les Carthaginois lui quit- 048. 206.
tent l'Espagne : à son abord en Afrique, les 551. 203.
rois se donnent à lui : Carthage tremble à son
tour, et voit ses armées défaites : Annibal,
victorieux durant seize ans, est vainement rap-
pelé , et ne peut défendre sa patrie : Scipion y 552. 202.
donne la loi : le nom d'Africain est sa récom-
pense. Le peuple Romain ayant abattu les Gau-
lois et les Africains , ne voit plus rien à crain-
dre, et combat dorénavant sans péril.
Au milieu de la première guerre punique, 604.: 25c,
Théodote, gouverneur de la Bactriane , en-
leva mille villes à Antiochus , appelé le Dieu ,
fds d'Antiochus Soter, roi de Syrie. Presque
tout l'Orient suivit cet exemple. Les Parthes
se révoltèrent sous la conduite d'Arsace , chef
de la maison des v\rsacides , et fondateur d'un
empire qui s'étendit peu à peu dans toute la
haute Asie.
Les rois de Syrie et ceux d'Egypte, achar-
nés les uns contre les autres, ne songeoient
qu'à se 1 uiner mutuellement ou par la force ou
par la fraude. Damas et son territoire qu'on
appeloit la Cœlé-Syrie, et qui confmoit aux
deux royaumes, fut le sujet de leurs guerres; •
et les affaires de l'Asie étoient entièrement
séparées de celles de l'Europe.
Durant tous ces temps, la philosophie fions-
soit dans la Grèce. La secte des philosophes ita-
liques, et celle des ioniques, la remplissoient
de grands hommes, parmi lesquels il se mêla
7® Discours sur l'Histoire
beaucoup d'extravagans , à qui la Grèce cu-
rieuse ne laissa pas de donner le nom de phi-
losophes. Du temps de Cyrus et de Cambyse,
Pythagore commença la secte italique dans
la grande Grèce , aux environs de Naples.
A peu près dans le même temps, Thaïes,
Milésien, forma la secte ionique. De là sont
sortis ces grands philosophes , Heraclite , Dé-
mocrite , Empédocle , Parménides ; Anaxa-
gore , qui , un peu avant la guerre du Pélo-
ponnèse, fit voir le monde construit par un
esprit éternel; Socrate, qui, un peu après,
ramena la philosophie à l'étude des bonnes
mœurs, et fut le père de la philosophie mo-
rale ; Platon , son disciple , chef de l'aca-
démie ; Aristote , disciple de Platon , et pré-
cepteur d'Alexandre , chef des péripatéticiens ;
sous les successeurs d'Alexandre , Zenon ,
nommé Cittien , d'une ville de File de Chypre
où il étoit né , chef des stoïciens ; et Epicure ,
athénien , chef des philosophes qui portent
son nom : si toutefois on peut nommer phi-
losophes ceux qui nioient ouvertement la pro-
vidence, et qui, ignorant ce que c'est que
le devoir, définissoient la vertu par le plaisir.
On peut compter parmi les plus grands phi-
losophes Hippocrate, le père de la médecine,
qui éclata au milieu des autres dans ces heu-
reux temps de la Grèce. Les Romains avoient
dans le même temps une autre espèce de phi-
losophie qui ne consistoit point en disputes ,
ni en discours , mais dans la frugalité , dans
la pauvreté , dans les travaux de la vie rus-
tique, et dans ceux de la guerre, où ils faî-
Universelle. 71
soient leur gloire de celle de leur patrie et Ad*s ***
du nom romain : ce qui les rendit enfin maîtres Rome, j.c!
de l'Italie et le Carthage.
L'an 552 de la fondation de Rome, en- %^°0^\
viron 25o ans après la fondation de la mo- ouCarthase
i • 1 i-» t / vaincue.
narchie des rerses , et 202 ans avant Jésus- «2. 30ai
Christ , Carthage fut assujettie aux Romains.
Annibal ne laissoit pas sous main de leur sus-
citer des ennemis par-tout où il pouvoit : mais
il ne fit qu'entraîner tous ses amis anciens et
nouveaux dans la ruine de sa patrie et dans
la sienne. Par les victoires du consul Flami-
nius, Philippe, roi de Macédoine, allié des 556. 198.
Carthaginois , fut abattu , les rois de Macé- "8. 196.
doine réduits à l'étroit, et la Grèce affranchie
de leur joug. Les Romains entreprirent de
faire périr Annibal , qu'ils trouvoient encore
redoutable après sa perte. Ce grand capitaine , m* 195.
réduit à se sauver de son pays , remua l'Orient
contre eux, et attira leurs armes en Asie.
Par ses puissans raisonnemens, Antiochus sur- 66»- »*?.
nommé le grand, roi de Syrie, devint jaloux
de leur puissance, et leur fit la guerre : mais
il ne suivit pas en la faisant les conseils d' An-
nibal , qui l'y avoit engagé. Battu par mer
et par terre, il reçut la loi que lui imposa
le consul Lucius Scipion , frère de Scipion
l'Africain, et il fut renfermé dans le mont
Taurus. Annibal , réfugié chez Prusias, roi 57a. 18a.
de Bithynie, échappa aux Romains par le
poison. Ils sont redoutés par toute la terre,
et ne veulent plus souffrir d'autre puissance
que la leur. Les rois étoient obligés de leur
72 Discours sur l'Histoire
A™s *w donner leurs enfans pour otage de ieur foi.
Kome.j.c. Antioclius , depuis appelé l'illustre ou Epi-
phanes, second fils d'Antiochus-le-Grand, roi
de Syrie , demeura long-temps à Rome en
678. 176. cette qualité : mais sur la fin du règne de
Séieucus Philopator, son frère aine, il fut
rendu , et les Romains voulurent avoir à sa
place Démétrius Soter, fds du roi, alors âgé
579- 175. de dix ans. Dans ce contre-temps , Séieucus
mourut, et Antiochus usurpa le royaume sur
son neveu. Les Romains éloient appliqués aux
affaires de la Macédoine , où Persée inquié-
toit ses voisins, et ne vouloit plus s'en tenir
aux conditions imposées au roi Philippe , son
sgi. 173. père. Ce fut alors que commencèrent les per*
sécuiions du peuple de Dieu. Antiochus ^il-
lustre régnoit comme un furieux : il tourna
toute sa fureur contre les Juifs, et entreprit
613. 171. de ruiner le temple, la loi de Moïse, et toute
la nation. L'autorité des Romains l'empêcha
de se rendre maître de l'Egypte. Ils faisoient
la guerre à Persée , qui , plus prompt à en-
treprendre qu'à exécuter, perdoit ses alliés
par son avarice, et ses armées par sa lâcheté.
686. 168. Vaincu par le consul Paul Emile, il fut con-
traint de se livrer entre ses mains. Gentius ,
roi de l'ïllyrie , son allié , abattu en trente
jours par le préteur Anicius, venoit d'avoir
un sort semblable. Le royaume de Macédoine,
qui avoit duré 700 ans, et avoit près de 200
ans donné des maîtres non-seuîement à la
Grèce , mais encore à tout l'Orient \ ne fut
plus qu'une province romaine. Les fureurs
d'Antiochus s'augmentoient contre le peuple
de
Universelle. 73
de Dieu. On voit paroitre alors la résistance A*es A*s
de Mathathias, sacrificateur, de la race de Phi- Some.J.c!
nées , et imitateur de son zèle ; les ordres
qu'il donne en mourant pour le salut de son 5g7- ^7.
peuple ; les victoires de Judas le Machabée 588- l66>
son fils , malgré le nombre infini de ses en-
nemis ; l'élévation de la famille des Asmo-
néens , ou des Machabées ; la nouvelle dédi-
cace du temple, que les gentils avoient pro-
fané ; le pontificat de Judas , et la gloire du 489. i(>s.
sacerdoce rétablie ; la mort d' Antiochus digne 590. M.
de son impiété et de son orgueil; sa fausse
conversion durant sa dernière maladie, et 1 im-
placable colère de Dieu sur ce roi superbe.
Son fils Antiochus Eupator, encore en bas
âge , lui succéda sous la tutelle de Lysias son
gouverneur. Durant cette minorité , Démé-
trius Soter qui étoit en otage à Rome , crut
se pouvoir rétablir ; mais il ne put obtenir
du sénat d'être renvoyé dans son royaume :
la politique romaine aimoit mieux un roi en-
fant. Sous Antiochus Eupator, la persécu- ^l- *6--
tion du peuple de Dieu , et les victoires de
Judas le Machabée continuent. La division
se met dans le royaume de Syrie. Démétrius
s'échappe de Rome ; les peuples le recon- ^2- l6s'
noissent ; le jeune Antiochus est tué avec
Lysias son tuteur. Mais les Juifs ne sont pas
mieux traités sous Démétrius que sous ses
prédécesseurs; il éprouve le même sort ; ses
généraux sont battus par Judas le Machabée ;
et la main du superbe Nicanor, dont il avoit si
souvent menacé le temple, y est attachée. Mais s^. 16*.
un peu après, Judas5 accablé par la multitude,
Tome L D
74 Discours sur l'Histoire
tr dfvs ^ut tu^ en combattant avec une valeur éton-
Bome.j.c.nante.Son frère Jonathas succède à sa char-
ge, et soutient sa réputation. Réduit à l'ex-
trémité, son courage ne l'abandonna pas. Les
Romains ravis d'humilier les rois de Syrie ,
accordèrent aux Juifs leur protection; et l'al-
liance que Judas avoit envoyé leur demander
fut accordée, sans aucun secours toutefois :
mais la gloire du nom romain ne laissoit pas
d'être un grand support au peuple affligé.
Les troubles de la Syrie croissoient tous les
ooo. 154. jours. Alexandre Balas, qui se vantoit d'être
fils d'Antiochus l'illustre, fut mis sur le trône
par ceux d'Antioche. Les rois d'Egypte, per-
pétuels ennemis de la Syrie , se mêloient dans
ses divisions pour en profiter. Ptolomée Phi-
lométor soutint Balas. La guerre fut san-
604. i5o.glante : Démétrius Soter y fut tué et ne
laissa, pour venger sa mort, que deux jeunes
princes encore en bas âge, Démétrius Nica-
tor, et Antiochus Sidétes. Ainsi , l'usurpateur
demeura paisible, et le roi d'Egypte lui donna
sa fille Cléopâtre en mariage. Balas , qui se
crut au-dessus de tout , se plongea dans la
débauche et s'attira le mépris de tous ses su-
604. t5o. jets. En ce temps Philométor jugea le fameux
procès que les Samaritains firent aux Juifs.
vi ^jîl^es schismatiques, toujours opposés au peu-
"tiï Anu P^e ^e -D*eu 5 ne nianquoient point de se joindre
'&iJ\ti7. à leurs ennemis; et pour plaire à Antiochus
l'illustre, leur persécuteur, ils avoient con-
sacré leur temple de Garizim à Jupiter hos-
pitalier. Malgré cette profanation , ces impies
ne laissèrent pas de soutenir quelque temps
Universelle. 75
après à Alexandrie , devant Ptolomée Phi- A™ gj
lométor, que ce temple devoit l'emporter surRcme.j.c.
celui de Jérusalem. Les parties contestèrent j^h
devant le roi , et s'engagèrent de part et d'au-xm.Vo!
tre, à peine de la vie, à justifier leurs pré-
tentions parles termes de la loi de Moïse. Les
Juifs gagnèrent leur cause , et les Samaritains
furent punis de mort selon la convention. Le**»*-
même roi permit à Onias, de la race sacerdo-
tale , de bâtir en Egypte le temple d'Hélio-
polis , sur le modèle de celui de Jérusalem :
entreprise qui fut condamnée par tout le con-
seil des Juifs , et jugée contraire à la loi. Ce-
pendant Cartnage remuoit et souffroit avec
peine les lois que Scipion l'Africain lui avoit
imposées. Les Romains résolurent sa perte
totale, et la troisième guerre punique fut en- 6o5- ***♦
treprise. Le jeune Démétrius Nicator, sorti
de l'enfance, songeoit à se rétablir sur le trône
de ses ancêtres, et la mollesse de l'usurpateur
lui faisoit tout espérer. A son approche, Ba- 6o8- *#•
las se troubla : son beau-père Philométor se
déclara contre lui, parce que Balas ne vou-
lut pas lui laisser prendre son royaume ; l'am-
bitieuse Cléopâtre, sa femme, le quitta pour
épouser son ennemi ; et il périt enfin de la
main des siens, après la perte d'une bataille.
Philométor mourut peu de jours après des
blessures qu'il y reçut; et la Syrie fut déli-
vrée de deux ennemis. On vit tomber en ce
même temps deux grandes villes. Carthage
fut prise et réduite en cendres par Scipion
iEmilien , qui confirma par cette victoire le
nom d'Africain dans sa maison, et se montra
J) 2
76 Discours sur l'Histoire
*?* S! digne héritier du grand Scipion son aïeul. Co-
Rome.j.c. rinthe eut la même destinée , et la république
des Achéens périt avec elle. Le consul Mum-
mius ruina de fond en comble cette ville , la
plus voluptueuse de la Grèce , et la plus
ornée. Il en transporta à Rome les incom-
parables statues , sans en connoître le prix.
Les Romains ignoroient les arts de la Grèce ,
et se contentoient de savoir la guerre , la
politique et l'agriculture. Durant les troubles
de Syrie, les Juifs se fortifièrent: Jonathas
se vit recherché des deux partis , et Nicator
victorieux le traita de frère. Il en fut bientôt
610. 144. récompensé. Dans une sédition , les Juifs
accourus le tirèrent d'entre les mains des re-
belles. Jonathas fut comblé d'honneurs; mais,
quand le roi se crut assuré, il reprit les des-
seins de ses ancêtres, et les Juifs furent tour-
mentés comme auparavant. Les troubles de
Syrie recommencèrent : Diodore , surnommé
Tryphon, éleva un fils de Balas, qu'il nomma
Antiochus-le-Dieu, et lui servit de tuteur pen-
dant son bas âge. L'orgueil de Démétrius sou-
leva les peuples : toute la Syrie étoit en feu :
'43. Jonathas sut profiter de la conjoncture, et re-
nouvela l'alliance avec les Romains. Tout lui
réussissoit, quand Tryphon, par un manque-
ment de parole , le fit périr avec ses enfans.
Son frère Simon , le plus prudent et le plus
heureux des Machabées , lui succéda ; et les Ro-
mains le favorisèrent, comme ils avoient fait
ses prédécesseurs. Tryphon ne fut pas moins
infidelle à son pupille Antiochus., qu'il l'avoit
été à Jonathas. Il fit mourir cet enfant par
fyi.
Universelle. 77
le moyen des médecins , sous prétexte de A*f £■
le faire tailler de la pierre qu'il n'avoit pas ,Rome.JX.
et se rendit maître d'une partie du royaume.
Simon prit le parti de Démétrius Nicator,roi
légitime ; et , après avoir obtenu de lui la
liberté de son pays , il la soutint par les armes
contre le rebelle Tryphon. Les Syriens furent 6l2- Ca-
chasses de la citadelle qu'ils tenoient dans Jé-
rusalem , et ensuite de toutes les places de
la Judée. Ainsi les Juifs, affranchis du joug
des gentils par la valeur de Simon , accordè-
rent les droits royaux à lui et à sa famille ; et
Démétrius Nicator consentit à ce nouvel éta-
blissement. Là commence le nouveau royau-
me du peuple de Dieu, et la principauté des
Asmonéens, toujours jointe au souverain sa-
cerdoce. En ces temps l'empire des Parihes
s'étendit sur la Bactriane et sur les Indes,
par les victoires de Mithridate, le plus vail-
lant des Arsacides. Pendant qu'il s'avançoit 6l3- Ci-
vers l'Euphrate , Démétrius ÎNicator, appelé
par les peuples de cette contrée que Mithri-
date venoit de soumettre , espéroit de ré-
duire à l'obéissance les Parthes que les Sy-
riens traitoient toujours de rebelles. Il rem-
porta plusieurs victoires; et, prêt à retourner
dans la Syrie pour y accabler Tryphon , il
tomba dans un piège qu'un général de Mi-
thridate lui avoit tendu : ainsi il demeura pri-
sonnier des Parthes. Tryphon, qui se croyoit
assuré par le malheur de ce prince , se vit
tout d'un coup abandonné des siens. Us ne
Î)ouvoient plus souffrir son orgueil. Durant
a prison de Démétrius leur roi légitime , ils
D 3
78 Discours sur l'Histoire
df5 a™ se donnèrent à sa femme Cléopâtre et à ses
Rome.j.c. enfans; mais il fallut chercher un défenseur
à ces princes, encore en bas âge. Ce soin
regardoit naturellement Antiochus Sidétes ,
frère de Démétrius : Cléopâtre le fit recon-
noître dans tout le royaume. Elle fit plus ;
Phraate , frère et successeur de Mithridate,
traita Nicator en roi , et lui donna sa fille
Rhodogune en mariage. En haine de cette ri-
vale, Cléopâtre, à qui elle ôtoit la couronne
avec son mari , épousa Antiochus Sidétes , et
se résolut à régner par toutes sortes de crimes.
éis. 137- Le nouveau roi attaqua Tryphon ; Simon
se joignit à lui dans cette entreprise, et le
tyran , forcé dans toutes ses places , finit
«19. 135. comme il le méritoit. Antiochus , maître du
royaume , oublia bientôt les services que Si-
mon lui avoit rendus dans cette guerre , et
le fit périr. Pendant qu il ramassoit contre
les Juifs toutes les forces de la Syrie, Jean
Hyrcan , fils de Simon , succéda au pontifi-
cat de son père; el tout le peuple se soumit
à lui. 11 soutint le siège de Jérusalem avec
beaucoup de valeur ; et la guerre qu' Antio-
chus méditoit contre les Parthes , pour déli-
vrer son frère captif, lui fit accorder aux
Juifs des conditions supportables. En même
temps que cette paix se conclut , les Ro-
mains, qui commençoient à être trop riches ,
trouvèrent de redoutables ennemis dans la
multitude effroyable de leurs esclaves. Eunus,
ou. j33. esclave lui-même , les souleva en Sicile ; et
il fallut employer à les réduire toute la puis-
sance romaine. Un peu après , la succession
Universelle. 79
cPAilalus , roi de Pergame , qui fit par son A«es J*
testament le peuple romain son héritier, mit Rome, lc
la division dans la ville. Les troubles des
Gracques commencèrent. Le séditieux tri-
bu nat de Tibérius Gracchus , un des pre-
miers hommes de Rome , le fit périr: tout
le sénat le tua parla main deScipion Nasica ,
et ne vit que ce moyen d'empêcher la dan-
gereuse distribution d'argent dont cet élo-
quent tribun flattoit le peuple. Scipion ^Emi-
lien rétablissoit la discipline militaire; et ce
grand homme, qui avoit détruit Carthage ,
ruina encore en Espagne Numance , la se-
conde terreur des Romains. Les Parthes se 622. 13a*
trouvèrent foibles contre Sidétes; ses troupes,
quoique corrompues par un luxe prodigieux ,
eurent un succès surprenant. Jean Hyrcan ,
5ui l'avoit suivi dans cette guerre avec ses
uifs , y signala sa valeur , et fit respecter
la religion judaïque , lorsque l'armée s'arrêta
pour lui donner le loisir de célébrer le jour
du repos. Tout cédoit , et Phraate vit son
empire réduit à ses anciennes limites : mais ,
loin de désespérer de ses affaires , il crut que
son prisonnier lui serviroit à les rétablir , et
à envahir la Syrie. Dans cette conjoncture ,
Démétrius éprouva un sort bizarre. Il fut sou-
vent relâché, et autant de fois retenu , sui-
vant que l'espérance ou la crainte prévaloient
dans l'esprit de son beau -père: enfin un
moment heureux , où Phraate ne vit de
ressource que dans la diversion qu'il vouloit
faire en Syrie par son moyen , le mit tout-à-
fait en liberté. A ce moment le sort tourna.
D4
So Discours sur l'Histoire
*eS dfvS Sidétes-, qui ne pouvoit soutenir ses eifroya-
Rome. j.c. Lies dépenses que par des rapines insuppor-
tables, fut accablé tout d'un coup par un
soulèvement générai des peuples, et périt avec
son armée tant de fois victorieuse. Ce fut en
vain que Phraate fit courir après Démétrius.
Il n'étoit plus temps : ce prince étoit rentré
dans son royaume. Sa femme Cléopâtre , qui
ne vouloit que régner, retourna bientôt avec
lui, etRhodogunefut oubliée. Hyrcan profita
du temps : il prit Sichem aux Samaritains ,
et renversa de fond en comble le temple de
Garizim , deux cents ans après qu'il avoit été
bâti par Sanaballat. Sa ruine n'empêcha pas
les Samaritains de continuer leur culte sur
cette montagne, et les deux peuples demeu-
625. 159. rèrent irréconciliables. L'année d'après, toute
l'Idumée, unie par les victoires d'Hyrcan au
royaume de Judée , reçut la loi de Moïse
avec la circoncision. Les Romains continuè-
626. las.rent leur protection à Hyrcan, et lui firent
rendre les villes que les Syriens lui avoient
ôtées. L'orgueil et les violences de Démé-
trius Nicator ne laissèrent pas la Syrie long-
temps tranquille. Les peuples se révoltèrent.
629. 125. Pour entretenir leur révolte, l'Egypte en-
nemie leur donna un roi : ce fut Alexandre
Zébina, fils de Balas. Démétrius fut battu ;
et Cléopâtre , qui crut régner plus absolu-
ment sous ses enfans que sous son mari , le
fit périr. Elle ne traita pas mieux son fils
aîné Séleucus , qui vouloit régner malgré elle*
Son second fils Antiochus , appelé Grypus ,
630. 134-aYoit défait les rebelles, et revenoit victo-
Universelle. 8i
rieux. Cléopâtre lui présenta en cérémonie , Ad*s A*s
la coupe empoisonnée , que son fils , averti Rome.j.c!.
de ses desseins pernicieux, lui fit avaler. Elle 33*
laissa , en mourant , une semence éternelle
de divisions entre les enfans qu'elle avoit eus
des deux frères, Démétrius INicator et An-.
tiochus Sidétès. La Syrie, ainsi agitée, ne
fut plus en état de troubler les Juifs. Jean 64$. 109.
Hyrcan prit Samarie , et ne put convertir
les Samaritains. Cinq ans après il mourut, 65o. 104.
La Judée demeura paisible à ses deux en- wi. £•».
fans , Aristobule et Alexandre Jannée , qui
régnèrent l'un après l'autre , sans être in-
commodés des rois de Syrie. Les Romains
laissoient ce riche royaume se consumer par
lui-même, et s'étendoient du côté de l'Occi-
dent. Durant les guerres de Démétrius Ni- 6a?- iia-
cator et de Zébina , ils commencèrent à se-
tendre au delà des Alpes: et Sextius, vain- 6s°- ia4<
queur des Gaulois nommés Saliens , établit
dans la ville d'Aix une colonie qui porte
encore son nom. Les Gaulois se défendoient 631. 123.
mal. Fabius dompta les Allobroges et tous .633. »»>
les peuples voisins; et la même année que
Grypus fit boire à sa mère le poison qu'elle
lui avoit préparé , la Gaule Narbonnoise , ré-
duite en province, reçut le nom de province
romaine. Ainsi l'empire romain s'agrandis-
soit , et occupoit peu à peu toutes les terres
et toutes les mers du monde connu. Mais ,
autant que la face de la république paroîssoit ,
belle au dehors par les conquêtes , autant
étoit - elle défigurée par f ambition désor-
donnée de ses citoyens , et par ses guerre%
D 5
82 Discours sur l'Histoire
ans ans intestines. Les plus illustres des Romains de-
Ro^ie.J.c. vinrent les plus pernicieux au public. Les deux
Gracques, enr nattant le peuple, commencè-
rent des divisions qui ne finirent qu'avec la
république. Caïus, frère de Tibérius, ne put
souffrir qu'on eût fait mourir un si grand
homme d'une manière si tragique. Animé à
la vengeance par des mouvemens qu'on crut
inspirés par l'ombre de Tîbérius , il arma
tous les citoyens les uns contre les autres ;
&s** et, à la veille de tout détruire, il périt dune
mort semblable à celle qu'il vouloit venger*
*48* L'argent faisoit tout à Rome. Jugurtha, roi
**u de Numidie, souillé du meurtre de ses frères
que le peuple romain protégeoit, se défendit
plus long temps par ses largesses que par ses
♦4». rot. armes; et Marius, qui acbeva de le vaincre ,
ne put parvenir au commandement, qu'en
animant le peuple contre la noblesse. Les es-
4fi>. k3- claves armèrent encore une fois dans la Si-
cile , et leur seconde révolte ne coûta pas
moins de sang aux Romains que la première*
•8*. m. Marius battit les Teutons , les Ombres et
les autres peuples du Nord qui pénétroienfc
dans les Gaules , dans l'Espagne et dans
*** ««.l'Italie. Les victoires qu'il en remporta , fu-
rent une occasion de proposer de nouveaux
partages de terres : Métellus, qui s'y oppo-
soit , fut contraint de céder au temps; et les
-divisions ne furent éteintes que par le sang
^iéo> 9* de Saturnius, tribun du peuple, rendant qus
'%a. ss. Rome protégeoit la Cappadoce contre Mitbri-
m, --m.. date, roi de Pont, et qu'un si grand ennemi
c&Loit aux forces, romaines 7 ayee lai Grec*
L DIVERSE LjLE. 83
qui éloit entrée dans ses intérêts ; l'Italie , AJ» ££
exercée aux armes par tant de guerres sou- Rome. j.a
i r n • 663. Qi .
tenues ou contre les Romains ou avec eux y
mit leur empire en péril par une révolte uni-
verselle. Rome se vit déchirée, dans les mêmes 666.
temps, par les fureurs de Marius et de Sylla, 66r.
dont l'un avoit fait trembler le Midi et ]eetiuin
Nord , et l'autre étoit le vainqueur de la
Grèce et de l'Asie. Sylla , qu'on nommoit 67*- tu
l'heureux, le fut trop contre sa patrie, que 67s. 7*
sa dictature tyrannique mit en servitude. 11
put bien quitter volontairement la souveraine
puissance ; mais il ne put empêcher l'effet du
mauvais exemple. Chacun voujut dominer,
Seriorius, zélé partisan de Marius, se can- 6** ?**-
tonna dans l'Espagne, et se ligua avec Mithri-
date. Contre un si grand capitaine , la force 681. 73-
fut inutile ; et Pompée ne put réduire ce
parti qu'en y mettant la division. 11 n'y eut
pas jusqu'à Spartacus, gladiateur, qui ne crût
pouvoir aspirer au commandement. Cet es- 6S3» fy
clave ne fit pas moins de peine aux préteurs
et aux consuls, que Mithridate en faisoit à
Lucullus. La guerre des gladiateurs devint
redoutable à la puissance romaine : Crassus-
avoit peine à la finir , et il fallut envoyer
contre eux le grand Pompée. Lucullus pre- 686. m,
noit le dessus en Orient. Les Romains pas-
sèrent l'Euphrate; mais leur général, invin-
cible contre l'ennemi , ne put tenir dans le
devoir ses propres soldats. Mithridate, souvent
battu sans jamais perdre courage, se relevoit;
et le bonheur de Pompée sembloit nécessaire
à terminer cette guerre. 11 venoit de purger ssz 67.
D 6
84 Discours sur l'Histoire
AàT de*s ^es mers des pirates qui les infestoient depuis
Rome.J.c. la Syrie jusqu'aux colonnes d'Hercule, quand
il fut envoyé contre Mithridate. Sa gloire
689. 65. parut alors élevée au comble. 11 achevoit de
soumettre ce vaillant roi , l'Arménie où il
691. 63. s'étoit réfugié, Plbérie et l'Albanie qui le
soutenoient, la Syrie déchirée par ses fac-
tions, la Judée où la division des Asmonéens
ne laissa à Hyrcan 11, fils d'Alexandre Jannée,
qu'une ombre de puissance , et enfin tout
l'Orient. Mais il n'eût pas eu où triompher
de tant d'ennemis , sans le consul Cicéron,
qui sauvoit la ville des feux que lui prépa-
roit Catilina, suivi de la plus illustre noblesse
de Rome. Ce redoutable parti fut ruiné par
l'éloquence de Cicéron, plutôt que parles
armes de G Antonius, son collègue. La liberté
du peuple Romain n'en fut pas plus assurée.
Pompée régnoit dans le sénat, et son grand
nom le rendoit maître absolu de toutes les
696. 58. délibérations. Jules César, en domptant les
et*ulv* Gaules, fit à sa patrie la plus utile conquête
qu'elle eût jamais faite. Un si grand service
le mit en état d'établir sa domination dans
son pays. Il voulut premièrement égaler, et
ensuite' surpasser Pompée. Les immenses ri-
chesses de Crassus lui firent croire qu'il pour-
roit partager la gloire de ces deux grands
hommes comme il partageoit leur autorité.
700. 54. Il entreprit témérairement la guerre contre
701. 53 les Parthes , funeste à lui et à sa patrie.
Les Arsacides vainqueurs insultèrent , par
de cruelles railleries , à l'ambition des Ro-
mains et à l'avarice insatiable de leur gé-
Universelle. 85
néral. Mais la honte du nom romain ne ah* an*
fut pas le plus mauvais effet de la défaite de Rome.J.c^
Crassus. Sa puissance contre-balançoit celle
de Pompée et de César , qu'il tenoit unis
comme malgré eux. Par sa mort , la digue
qui les retenoit , fut rompue. Les deux ri- 7o5. 49-
vaux , qui avoient en main toutes les forces
de la république, décidèrent leur querelle à
Pharsale , par une bataille sanglante. César 706. 4*
victorieux parut , en un moment , par-tout 707. 47
l'univers, en Egypte, en Asie, en Mauri- 708. 46
tanie,en Espagne : vainqueur de tous côtés , 7o9. 45
il fut reconnu comme maître à Rome et 710. 44
dans tout l'empire. Bru'tus et Cassius cru- 7"- ta-
rent affranchir leurs citoyens en le tuant
comme un tyran, malgré sa clémence. Rome
retomba entre les mains de Marc An-
toine , de Lépide , et du jeune César Oc-
tavien , petit-neveu de Jules César et son fils
par adoption , trois insupportables tyrans ;
dont le triumvirat et les proscriptions font
encore horreur en les lisant. Mais elles fu- i™- <*2>
rent trop violentes pour durer long-temps.
Ces trois hommes partagèrent. l'empire. César
garde l'Italie; et, changeant incontinent en
douceur ses premières cruautés, il fait croire
qu'il y a été entraîné par ses collègues. Les 718. 36.
restes de la république périssent avec Brutus
et Cassius. Antoine et César, après avoir 72a. 33.
ruiné Lépide, se tournent l'un contre l'autre.
Toute la puissance romaine se met sur la 723. 3».
mer. César gagne la bataille Actiaque: les
forces de l'Egypte et de l'Orient, qu'Antoine
menoit avec-lui, sont dissipées; tous ses ami*
7*
86 Discours suit i/Histoire
d?s de*8 abandonnent, et même sa Cléopâtre, pour
Rome.j.c. laquelle il sétoit perdu. Hérode Iduméen ,
724. 30. qui lui devoit tout , est contraint de se donner
au vainqueur , et se maintient , par ce moyen ,
dans la possession du royaume de Judée, que
lafoiblessedu vieux Hyrcan avoit fait perdre
entièrement aux Asmonéens. Tout cède à la
fortune de César ; Alexandrie lui ouvre ses
portes ; l'Egypte devient une province ro-
maine; Cléopâtre, qui désespère de la pou-
voir conserver, se tue elle-même après An-
737. a7.toine; Rome tend les bras à César, qui de-
meure, sous le nom d'Auguste et sous le titre
d'empereur, seul maître de tout l'empire. Il
a/»- dompte , vers les Pyrénées , les Cantabres et
"' les Asturiens révoltés ; l'Ethiopie lui demande
739. 35. la paix ; les Parthes épouvantés lui ren-
743. ia. voient les étendards pris sur Crassus, avec
747- 7- tous les prisonniers romains; les Indes recher-
chent son alliance ; ses armes se font sentir
aux Rhètes ou Grisons , que leurs monta-
gnes ne peuvent défendre; la Pannonie le
reconnoit; la Germanie le redoute, et le Véser
reçoit ses lois. Victorieux par mer et par
753. terre , il ferme le temple de Janus. Tout
l'univers vit en paix sous sa puissance , et
iffc Jésus-Christ vient au monde.
»o. époq. Nous voilà enfin arrivés à ces temps tant
de ja.iSc."c* désirés par nos pères, de la venue du Messie.
Ig^dïmon-Ce nom veut dire le Christ ou Joint du Sei-
*•• gneur ; et Jésus-Christ le mérite comme pon-
tife, comme roi, et comme prophète. On ne
convient pas de Tannée précise où. il vint avi
Universelle. £7
inonde ; et on convient que sa vraie naissance ^^
devance de quelques années notre ère vul- ».
gaire, que nous suivrons pourtant, avec tous
les autres, pour une plus grande commodité.
Sans disputer davantage surfannée de la nais-
sance de Notre-Seigneur, il suffit que nous sa-
chions qu'elle est arrivée environ l'an 4000 du
monde. Les uns la mettent un peu auparavant,
les autres un peu après, et les autres précisé-
ment en cette année : diversité qui provient
autant de l'incertitude des années du monde ,
que de celle de la naissancedeNotre-Seigneur^
Quoi qu'il en soit, ce fut environ ce temps;
1000 ans après la dédicace du temple, et l'an
754 de Rome, que Jésus-Christ , Fils de Dieu
dans l'éternité, fils d'Abraham et de David
dans le temps, naquit d'une Vierge. Cette épo*
que est la plus considérable de toutes, non-
seulement par l'importance d'un si grand évé-
nement , mais encore parce que c'est celle d'où
il y a plusieurs siècles que les chrétiens com-
mencent à compter leurs années. Elle a encore
ceci de remarquable, qu'elle concourt à peu
près avec le temps où Rome retourne à l'état
monarchique, sous l'empire paisible d'Auguste.
Tous les arts fleurirent de son temps, et la
poésie latine fut portée à sa dernière perfec-
tion par Virgile et Horace, que ce prince n'ex-
cita pas seulement par ses bienfaits, mais en-
core en leur donnant un libre accès auprès de
lui. La naissance de Jésus-Christ fut suivie de
près de la mort d'Hérode. Son royaume fut t.
partagé entre ses enfans, et le principal par- 1^
tage ne tarda pas à tomber entre les. mains des
88 Discours sur l'Histoire
dAjNc ^oma'ns' Auguste acheva son règne avec
beaucoup de gloire. Tibère, qu'il avoit adopté,
lui succéda sans contradiction, et l'empire fut
reconnu pour héréditaire dans la maison des
Césars. Rome eut beaucoup à souffrir de la
cruelle politique de Tibère : le reste de l'em-
pire fut assez tranquille. Germanicus, neveu
de Tibère, apaisa les armées rebelles, refusa
ï6- l'empire , battit le fier Arminius , poussa ses
17. conquêtes jusqu'à l'Elbe; et s'étant attiré, avec
19. l'amour de tous les peuples, la jalousie de son
as. oncle , ce barbare le fit mourir ou de cha^
3o- grin , ou par le poison. A la quinzième année
de Tibère, saint Jean-Baptiste paroit : Jésus-
Christ se fait baptiser par ce divin précurseur:
le Père éternel reconnoit son Fils bien-aimé,
par une voix qui vient d'en haut : le Saint-Es-
prit descend sur le Sauveur, sous la figure
pacifique d'une colombe : toute la Trinité se
manifeste. Là commence, avec la 70.e semaine
de Daniel , la prédication de Jésus-Christ.
Cette dernière semaine étoit la plus importante
Dan. IX.
37-
et la plus marquée. Daniel l'avoit séparée des
autres, comme la semaine où l'alliance devoit
être confirmée , et au milieu de laquelle les
anciens sacrifices dévoient perdre leur vertu.
Nous la pouvons appeler la semaine des mys-
tères. Jésus-Christ y établit sa mission et sa
doctrine, par des miracles innombrables , et
33- ensuite par sa mort. Elle arriva la quatrième
année de son ministère, qui fut aussi la qua-
trième année de la dernière semaine de Da-
niel : et cette grande semaine se trouve , de
cette sorte., justement coupée au milieu par
cette mort.
Universelle. 89
Ainsi le compte des semaines est aise à faire,
ou plutôt il est tout fait. 11 n'y a qu'à ajouter
à 453 ans, qui se trouveront depuis l'an 3oo
de Rome et le 2o.e d'Artaxerxe jusqu'au com-
mencement de l'ère vulgaire, les 00 ans de
cette ère qu'on voit aboutir à la quinzième
année de Tibère , et au baptême de Notre Sei-
gneur; il se fera de ces deux sommes 485 ans.
Des sept ans qui restent encore pour en ache-
ver 490,1e quatrième, qui fait le milieu, est
celui où Jésus-Christ est mort, et tout ce que
Daniel a prophétisé est visiblement renfermé
dans le terme qu'il s'est prescrit. On n'auroit
pas même besoin de tant de justesse ; et rien
ne force à prendre, dans cette extrême ri-
gueur, le milieu marqué par Daniel. Les plus
difficiles se contenteroient de le trouver, en
quelque point que ce fût, entre les deux ex-
trémités : ce que je dis, afin que ceux qui croi-
roient avoir des raisons pour mettre un peu
plus haut ou un peu plus bas le commence-
ment d'Artaxerxe, ou la mort de Notre Sei-
gneur, ne se gênent pas dans leur calcul ; et
que ceux qui voudroient tenter d'embarrasser
une chose claire , par des chicanes de chrono-
logie, se défassent de leur inutile subtilité.
Les ténèbres qui couvrirent toute la facex^'/*-
de la terre en plein midi , et au moment que p^- *$■
Jésus-Christ fut crucifié, sont prises pour une ThJùmtt.
éclipse ordinaire par les auteurs païens qui ont3* T*nuu.
remarqué ce mémorable événement. Mais leso^.'23'ôn-
premiers chrétiens, qui en ont parlé aux Hût-Sy. a?';?
mains comme d'un prodige marqué non-seu-7"1'1"0-
lement par leurs auteurs, mais encore par les
go Discours sur i/Histoirl
<k jnc. registres publics, ont fait voir que ni au temps
Euseb' et de la pleine lune où Jésus-Christ étoit mort ,
chron. ni dans toute 1 année ou cette éclipse est ob-
»«/. servee, il ne pouvoit en être arrive aucune qui
ne fût surnaturelle. Nous avons les propres pa-
roles de Phlégon, affranchi d'Adrien, citées
dans un temps où son livre étoit entre les mains
de tout le monde, aussi bien que les histoires
syriaques de Thallus qui l'a suivi; et la qua-
trième année de la 202.e olympiade, marquée
dans les annales de Phlégon , est celle de la
mort de Notre Seigneur.
Pour achever les mystères, Jésus-Christ
sort du tombeau le troisième jour; il apparoît
à ses disciples; il monte aux cieux en leur pré-
sence; il leur envoie le Saint-Esprit; l'Eglise
se forme ; la persécution commence ; saint
37. Etienne est lapidé; saint Paul est converti. Un
peu après Tibère meurt. Caligula, son petit-
neveu, son fils par adoption, et son succes-
seur, étonne l'univers par sa folie cruelle et
40. brutale : il se fait adorer , et ordonne que sa
statue soit placée dans le temple de Jérusalem.
41. Chéréas délivre le monde de ce monstre. Clau-
48. dius règne malgré sa stupidité. Il est déshonoré
par Messalinesa femme, qu'il redemandeaprès
4g. l'avoir fait mourir. On le remarie avec Agrip-
pa, jcr.pine, fille de Germanicus. Les apôtres tien-
nent le concile de Jérusalem, où saint Pierre
Ï>arle le premier, comme il fait par-tout ail—
eurs. Les Gentils convertis y sont affranchis
des cérémonies de la loi. La sentence en est
Act.xvi. prononcée au nom du Saint-Esprit et de l'E-
4* glise. Saint Paul et saint Barnabe portent le
Universelle. 91
décret du concile aux Eglises, et enseignent ££%*
aux fidèles à s'y soumettre. Telle fut la forme
du premier concile. Le stupide empereur dés-
hérita son filsBritannicus, et adopta Néron,
fils d'Agrippine. En récompense, elle empoi- *4.
sonna ce trop facile mari. Mais l'empire de son
fils ne lui fut pas moins funeste à elle-même,
qu'à tout le reste de la république. Corbulon ss.
fit tout l'honneur de ce règne par les victoires 6o.
qu'il remporta sur les Parthes et sur les Ar- **•
méniens. Néron commença dans le même 63>ctc«
temps la guerre contre les Juifs , et la per- 66.
sécution contre les chrétiens. C'est le premier
67-
empereur qui ait persécuté l'Eglise. 11 ht mou-
rir à Rome saint Pierre et saint Paul. Mais
comme dans le même temps il persécutoit tout
le genre humain , on se révolta contre lui de m.
tous côtés; il apprit que le sénat l'avoit con-
damné, et se tua lui-même. Chaque armée fit
un empereur : la querelle se décida auprès de 69-
Rome , et dans Rome même , par d'effroya-
bles combats. Galba , Othon et Vitellius y pé-
rirent : l'empire affligé se reposa sous Vespa- 7°.
sien. Mais les Juifs furent réduits à l'extré-
mité : Jérusalem fut prise et brûlée. Tite, fils 79-
et successeur de Vespasien, donna au monde
une courte joie; et ses jours, qu'il croyoit
perdus quand ils n'étoient pasmarquésdequel-
que bienfait , se précipitèrent trop vite. On vit
revivre Néron en la personne de JDomitien. La 93.
persécution se renouvela. Saint Jean , sorti de
l'huile bouillante , fut relégué dans Pile de
Pathmos, où il écrivit son apocalypse. Un peu
après , il écrivit son évangile , âgé de 90 ans , 9*.
Ans
d«J.G
92 Discours sur l'Histoire
et joignit la qualité d'évangéliste à celle d'apô-
tre et de prophète. Depuis ce temps, les chré-
tiens furent toujours persécutés , tant sous les
bons que sous les mauvais empereurs. Ces per-
sécutions se faisoient , tantôt par les ordres des
empereurs , et par la haine particulière des
magistrats , tantôt par le soulèvement des peu-
ples, et tantôt par des décrets prononcés au-
thentiquement dans le sénat sur les rescrits des
princes, ou en leur présence. Alors la persé-
cution étoit plus universelle et plus sanglante;
et ainsi la haine des infidèles, toujours obs-
tinée à perdre l'Eglise , s'excitoit de temps en
temps elle-même à de nouvelles fureurs. C'est
par ces renouveliemens de violence que les his-
toriens ecclésiastiques comptent dix persécu-
tions sous dix empereurs. Dans de si longues
souffrances, les chrétiens ne firent jamais la
moindre sédition. Parmi tous les fidèles, les
évêques étoienttoujours lesplus attaqués. Par-
mi toutes les Eglises, l'Eglise de Rome fut
persécutée avec le plus de violence; et trente
papes confirmèrent par leur sang l'évangile
¥*• qu'ils annonçoient à toute la terre. Domitien
est tué : l'empire commence à respirer sous
Nerva. Son grand âge ne lui permet pas de
rétablir les affaires : mais , pour faire durer le
97. repos public, il choisit Trajan pour son suc-
08. cesseur. L'empire , tranquille au-dedans , et
triomphant au-dehors, ne cesse d'admirer un
si bon prince. Aussi avoit-il pour maxime,
qu'il falloit que ses citoyens le trouvassent tel
qu'il eût voulu trouver l'empereur s'il eût été
°«. simple citoyen. Ce prince dompta les Daces
Universelle. 93
et Décébale leur roi; étendit ses conquêtes en .£ N£
Orient, donna un roi aux Parthes, et leur fit
craindre la puissance romaine : heureux que 106.
l'ivrognerie et ses infâmes amours, vices si dé- n5.
plorables dans un si grand prince, ne lui aient "6.
rien fait entreprendre contre la justice ! A des "7-
temps si avantageux pour la république, suc-
cédèrent ceux d'Adrien , mêlés de bien et de
mal. Ce prince maintint la discipline militaire , «°.
vécut lui-même militairement et avec beau- 123-
coup de frugalité , soulagea les provinces , fit i»6.
fleurir les arts, et la Grèce qui en étoit la 1*7.
mère. Les Barbares furent tenus en crainte par
ses armes et par son autorité. Il rebâtit Jéru- 130.
salem, à laquelle il donna son nom, et c'est de
là que lui vient le nom d'^Elia; mais il enbannit
les Juifs, toujours rebelles à l'empire. Ces opi- 135.
niàtres trouvèrent en lui un impitoyable ven-
geur. Il déshonora par ses cruautés et par ses i*i.
amours monstrueuses un règne si éclatant. Son
infâme Antinous, dont il fit undieu, couvre de 138.
honte toute sa vie. L'empereur sembla réparer 139-
ses fautes, et rétablir sa gloire effacée, en adop-
tant Antonin-le-Pieux,qui adopta Marc-Au- l6>
rèle le sage et le philosophe. En ces deux prin-
ces paroissent deux beaux caractères. Le père,
toujours en paix, est toujours prêt, dans le
besoin, à faire la guerre : le fils est toujours en
guerre, toujours prêt à donner la paix à ses
ennemis et à l'empire. Son père Antonin lui
avoit appris qu'il valoit mieux sauver un seul
citoyen, que de défaire mille ennemis. Les Par- l6a-
thés et les Marcomans éprouvèrent la valeur »$9»
de Marc-Aurèle ; les derniers étoient des Ger-
Ans
èeJ. G
94 Discours sur l'Histoire
mains que cet empereur achevoit de dompter
ZioT quand il mourut. Par la vertu des deux An-
tonins,ce nom devint les délices des Romains.
La gloire d'un si beau nom ne fut effacée , ni
par la mollesse de Lucius Vérus , frère de
Marc-Aurèle, et son collègue dans l'empire ,
ni par les brutalités de Commode , son nls et
son successeur. Celui-ci, indigne d'avoir un tel
père , en oublia les enseignemens et les exem-
19a. pies. Le sénat et les peuples le détestèrent : ses
plus assidus courtisans et sa maitresse le firent
*93- mourir. Son successeur Pertinax , vigoureux
défenseur de la discipline militaire , se vit im-
molé à la fureur des soldats licencieux qui
l'avoient un peu auparavant élevé malgré lui à
la souveraine puissance. L'empire, mis à l'en-
can par l'armée, trouva un acheteur, Le ju-
194. risconsulte Didius Julianus hasarda ce hardi
»qs. marché : il lui en coûta la vie : Sévère Africain
igs.etc. je £t mourir, vengea Pertinax, passa d'Orient
en Occident , triompha en Syrie, en Gaule
a07. et dans la Grande-Bretagne. Rapide con-
a°9. quérant , il égala César par ses victoires ; mais
il n'imita pas sa clémence. Il ne put mettre la
paix parmi ses enfans. Bassien, ou Caracalla,
son fils aine, faux imitateur d'Alexandre , aus-
su. sitôt après la mort de son père , tua son frère
aia. Géta , empereur comme lui , dans le sein de
Julie leur mère commune , passa sa vie dans la
cruauté et dans le carnage, et s'attira à lui-
même une mort tragique. Sévère lui avoit ga-
gné le cœur des soldats et des peuples, en lui
donnant le nom d' Antonin : mais il n'en sut pas
aïs. soutenir la gloire. Le Syrien Héliogabale , ou
Universelle. 95
plutôt Alagabale son fils, ou du moins réputé £ J £
pour tel , quoique le nom d'Antonin lui eût
donné d'abord le cœur des soldats et la victoire
sur Macrin, devint aussitôt après, par ses in-
famies, Fhorrenr du genre humain, et se perdit
lui-même. Alexandre Sévère, fils de Marnée , «•*•
son parent et son successeur, vécut trop peu
pour le bien du monde. 11 se plaignoit d'avoir
plus de peine à contenir ses soldats, qu'à vain-
cre ses ennemis. Sa mère, qui le gouvernoit, *zs.
fut cause de sa perte , comme elle l'avoit été de
sa gloire. Sous lui , Artaxerxe persien tua *33.
son maître Artaban, dernier roi des Parthes,
et rétablit l'empire des Perses en Orient.
En ces temps , l'Eglise encore naissante J^ul'J^{
remplissoit toute la terre , et non-seulement 37.
l'Orient où elle avoit commencé, c'est-à-dire,
la Palestine , la Syrie , l'Egypte, l'Asie mi-
neure et la Grèce ; mais encore dans l'Occi-
dent, outre l'Italie, les diverses nations des
Gauks, toutes les provinces d'Espagne, l'Afri-
que, la Germanie, la Grande-Bretagne dans
les endroits impénétrables aux armes romai-
nes; et encore, hors de l'empire, l'Arménie, la
Perse, les Indes, les peuples les plus barbares ,
les Sarmates , les Daces , les Scythes , les
Maures , les Gétuliens , et jusqu'aux îles les
plus inconnue. Le sang de ses martyrs la ren-
doit féconde. Sous Trajan, saint Ignace, évê-
que d'Antioche , fut exposé aux bêtes farou- 107-
ches. Marc-Aurèle , malheureusement pré-
venu des calomnies dont on chargeoit le chris-
tianisme, fit mourir saint Justin, Te philosophe j63-
et l'apologiste de la religion chrétienne. Saint
g6 Discours sur i/Histoire
dfj*c Polycarpe, évêque de Smyrne , disciple de
167. saint Jean, à l'âge de 80 ans, fut condamné
au feu sous le même prince. Les saints martyrs
x77- de Lyon et de Vienne endurèrent dessupplices
inouis , à l'exemple de saint Pothin leur évê-
que , âgé de 90 ans. L'Eglise gallicane remplit
aoa. tout l'univers de sa gloire. Saint Irénée, dis-
ciple de saint Polycarpe, et successeur de saint
Pothin , imita son prédécesseur , et mourut
martyr sous Sévère , avec un grand nombre
de fidèles de son Eglise. Quelquefois la per-
i?4- sécution se rallentissoit. Dans une extrême
disette d'eau que Marc-Aurèle souffrit en
Germanie , une légion chrétienne obtint une
pluie capable d'étancherla soif de son armée,
et accompagnée de coups de foudre qui épou-
vantèrent ses ennemis. Le nom defoudroyante
fut donné ou confirmé à la légion par ce mi-
racle. L'empereur en fut touché, et écrivit au
sénat en faveur des chrétiens. A la fin , ses
devins lui persuadèrent d'attribuer à ses dieux
et à ses prières un miracle que les païens ne
s'avisoientpas seulement desouhaiter. D'autres
causes suspendoient ouadoucissoientquelque-
fois la persécution pour un peu de temps; mais
la superstition , vice que Marc-Aurèle ne put
éviter, la haine publique , et les calomnies
qu'on imputoit aux chrétiens , prévaloient
bientôt. La fureur des païens se ralfumoit, et
tout l'empire ruisseloit du sang des martyrs.
La doctrine accompagnoit les souffrances. Sous
Sévère, et un peu après, Tertullien, prêtre de
Carthage , éclaira l'Eglise par ses écrits , la
aïs. défendit par une admirable apologétique , et
la
Ans
de J. G.
Universelle. 97
îa quitta enfin, aveuglé par une orgueilleuse
sévérité, et séduit par les visions du faux pro-
phète Montanus. A peu près dans le même
temps, le saint piètre Clément Alexandrin
déterra les antiquités du paganisme, pour le
confondre. Origène , fils du saint martyr Léo-
nide , se rendit célèbre par toute l'Eglise dès
sa première jeunesse, et enseigna de grandes
vérités qu'il mèloit de beaucoup d'erreurs. Le
philosophe Ammonius fit servir à la religion la
philosophie platonicienne, et s'attira le respect
même des païens. Cependant les Valentiniens,
les Gnostiques , et d'autres sectes impies çom-,
battaient l'évangile par de fausses traditions :
saint Irénée leur oppose la tradition et .l'auto-, tm. ut.-
rite des Eglises apostoliques, sur-tout de celle ' *' *'3'
de Rome, fondée par les apôtres saint Pierre
et saint Paul, et la principale de toutes. Ter- nePr*sc:
tullien fait la même chose. L'Eglise n'est ébran-,«. #7"
lée ni par les hérésies, ni par les schismes, ni
Ear la chute de ses docteurs les plus illustrés,
ia sainteté de ses mœurs est si éclatante ,
qu'elle lui attire les louanges.de ses ennemis.
Les affaires de l'empire se brouilloient dune
terrible manière. Après la mort d'Alexandre ., ■&'
le tyran Maximien, qui l'avoit tué, se rendit
le maître, quoique de race gothique. Le sénat
lui opposa quatre empereurs, qui périrent tous
en moins de deux ans. Parmi eux étoient les 236.
deux Gordiens père et fils , chéris du peuple 237.
Romain. Le jeune Gordien leur (ils , quoiqu'il 238.
montrât daus une extrême jeunesse une sa-
gesse consommée, défendit à peine contre les
Perses l'empire affoibli par tant de divisions.
Tome L E
98 Discours sur l'Histoire
Y{ H avoit repris sur eux beaucoup de places im-
24:.
345.
34a. portantes. Mais Philippe, Arabe, tua un si
bon prince; et, de peur d'être accablé par deux
empereurs que le sénat élut l'un après l'autre,
il fit une paix honteuse avec Sapor , roi de
Perse. C'est le premier des Romains qui ait
abandonné par traité quelques terres de l'em-
pire. On dit qu'il embrassa la religion chré-
tienne dans un temps où tout-à-coup il parut
meilleur; et il est vrai qu'il fut favorable aux
H«ej. m. chrétiens. En haine de cet empereur , Déce .
»49- qui ie tua , renouvela la persécution avec plus
S'ThV* v*°lence <ïlie jamais. L'Eglise s'étendit de
JW.aV tous cotés , principalement dans les Gaules ; et
l'empire perdit bientôt Déce, qui le défendoit
«si. vigoureusement. Gallus et Volusien passèrent
354. bien vite. Emilien ne lit que paroitre : la sou-
veraine puissance fut donnée à Valérien, et ce
vénérable vieillard y monta par toutes les di-
a57. gnités. Il ne fut cruel qu'aux chrétiens. Sous
»*g. fui , le pape saint Etienne, et saint Cyprien ,
évêque de Carlhage, malgré toutes leurs dis-
putes, qui n'avoient point rompu la commu-
nion, reçurent tous deux la même couronne.
aS6. L'erreur de saint Cyprien, qui rejetoit le bap-
tême donné par les hérétiques, ne nuisit ni à
lui, ni à l'Eglise. La tradition du saint Siège se
soutint par sa propre force contre les spécieux
raisonnemens et contre l'autorité d'un si grand
homme , encore que d'autres grands hommes
défendissent la même doctrine. Une autre dis-
a57# pute fit plus de mal : Sabellius confondit en-
semble lestrois Personnes divines, etne connut
cnDieu qu'une seulePersonne sous troisnoms.
Universelle. 9<}
Cette nouveauté étonna l'Eglise, et saint De- ans
nis , évêque d'Alexandrie, découvrit au pape iuieh.'
saint Sixte II les erreurs de cet hérésiarque, ub.'viï.'c.
Ce saint pape suivit de près au martyre saint6* aiv
Etienne son prédécesseur : il eut la tète tran-
chée, et laissa un plus grand combat à soutenir
à son diacre saint Laurent. C'est alors qu'on
voit commencer l'inondation des Barbares. Les
Bourguignons et d'autres peuples germains ,
lesGoths autrefois appelés lesGètes,et d'autres ass.
peuples qui habitoient vers le Pont-Euxin , et a59.
au-delà du Danube, entrèrent dans l'Europe: a6o.
l'Orient fut envahi par les Scythes asiatiques et
par les Perses. Ceux-ci défirent Valérien , qu'ils
prirent ensuite par une infidélité ; et , après lui
avoir laissé achever sa vie dans un pénible es-
clavage, ils l'écorchèrent pour faire servir sa
peau déchirée de monument à leurs victoires.
Gallien, son fils et son collègue, acheva de 261.
tout perdre par sa mollesse. Trente tyrans par-
tagèrent l'empire. Odénat , roi de Palmyre , a<>4.
ville ancienne, dont Salomon est le fondateur,
fut le plus illustre de tous: il sauva les provinces
d'Orient des mains des Barbares , et s'y fit
reconnoître. Sa femme Zénobie marchoit avec
lui à la tète des armées qu'elle commanda seule
après sa mort, et se rendit célèbre par toute la
terre pour avoir joint la chasteté avec la
beauté , et le savoir avec la valeur. Claudius a6s,
II, et Aurélien après lui, rétablirent les affaires »7o.
de l'empire. Pendant qu'ils abattoient lesGoths
avec les Germains par des victoires signalées ,
Zénobie conservoit à ses enfans les conquêtes
de leur père. Cette princesse penchoit au ju-E««j.H/<r.
P ' i.cl.Vlï.
ioo Discours sur l'Histoire
ans daïsme. Pour l'attirer, Paul de Samosate ,
Athan. 'rtrfévèque d'Antioche , homme vain et inquiet,
m. iihar. enseigna son opinion judaïque sur la personne
fej». inÀe Jésus-Christ, qu'il ne faisoit qu'un pur
vi *. 27. homme. Après une longue dissimulation d'une
si nouvelle doctrine, il fut convaincu et con-
•74- damné auconciled'Antioche.La reine Zénobie
soutint la guerre contre Aurélien, qui ne dé-
daigna pas de triompher d'une femme si cé-
lèbre. Parmi de perpétuels combats, il sut faire
garder aux gens de guerre la discipline ro-
maine, et montra qu'en suivant les anciens
ordres et l'ancienne frugalité, on pouvoit faire
agir de grandes armées au dedans et au de^
Uist. ^«g.hors , sans être à charge à l'empire. Les Francs
Fior. cê. ï. commençoient alors à se faire craindre. C'étoit
11 une ligue de peuples germains, qui habitoient
le long du Rhin. Leur nom montre qu'ils
étoient unis par l'amour de la liberté. Aurélien
les avoit battus étant particulier, et les tint en
crainte étant empereur. Un tel prince se fit
37S. haïr par ses actions sanguinaires. Sa colère
trop redoutée lui causa la mort. Ceux qui se
croyoient en péril le prévinrent , et son secré-
taire menacé se mit à la tête de la conjuration.
L'armée, qui le vit périr par la conspiration
de tant de chefs, refusa d'élire un empereur,
de peur de mettre sur le trône un des assassins
d' Aurélien; et le sénat, rétabli dans son ancien
droit, élut Tacite. Ce nouveau prince étoit
vénérable par son âge et par sa vertu ; mais il
devint odieux par les violences d'un parent à
qui il donna le commandement de l'armée, et
176. périt avec lui dans une sédition le sixième mois
Fin
e. 13.
Universelle. ior
tïe son règne. Ainsi son élévation ne fit que a«»
précipiter le cours de sa vie. Son frère Florîen
prétendit l'empire par droit de succession ,
comme le plus proche héritier. Ce droit ne fut
pas reconnu : Florien fut tué , et Probus forcé
Î)ar les soldats à recevoir l'empire, encore qu'il
es menaçât de les faire vivre dans l'ordre.
Tout fléchit sous un si grand capitaine : les 377.
Germains et les Francs, qui vouloient entrer 27s.
dans les Gaules, furent repoussés; et, en 38«.
Orient aussi bien qu'en Occident, tous les
Barbares respectèrent les armes romaines. Un 28a.
guerrier si redoutable aspiroit à la paix , et fit
espérer à l'empire de n'avoir plus besoin de
gens de guerre. L'armée se vengea de cette
parole , et de la règle sévère que son empereur
lui faisoit garder. Un moment après , étonnée
de la violence qu'elle exerça sur un si grand
prince, elle honora sa mémoire, et lui donna
pour successeur Carus, qui n'étoit pas moins
zéléqueluipourladiscipline.Cevaillantprince 383.
vengea son prédécesseur, et réprima les Bar-
bares , à qui la mort de Probus avoit rendu le
courage. 11 alla en Orient combattre les Perses
avec Numérien son second fils , et opposa aux
ennemis , du côté du Nord , son fils aîné Cari-
nus qu'il fit César. Cétoit la seconde dignité,
et le plus proche degré pour parvenir à l'em-
pire. Tout l'Orient trembla devant Carus : la
Mésopotamie se soumit, les Perses divisés ne
purent lui résister. Pendant que tout lui cédoit,
le ciel l'arrêta par un coup de foudre. A force
de le pleurer, Numérien fut prêt à perdre les
yeux. Que ne fait dans les coeurs l'envie de
E 3
102 Discours sur l'Histoire
ans régner ! Loin d'être touché de ses maux, son
%84.' beau-père Aper le tua; mais Dioclétien
vengea sa mort, et parvint enfin à l'empire
«86. qu'il avoit désiré avec tant d'ardeur. Carinus
se réveilla , malgré sa mollesse , et battit Dio-
clétien; mais, en poursuivant les fuyards, il
fut tué par un des siens , dont il avoit corrompu
la femme. Ainsi l'empire fut défait du plus
violent et du plus perdu de tous les hommes.
Dioclétien gouverna avec vigueur, mais avec
une insupportable vanité. Pour résister à tant
d'ennemis qui s'élevoient de tous côtés au
dedans et au dehors, il nomma Maximien em-
386. pereur avec lui, et sut néanmoins se conserver
,91. l'autorité principale. Chaque empereur fit un
César. Constant] us Chlorus et Galérius furent
élevés à ce Imit rang. Les quatre princes sou-
tinrent à peine le fardeau de tant de guerres.
Dioclétien fuit Rome, qu'il trouvoit trop li-
bre , et s'établit à Nicomédie où il se fit adorer
«97. à la mode des Orientaux. Cependant les Perses,
vaincus par Galérius, abandonnèrent aux Ro-
mains de grandes provinces et des royaumes
-Eusei. */.«. entiers. Après de si grands succès, Galérius ne
i£o%u veut plus être sujet, et dédaigne le nom de
cornu al César. Il commence par intimider Maximien,
«à. Une longue maladie avoit tait baisser 1 esprit
n'persec. de Dioclétien ; et Galérius, quoique son gendre,
l7- i8' le força de quitter l'empire. Il fallut que Maxi-
m. mien suivit son exemple. Ainsi l'empire vint
entre les mains de Constantius Chlorus et de
Galérius; et deux nouveaux Césars, Sévère et
Maximin, furent créés en leur place par les
empereurs qui se déposoient. Lés Gaules, 1 Es-
w.ort
Universelle. ioo
pagne et la Grande-Bretagne furent heureu- a»s
ses, mais trop peu de temps , sous Constantius
Chlorus. Ennemi des exactions , et accusé par
là de ruiner le fisc, il montra qu'il avoit des
trésors immenses dans la bonne volonté de ses
sujets. Le reste de l'empire souffroit beaucoup
sous tant d'empereurs et tant de Césars : les
officiers se multiplioient avec les princes : les
dépenses et les exactions étoient infinies. Le Laet. *
jeune Constantin, fils de Constantius Chlorus , TZi.*"*"'
se rendoit illustre ; mais il se trouvoit entre les
mains de Galérius. Tous les jours cet empe-
reur, jaloux de sa gloire, Texposoit à de nou-
veaux périls. Il lui falloit combailre les bêtes
farouches par une espèce de jeu ; mais Galé-
rius n'étoit pas moins à craindre qu'elles. Cons-
tantin, échappé de ses mains , trouva son père
expirant. En ce temps , Maxence , fils de 3(*,
Maximien et gendre de Galérius, se fit em-
pereur à Rome malgré son beau-père ; et les
divisions intestines se joignirent aux autres
maux de l'état. L'image de Constantin qui
venoit de succéder à son père , portée à Rome
selon la coutume, y fut rejetée par les ordres
de Maxence. La réception des images étoit la Laet.mi.
forme ordinaire de reconnoitre les nouveaux"'26 *7'
princes. On se prépare à la guerre de tous 307.
côtés. Le César Sévère, que Galérius envoya
contre Maxence, le fit trembler dans Rome.
Pour se donner de l'appui dans sa frayeur, il
rappela son père Maximien. Le vieillard am-
bitieux quitta sa retraite, où il n'étoit qu'à
regret, et tâcha en vain de retirer Dioclétien
son collègue du jardin qu'il cultivoit à Salone.
E 4
28
3i. 3»
104 Discoubs sur l'Histoire
ans Au nom de Maximien, empereur pour la se-
conde fois, les soldats de Sévère le quittent.
Le vieil empereur le fait tuer; et en même
temps, pour s'appuyer contre Galérius , il
donne à Constantin sa fille Fauste. îl falloit
aussi de l'appui à Galérius après la mort de
tact, de Sévère : c'est ce qui le fit résoudre à nommer
Ta'rsoLicinius empereur; mais ce choix piqua Maxi-
min, qui, en qualité de César, se croyoit plus
proche du suprême honneur. Rien ne put lui
persuader de se sommettre àLicinius, et il se
rendit indépendant dans l'Orient. Il ne restoit
presque à Galérius que l'iliyrie, où il s'étoit
retiré après avoir été chassé d'Italie. Le reste
de lOccident obéissoit a Maximien , à son fils
Maxence, et à son gendre Constantin. Mais il
ne vouloit non plus , pour compagnons de
l'empire, ses enfans que les étrangers. Il tâcha
de chasser de Rome son fils Maxence, qui le
chassa lui-même. Constantin, qui le reçut dans
les Gaules, ne le trouva pas moins perfide.
310. Après divers attentats, Maximien fit un der-
nier complot, où il crut avoir engagé sa fille
Fauste contre son mari. Elle le trompoit : et
Maximien , qui pensoit avoir tué Constantin ,
en tuant l'eunuque qu'on avoit mis dans son
lit , fut contraint de se donner la mort à lui-
Lan. ma. même. Une nouvelle guerre s'allume; et
^"fia. Maxence, sous prétexte de venger son père,
se déclare contre Constantin, qui marche à
Rome avec ses troupes. En même temps il fait
renverser les statues de Maximien : celles de
Dioclétien, qui y étoient jointes, eurent le
même sort. Le repos de Dioclétien fut troublé
de
mort, persec.
Universelle. io5
de ce méprît; et il mourut, quelque temps a»I
après, autant de chagrin que de vieillesse.
En ces temps, Rome toujours ennemie du
christianisme, fit un dernier effort pour l'é-
teindre , et acheva de l'établir. Galérius , mar- suut.
que parles historiens comme l'auteur de la ,eei. \e. Te
dernière persécution, deux ans devant qu'il l"'£oatt'
eût obligé Dioclétien à quitter l'empire, lemo^
contraignit à faire ce sanglant édit qui ordon-9«*»*
noit de persécuter les chrétiens plus violem-
ment que jamais. Maximien, qui les haïssoit ,
et n'avoit jamais cessé de les tourmenter,
animoit les magistrats et les bourreaux ; mais
sa violence, quelque extrême qu'elle fût, n'éga-
loit point celle de Maximin et de Galérius.
On inventoit tous les jours de nouveaux sup-
plices. La pudeur des vierges chrétiennes
n'étoit pas moins attaquée que leur foi. On
rechercnoit les livres sacrés avec des soins
extraordinaires, pour en abolir la mémoire ;
et les chrétiens n'osoient les avoir dans leurs
maisons, ni presque les lire. Ainsi , après trois
cents ans de persécutions, la haine des persé-
cuteurs devenoit plus âpre. Les chrétiens les
lassèrent par leur patience. Les peuples tou-
chés de leur sainte vie , se convertissoient en
foule.Galérius désespéra de les pou voir vaincre.
Frappé d'une maladie extraordinaire, il ré-
voqua ses édits, et mourut de la mort d'An- 31»-
tiochus , avec une aussi fausse pénitence.
Maximin continua la persécution, maisCons-
tantin-le-Grand , prince sage et victorieux,
embrassa publiquement le christianisme. 3"-
E 5
io6 Discours sur l'Histoire
J Airs Cette célèbre déclaration de Constantin
ti.ÉPOQ,. arriva l'an 012 de Notre-Seigneur. Pendant
ou'irpiÏÏ'quIlassiégeoitMaxence dans Rome, une croix
4e i'ESu*e . lumineuse lui parut en l'air devant tout le
inonde, avec une inscription qui lui promettoit
la victoire : la même chose lui est confirmée
dans un songe. Le lendemain, il gagna cette
célèbre bataille qui défit Rome cïun tyran, et
$3- l'Eglise d'un persécuteur. La croix fut étalée
comme la défense du peuple Romain et de
tout l'empire. Un peu après, Maximin fut
vaincu par Licinius, qui étoit d'accord avec
Constantin , et il fit une fin semblable à celle
de Galérius. La paix fut donnée à l'Eglise.
Constantin la combla d'honneurs et de biens.
La victoire le suivit par-tout; et les Barbares
furent réprimés, tant par lui q«e par ses en-
fans. Cependant Licinius se brouille avec lui y
3iS* et renouvelle la persécution. Battu par mer et
334. par terre, il est contraint de quitter l'empire r
$25. et enfin de perdre la vie. En ce temps , Cons-
tantin assembla à Nicée en Bithynie, le pre-
mier concile général, où 018 évêques , qui
représentoient toute l'Egiise, condamnèrent le
Îrêtre Aiius, ennemi de la divinité du Fils do
)ieu, et dressèrent le symbole où la consubs-
tantialité du Père et du Fils est établie. Les
Gd. cyric. prêtres de l'Eglise romaine, envoyés par le
]yfr!/il°F>pape saint Sylvestre , précédèrent tous les
ft %1' évèques dans celte assemblée, et un ancien
auleurgrec compte parmi les légats du saint
siège, le célèbre Osius , évèque de Cordoue 7
qui présida au concile. Constantin y prit sa
séance, et en reçut les décisions comme un
F.LLL ÏOJ
oracîe du ciel. Les Ariens cachèrent leurs er- ans
reurs, et rentrèrent dans ses bonnes grâces, d|3i°*
en dissimulant. Pendant que sa valeur main-
tenoit l'empire dans une souveraine tranquil-
lité , le repos de sa famille fut troublé par les
artifices de Fauste sa femme. Crispe , fils de
Constantin, mais d'un autre mariage, accusé
par cette marâtre de l'avoir voulu corrompre ,
trouva son père inflexible. Sa mort fut bientôt
vengée. Fauste convaincue fut suffoquée dans
le bain. Mais Constantin , déshonoré par la
malice de sa femme , reçut en même temps
beaucoup d'honneur par la piété de sa mère.
Elle découvrit dans les ruines de l'ancienne
Jérusalem, la vraie croix féconde en miracles.
Le saint sépulcre fut aussi trouvé. La nouvelle
ville de Jérusalem, qu'Adrien avoit fait bâtir ,
la grotte où étoit né le Sauveur du monde, et
tous les saints lieux furent ornés de temples
superbes, par Hélène et parConstantin.Quatre
ans après, l'empereur rebâtit Bysance , qu'il 33*,
appela Constantinople, et en fit le second siège
de l'empire. L'Eglise, paisible sousConstantin,
fut cruellement affligée en Perse. Une infinité,
de martyrs signalèrent leur foi. L'empereur 33k
tâcha en vain d'apaiser Sapor, et de l'attirer
au christianisme. La protection de Constantin
ne donna aux chrétiens persécutés qu'une fa-
vorable retraite. Ce prince , béni de toute m»
l'Eglise, mourut plein de joie et d'espérance,
après avoir partagé l'empire entre ses trois fils.,
Constantin , Constance et Constant. Leur con- 3*.
corde fut bientôt, troublée. Constantin périt
dans la guerre qu'il eut avec son frère Cons-
E G
ioS Discours sur i/Histoire
an s tant , pour les limites de leur empire. Cons-
tance et Constant ne furent guère plus unis.
Constant soutint la foi de Nicée, que Constance
combattoit. Alors l'Eglise admira les longues
souffrances de saint Athanase, patriarche d'A-
lexandrie , et défenseur du concile de Nicée.
Soc?H)st Chassé de son siège par Constance , il fut ré-
EccLu'jitabïi çanoniquement par le pape saint Jules I,
8°<om' ' dont Constant appuya le décret. Ce bon prince
35°- ne dura guère. Le tyran Magnence le tua par
351- trahison. Mais tôt après , vaincu par Cons-
tance, il se tua lui-même. Dans la bataille où
ses affaires furent ruinées, Valens, évèque
arien, secrètement averti par ses amis, assura
Constance que l'armée du tyran étoit en fuite ,
et fit accroire au foible empereur qu'il le sa-
353. voit par révélation. Sur cette fausse révélation,
Constance se livre aux ariens. Les évêques or-
thodoxes sont chassés de leurs sièges : toute
i'Eglise est remplie de confusion et de trouble:
367. la constance du pape Libère cède aux ennuis
de l'exil : les tourmens font succomber le vieux
esg. Osius , autrefois le soutien de l'Eglise : le con-
cile de Rimini, si ferme d'abord, fléchit à la
fin par surprise et par violence : rien ne se fait
clans les formes : l'autorité de l'empereur est la
seule loi. Mais les Ariens, qui font tout par
là, ne peuvent s'accorder entr'eux, et chan-
gent tous les jours leur symbole :1a foi de Nicée
subsiste : saint Alhanase, et saint Hilaire évè-
que de Poitiers, ses principaux défenseurs, se
rendent célèbres par toute la terré. Pendant
que l'empereur Constance , occupé des affaires
de l'arianisme, faisoit négligemment celles de
Universelle. 109
l'empire, les Perses remportèrent de grands ans
avantages. Les Allemands et les Francs ten-
tèrent de toutes parts l'entrée des Gaules : Ju- 357.
lien, parent de l'empereur, les arrêta et les 35».
battit. L'empereur lui-même défit les Sar- 359»
mates, et marcha contre les Perses. Là paroit 360.
la révolte de Julien contre l'empereur, son 361.
apostasie, la mort de Constance, le règne de
Julien, son gouvernement équitable, et le
nouveau genre de persécution qu'il fit souffrir
à l'Eglise. Il en entretint les divisions; il exclut
les chrétiens, non-seulement des honneurs,
mais des études; et, en imitant la sainte dis-
cipline de l'Eglise, il crut tourner contre elle
ses propres armes. Les supplices furent mé-
nagés, et ordonnés sous d'autres prétextes que
celui de la religion. Les chrétiens demeurèrent
fidèles à leur empereur. Mais la gloire , qu'il
cherchoit trop, le fit périr; il fut tué dans la 363.
Perse , où il s'étoit engagé témérairement. Jo-
vien, son successeur, zélé chrétien, trouva les
affaires désespérées, et ne vécut que pour con-
clure une paix honteuse. Après lui, Valenti- 364.
nien fit la guerre en grand capitaine : il y 366.
mena son fils Gratien dès sa première jeu- 367.
nesse, maintint la discipline militaire, battit 368-
les Barbares , fortifia les frontières de l'em- J°'#
pire , et protégea en Occident la foi de Nicée. etc.
Valens, son frère, qu'il fit son collègue, la
persécutait en Orient, et, ne pouvant gagner
ni abattre saint Basile et saint Grégoire de
Nazianze, il désespéroit de la pouvoir vaincre.
Quelquesariens joignirent de nouvelles erreurs
aux anciens dogmes de la secte. Aè'rius, prêtre
ïio Discours sun l'Histoire
Ans arien , est noté dans les écrits des saints pères,
âeJ.C
"EPiph.hàr. comme l'auteur d'une nouvelle hérésie, pour
7bÀug. har. avoir égalé la prêtrise à fépiscopat , et avoir
63, jugé inutiles les prières et les oblations que
toute lEglise faisoit pour les morts. Une troi-
sième erreur de cet hérésiarque, étoit de comp-
ter parmi les servitudes de la loi, l'obser-
vance de certains jeûnes marqués, et de vou-
loir que le jeûne fût toujours libre. Il vivoit
encore quand saint Epiphane se rendit cé-
lèbre par son histoire des hérésies, où il est
réfuté avec tous les autres. Saint Martin fut
375. fait évècrue de Tours, et remplit tout l'univers
du bruit de sa sainteté et de ses miracles ,
durant sa vie, et après sa mort. Valentinien
mourut après un discours violent qu'il fit aux
ennemis de f empire : son impétueuse colère ,
qui le faisoit redouter des autres , lui fut fatale
à lui-même. Son successeur Gratien vit sans
envie l'élévation de son jeune frère Valenti-
nien II , qu'on fit empereur , encore qu'il n'eût
que neuf ans. Sa mère Justine, protectrice
des ariens, gouverna durant son bas âge. On
voit ici, en peu d'années, de merveilleux évé-
t77. nemens , la révolte des Goths contre Valens :
378. ce prince quitter les Perses, pour réprimer les
rebelles : Gratien accourir à lui, après avoir
remporté une victoire signalée sur les Alle-
mands. Valens, qui veut vaincre seul , préci-
pite le combat , où il est tué auprès d'Andri-
nople. Les Goths victorieux, le brûlent dans
un village où il s étoit retiré. Gratien , accablé
vq. d'affaires , associe à l'empire le grand Théo-
dose, et lui laisse l'Orient. Les Goths sonfe
Universellf. III
vaincus : tous les Barbares sont tenus en anî
crainte; et, ce que Théodose n'estimoit pas
moins, les hérétiques macédoniens, quinioient
la divinité du Saint-Esprit , sont condamnés
au concile de Constantinople. Il ne s'y trouva 3g,,
que l'Eglise grecque. Le consentement de tout
TOccident, et du pape saint Damase, le fit
appeler second concile général. Pendant que
Théodose gouvernoit avec tant de force et tant
de succès , Gratien , qui nétoit pas moins
vaillant ni moins pieux, abandonné de ses
troupes toutes composées d'étrangers , fut im- 383.
mole au tyran Maxime. L'Eglise et l'empire
pleurèrent ce bon prince. Le tyran régna dans
les Gaules, et sembla se contenter de ce par-
tage. L'impératrice Justine publia, sous le 386*
nom de son fils, des édits en faveur de l'aria- 38*v
nisme. Saint Ambroise, évèque de Milan, ne
lui opposa que la saine doctrine , les prières
et la patience, et sut , par de telles armes, non-
seulement conserver à l'Eglise les basiliques
que les hérétiques vouloient occuper , mais en-
core lui gagner le jeune empereur. Cependant
Maxime remue , et Justine ne trouve rien de
plus fidèle que le saint évèque , qu'elle traitoit
de rebelle. Elle l'envoie au tyran que ses dis-
cours ne peuvent fléchir. Le jeune Valentinien
est contraint de prendre la fuite , avec sa mère.
Maxime se rend maitre à Rome , où il rétablit
les sacrifices des faux dieux , par complaisance
pour le sénat , presque encore tout païen.
Après qu'il eut occupé tout l'Occident, et 38s.
dans le temps qu'il se croyoit le plus paisible,
Théodose , assisté desFrancsf le défit dans là
ii2 Discours sur l'Histoire
^y» Pannonie , l'assiégea dans Aquilée , et le laissa
tuer par ses soldats. Maître absolu des deux
empires, il rendit celui d'Occident à Valenti-
nien , qui ne le garda pas long-temps. Ce jeune
39». prince éleva et abaissa trop Arbogaste , un
capitaine des Francs, vaillant, désintéressé,
mais capable de maintenir par toutes sortes
de crimes le pouvoir qu'il s'étoit acquis sur
les troupes. Il éleva le tyran Eugène, qui ne
savoit que discourir, et tua Valentinien, qui
ne vouloit plus avoir pour maître le superbe
Franc. Ce coup détestable fut fait dans les
Gaules, auprès de Vienne. Saint Ambroise,
que le jeune empereur avoit mandé pour re-
cevoir de lui le baptême , déplora sa perte , et
espéra bien de son salut. Sa mort ne demeura
894. pas impunie. Un miracle visible donna la vic-
toire à Théodose sur Eugène , et sur les faux
dieux dont ce tyran avoit rétabli le culte. Eu-
gène fut pris ; il fallut le sacrifier à la ven-
geance publique, et abattre la rébellion par sa
mort. Le fier Arbogaste se tua lui-même ,
plutôt que d'avoir recours à la clémence du
vainqueur, que tout le reste des rebelles ve-
noit d'éprouver. Théodose, seul empereur,
fut la joie et l'admiration de tout l'univers. II
appuya la religion; il fit taire les hérétiques;
il abolit les sacrifices impurs des païens; il
corrigea la mollesse , et réprima les dépenses
390. superflues. Il avoua humblement ses fautes ,
et il en fit pénitence. Il écouta saint Ambroise,
célèbre docteur de l'Eglise , qui le reprenoit
de sa colère, seul vice d'un si grand prince.
Toujours victorieux , jamais il ne fit la guerre
Universelle. ïi3
que par nécessité. Il rendit les peuples heu- *^
reux, et mourut en paix, plus illustre par sa
foi que par ses victoires. De son temps, saint 395.
Jérôme, prêtre, retiré dans la sainte grotte de 386.
Bethléem , entreprit des travaux immenses 387.
pour expliquer l'Ecriture, en lut tous les inter-
prètes , déterra toutes les histoires saintes et
profanes qui la peuvent éclaircir, et composa
sur l'original hébreu la version de la Bible
que toute l'Eglise a reçue sous le nom de VuU
gâte. L'empire, qui paroissoit invincible sous
Théodose, changea tout-à-coup sous ses deux
fils. Arcade eut l'Orient , et Honorius l'Occi-
dent. Tous deux gouvernés par leurs minis-
tres, ils firent servir leur puissance à des
intérêts particuliers. Bufin et Eutrope, suc-
cessivement favoris d'Arcade , et aussi mé-
chans l'un que l'autre, périrent bientôt ; et les 39*.
affaires n'en allèrent pas mieux sous un prince ^9.
foible.SafemmeEudoxeluifit persécuter saint ^
Jean Chrisostôme, patriarche de Constanti-
nople, et la lumière de l'Orient. Le pape saint
Innocent, et tout l'Occident, soutinrent ce
grand évèque contre Théophile , patriarche
d'Alexandrie, ministre des violences de l'im-
pératrice. L'Occident étoit troublé par l'inon-4o6ets«iv.
dation des Barbares. Badagaise,goth et païen,
ravagea l'Italie. Les Vandales, nationgothique
et arienne , occupèrent une partie de la Gaule,
et se répandirent dans l'Espagne. Alaric, roi
des Visigoths, peuples ariens, contragnit Ho-
norius à lui abandonner ces grandes provinces
déjà occupées par les Vandales. Stilicon , em-
barrassé de tant de Barbares, les bat, les
n4 Discours sur l'Histoire
ans ménage, s'entend et rompt avec eux, sacrifie
tout à son intérêt, et conserve néanmoins Fem-
pire qu'il avoit dessein d'usurper. Cependant
4°8- Arcade mourut, et crut l'Orient si dépourvu
de bons sujets, qu'il mit son fils Théodose,
âgé de huit ans, sous la tutelle d'Isdegerde,
roi de Perse. Mais Pulchérie, sœur du jeune
empereur, se trouva capable des grandes af-
faires. L'empire de Théodose se soutint par la
prudence et la piété de cette princesse. Celui
d'Honorius sembloit proche de sa ruine. Il fit
mourir Stilicon , et ne sut pas remplir la place
4o9- d'un si habile ministre. La révolte de Cons-
4»o. tantin , la perte entière de la Gaule et de l'Es-
pagne, la prise et le sac de Rome par les armes
d'Alaric et des Visîgoths, furent la suite de la
mort de Stilicon. Ataulphe, plus furieux qu'A-
laric , pilla Rome de nouveau , et il ne songeoit
qu'à abolir le nom romain : mais, pour le
bonheur de l'empire , il prit Placidie , sœur de
l'empereur. Cette princesse captive , qu'il
4,3. épousa , l'adoucit. Les Goths traitèrent avec
414. les Romains , et s'établirent en Espagne , en se
415. réservant dans les Gaules les provinces qui
tiroient vers les Pyrénées. Leur roi Vallia
conduisit sagement ces grands desseins, L'Es-
pagne montra sa constance; et sa foi ne s'altéra
pas sous la domination de ces ariens. Cepen-
dant les Bourguignons, peuples germains,
occupèrent le voisinage du Rhin , d'où peu à
peu ils gagnèrent le pays qui porte encore leur
nom. Les Francs ne s'oublièrent pas. Résolus
de faire de nouveaux efforts pour s'ouvrir les
4ao> Gaules , ils élevèrent à la royauté Pharamond,
déJ. C.
Universelle. i i 5
fils de Marcomir ; et la monarchie de France , as*
la plus ancienne et la plus noble de toutes celles
qui sont au monde, commença sous lui. Le
malheureux Honorius mourut sans enfans, et 4a3.
sans pourvoir à l'empire. Théodose nomma 434,
empereur son cousin Valentinien III , fils de
Placidie et de Constance son second mari , et
le mit , durant son bas âge , sous la tutelle de
sa mère , à qui il donna le titre d'impératrice.
En ces temps, Célestius et Pelage nièrent le 4»».
péché originel , et la grâce par laquelle nous 413.
sommes chrétiens. Malgré leurs dissimulations, 416.
les conciles d'Afrique les Condamnèrent. Les
papes saint Innocent et saint Zozime , que le
pape saint Célestin suivit depuis , autorisèrent 417.
la condamnation, et l'élendirent par-tout l'uni-
vers. Saint Augustin confondit ces dangereux
hérétiques , et éclaira toute l'Eglise par ses
admirables écrits. Le même père , secondé de
saint Prosper son disciple , ferma la bouche
aux demi-pélagiens, qui attribuoient le com-
mencement de la justification et de la foi aux
seules forces du libre arbitre.Un siècle si mal-
heureux à l'empire, et où il s'éleva tant d'hé-
résies, ne laissa pas d'être heureux au chris-
tianisme.Nul troublene l'ébranla, nullehérésie
ne le corrompit. L'Eglise, féconde en grandi
hommes, confondit toutes les erreurs. Après
les persécutions, Dieu se plut à faire éclater
la gloire de ses martyrs; toutes les histoires
et tous les écrits sont pleins des miracles que
leur secours imploré et leurs tombeaux ho-
norés opéroient par toute la terre. Vigilance,
qui s'opposoit à des sentimens si reçus, réfuté ^
1 16 Discours sur l'Histoire
ans par saint Jérôme, demeura sans suite. La foi
fï*r'0f; chrétienne s'affermissoit et s'étendoit tous les
CGenmf.lL')OUTS' Mais l'empire d'Occident n'en ponvoit
^script. pluS0 Attaqué par tant d'ennemis, il fut encore
4a7. affoibli par les jalousies de ses généraux. Par
les artifices d'Aétius , Boniface , comte d'Afri-
que, devint suspect à Placidie. Le comte mal-
traité fit venir d: Espagne Genséric et les Van-
dales que les Goths en chnssoient, et se repentit
trop tard de les avoir appelés. L'Afrique fut
ôtée à l'empire. L'Eglise souffrit des maux
inouis par la violence de ces ariens, et vit
4a9. couronner une infinité de martyrs. Deux fu-
rieuses hérésies s'élevèrent. Nestorius, patriar-
che de Gonstantinople divisa la Personne de
Jésus-Christ; et vingt ans après, Eutychès ,
abbé, en confondit les deux natures. Saint
Cyrille, patriarche d'Alexandrie, s'opposa à
430. Nestorius , qui fut condamné par le pape saint
431. Célestin. Le concile d'Ephèse, troisième gé-
cdnc.Èp'hn^ra^ en exécution de cette sentence, déposa
act. i. ^«Nestorius, et confirma le décret de saint Cé-
depos. Nés-, . ' , , ., .
*or. lestin, que les evequesdu concile appellent leur
père dans leur définition. La sainte Vierge fut
reconnue pour la Mère de Dieu, et la doctrine
de saint Cyrille fut célébrée par toute la terre.
Théodose, après quelques embarras, se soumet
448. au concile , et bannit Nestorius. Eutychès ,
qui ne put combattre cette hérésie qu'en se
jetant dans un autre excès, ne fut pas moins
fortement rejeté. Le pape saint Léon-le-Grand
le condamna, et le réfuta tout ensemble par
une lettre qui fut révérée dans tout l'univers.
#r. Le concile de Chalcédoine, quatrième général,
Universelle. 117
où ce grand pape tenoit la première place,
autant par sa doctrine que par l'autorité de son
siège, anathématisa Eutychès, et Dioscore
patriarche d'Alexandrie , son protecteur. La
lettre du concile à saint Léon, fait voir que ce _ RfL»- ?•
pape v presidoit par ses légats, comme le cher ad Léon.
\ 1 J V *ï ; \/T ' j. Conc. Put;
a ses membres. L empereur Marcien assista 3,
lui-même à cette grande assemblée, à l'exem-
ple de Constantin , et en reçut les décisions
avec le même respect. Un peu auparavant,
Pulchérie l'avoit élevé à l'empire , en l'épou-
sant. Elle fut reconnue pour impératrice après
la mort de son frère, qui n'avoit point laissé
de fils. Mais il falloit donner un maître à l'em-
pire : la vertu de Marcien lui procura cet
honneur. Durant le temps de ces deux con-
ciles, Théodoret évêque de Cyr, se rendit
célèbre ; et sa doctrine seroit sans tache , si les
écrits violens qu'il publia contre saint Cyrille
n'avoient eu besoin de trop grands éclaircis-
semens. 11 les donna de bonne foi , et fut
compté parmi les évèques orthodoxes. Les
Gaules commençoientà reconnoitrelesFrancs.
Aétius les avoit défendus contre Pharamond
et contre Clodion-le-chevelu. Mais Mérovée
fut plus heureux , et y fit un plus solide éta-
blissement , à peu près dans le même temps
que les Anglais, peuples saxons, occupèrent
la Grande - Bretagne. Us lui donnèrent leur
nom , et y fondèrent plusieurs royaumes, Ce-
pendant les Huns, peuples des Palus Méotides ,
désolèrent tout l'univers avec une armée im-
mense , sous la conduite d'Attila leur roi , le
plus affreux de tous les hommes. Aétius , qui
n6 Discours sur l'Histoire
ans par saint Jérôme, demeura sans suite. La foi
Htl'on.' chrétienne s'affermissoit et s'étendoit tous les
'cln™/.'1' )OUTS* Mais l'empire d'Occident n'en pouvoit
descript. plus. Attaqué par tant d'ennemis, il fut encore
4M aifoibli par les jalousies de ses généraux. Par
les artifices d'Aétius , Bonifare , comte d'Afri-
que, devint suspect à Placidie. Le comte mal-
traité fit venir d'ftspagne Genséric et les Van-
dales que les Goths en chassoient, et se repentit
trop tard de les avoir appelés. L'Afrique fut
ôtée à l'empire. L'Eglise souffrit des maux
inouis par la violence de ces ariens, et vit
4a9. couronner une infinité de martyrs. Deux fu-
rieuses hérésies s'élevèrent. Nestorius, patriar-
che de Gonstantinople divisa la Personne de
Jésus-Christ ; et vingt ans après , Eutychès ,
abbé, en confondit les deux natures. Saint
Cyrille, patriarche d'Alexandrie, s'opposa à
43o. Nestorius , qui fut condamné par le pape saint
43l> Célestin. Le concile d'Ephèse, troisième gé-
cdnl' Epk.n^râ^ •) en exécution de cette sentence, déposa
act.l'sent. Nestorius, et confirma le décret de saint Cé-
depos. ries-, . ' , -, ., 11 1
tor. lestin, quêtes evequesdu conçue appellent leur
père dans leur définition. La sainte Vierge fut
reconnue pour la Mère de Dieu, et la doctrine
de saint Cyrille fut célébrée par toute la terre.
Théodose, après quelques embarras, se soumet
448- au concile , et bannit Nestorius. Eutychès ,
qui ne put combattre cette hérésie qu'en se
jetant dans un autre excès, ne fut pas moins
fortement rejeté. Le pape saint Léon-le-Grand
le condamna, et le réfuta tout ensemble par
une lettre qui fut révérée dans tout l'univers.
#r. Le concile de Chalcédoine5 quatrième général,
Universelle. 117
où ce grand pape tenoit la première place,
autant par sa doctrine que par l'autorité de son
siège, anathématisa Eutychès, et Dioscore
patriarche d'Alexandrie , son protecteur. La
lettre du concile à saint Léon, fait voir que ce . R'7;"- ?>
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pape y presidoit par ses légats, comme le chef ad Léon.
K L J V \ ; \i\ • ' 1 Conc. Parti
a ses membres. L empereur Marcien assista^
lui-même à cette grande assemblée, à l'exem-
ple de Constantin , et en reçut les décisions
avec le même respect. Un peu auparavant,
Pulchérie l'avoit élevé à l'empire, en l'épou-
sant. Elle fut reconnue pour impératrice après
la mort de son frère, qui n'avoit point laissé
de fils. Mais il falloit donner un rnaitre à l'em-
pire : la vertu de Marcien lui procura cet
honneur. Durant le temps de ces deux con-
ciles, Théodoret évêque de Cyr, se rendit
célèbre ; et sa doctrine seroit sans tache , si les
écrits violens qu'il publia contre saint Cyrille
n'avoient eu besoin de trop grands éclaircis-
semens. 11 les donna de bonne foi , et fut
compté parmi les évêques orthodoxes. Les
Gaules commençoient à reconnoitreles Francs,
Aétius les avoit défendus contre Pharamond
et contre Clodion-Je-chevelu. Mais Mérovée
fut plus heureux , et y fit un plus solide éta-
blissement , à peu près dans le même temps
que les Anglais, peuples saxons, occupèrent
la Grande - Bretagne. Us lui donnèrent leur
nom , et y fondèrent plusieurs royaumes. Ce-
pendant les Huns, peuples des Palus Méotides ,
désolèrent tout l'univers avec une armée im-
mense , sous la conduite d'Attila leur roi , le
plus affreux de tous les hommes. Aétius , qui
deJ. C
120 Discours sur l'Histoire
Ans et les Hernies furent contraints de tout aban-
donner. Théodoric , outre l'Italie, tenoit en-
494. core la Provence. De son temps , saint Benoît ,
retiré en Italie dans un désert, commençoit
dès ses plus tendres années à pratiquer les
saintes maximes dont il composa depuis cette
belle règle que tous les moines d'Occident
reçurent avec le même respect que les moines
d'Orient ont pour celle de saint Basile. Les
Romains achevèrent de perdre les Gaules
par les victoires de Clovis, fils de Childéric.
695. Il gagna aussi sur les Allemands la bataille de
Tolbiac, par le vœu qu'il fit d'embrasser la
religion chrétienne, à laquelle Clotilde sa
femme ne cessoit de le porter. Elle étoit de
la maison de Bourgogne, et catholique zélée,
encore que sa famille et sa nation fût arienne.
Clovis, instruit par saint Vaast, fut baptisé à
Reims , avec ses Français , par saint Rcmi ,
évêque de cette ancienne métropole. Seul de
tous les princes du monde, il soutint la foi
5o6. catholique, et mérita le titre de très-chrétien
hor-j. à ses successeurs. Par la bataille où il tua de
sa propre main Alaric , roi des Visigoths ,
Tolose et l'Aquitaine furent jointes à son
5o8. royaume. Mais la victoire des Ostrogoths l'em-
pêcha de tout prendre jusqu'aux Pyrénées; et
ta fin de son règne ternit la gloire des com-
6l0. mencemens. Ses quatre enfans partagèrent le
royaume , et ne cessèrent d'entreprendre les
uns sur les autres, Anastase mourut frappé de
£»8. la foudre. Justin, de basse naissance, mais ha-
bile et très-catholique, fut fait empereur par
le sénat. Il se soumit, avec tout son peuple,
aux
E
Universelle. 121
aux décrets du pape saint Hormisdas, et mit ans
fin aux troubles de l'Eglise d'Orient. De son &L
temps, Boè'ce , homme célèbre par sa doctrine
aussi bien que par sa naissance, et Symmaque
son beau-père, tous deux élevés aux thaiges
les plus éminentes, furent immolés aux jalou-
sies de Théodoric, qui les soupçonna sans
sujet de conspirer contre l'état. Le roi, trou-
blé de son crime, crut voir la tète de Sym-
maque dansun plat qu'on lui servoit, et mourut
quelque temps après. Amalasonte , sa fille et
mère d Atalaric, qui devenoit roi par la mort
de son aïeul, est empêchée par les Goths de
faire instruire le jeune prince comme méritoit
sa naissance ; et , contrainte de l'abandonner
aux gens de son âge , elle voit qu'il se perd,
sans pouvoir y apporter de remède. L'année
d'après , Justin mourut, après avoir associé à 6*7*
l'empire son neveu Justinien , dont le long
règne est célèbre par les travaux de Tribo-
nien , compilateur du droit romain , et par les
exploits de Bélisaire et de l'eunuque Narsès.
Ces deux fameux capitaines réprimèrent les $*<)■
Perses, défirent les Ostrogoths et les Van- 5^e'c-
dales , rendirent à leur maître l'Afrique , 53^
l'Italie et Rome. Mais l'empereur, jaloux de Va-
leur gloire, sans vouloir prendre part à leurs 563'
travaux, les embarassoit toujours plus qu'il
ne leur donnoit d'aisance. Le royaume de
France s'augmentoit. Après une longue guerre,
Childebert et Clotaire, enfansde Clovis, con- $&.
quirent le royaume de Bourgogne ; et en
même temps immolèrent à leur ambition les
enfans mineurs de leur frère Clodomir, dont
Tome L F
i'i% Discours sur i/Histoire
â m s ils partagèrent entre eux le royaume. Quel-
que temps après , et pendant que Bélisaire
attaquoit si vivement les Ostrogoths , ce qu'ils
avoient clans les Gaules fut abandonné aux
Français. La France s'étendoit alors beaucoup
au-delà du Rhin; mais les partages des prin-
ces, qui faisoient autant de royaumes, l'empê-
choient d'être réunie sous une même domina-
tion. Ses principales parties furent la Neustrie,
c'est-à-dire , la France occidentale ; et TAus-
trasie , c'est-à-dire , la France orientale. La
553- même année que Rome fut reprise par Narsès ,
Justinien fit tenir à Constantinople le cin-
quième concile général , qui confirma les pré-
cédens, et condamna quelques écrits favorables
à Nestorius. C'est ce qu'on appeloit les trois
chapitres, à cause des trois auteurs, déjà morts
il y avoit long-temps , dont il s'agissoit alors.
On condamna la mémoire et les écrits de
Théodore , évèque de Mopsueste , une lettre
d'Ibas, évêque d'Edesse , et, parmi les écrits
de Théodore, ceux qu'il avoit composés contre
saint Cyrille. Les livres d'Origène , qui trou-
bioient tout l'Orient depuis un siècle , furent
aussi réprouvés. Ce concile , commencé avec
de mauvais desseins, eut une heureuse conclu-
sion , et fut reçu du saint siège qui s'y étoit
553. opposé d'abord. Deux ans après le concile ,
Narsès , qui avoit ôté l'Italie aux Goths , la
défendit contre les Français, et remporta une
pleine victoiresurBucelin, général des troupes
d'Austrasie. Malgré tous ces avantages, l'Italie
^8 ne demeura guère aux enpereurs. Sous Justin
II , neveu de Justinien , et après la mort de
Universelle. 12S
Narsès, le royaume de Lombardie fut fondé a»^
par Alboïn. 11 prit Milan et Pavie : Rome et %o.
Ravenne se sauvèrent à peine de ses mains ;
et les Lombards firent souffrir aux Romains
des maux extrêmes. Rome fut mal secourue M-
par ses empereurs, que les Avares, nation scy-
thique , les Sarrasins , peuples d'Arabie , et les
Perses plus que tous les autres, tourmenioient
de tous côtés en Orient. Justin, qui ne croyoit
que lui-même etsespassions, fut toujours battu
par les Perses et par leur roi Chosroës. Il se
troubla de tant de pertes, jusqu'à tomber en
frénésie. Sa femme Sophie soutint l'empire. Le
malheureux prince revint trop tard à son bon 579>
sens , et reconnut en mourant la malice de
ses flatteurs. Après lui, Tibère II, qu'il avoit
S80.
nommé empereur , réprima les ennemis , sou- 58i.
lagea les peuples, et s'enrichit parses aumônes.
Les victoires de Maurice, cappadocien , gé-
néral de ses armées, firent mourir de dépit le
superbe Chosroës. Elles furent récompensées
de l'empire que Tibère lui donna en mourant , 587.
avec sa fille Constantine. En ce temps, l'am-
bitieuse Frédegonde , femme du roi Chilpéric
I, mettoit toute la France en combustion , et
ne cessoit d'exciter des guerres cruelles entre
les rois Français. Au milieu des malheurs de
Tltalie , et pendant que Rome étoit affligée 5^
d'une peste épouvantable, saint Grégoire-le-
Grand fut élevé malgré lui sur le siège de saint
Pierre. Ce grand pape apaise la peste par ses
prières, instruit les empereurs , et tout en-
semble leur fait rendre l'obéissance qui leur
est due ; console l'Afrique et la fortifie : con-
F 2
124 Discours sur l'Histoire
dAN£ firme en Espagne les Visigoths convertis de
l arianisme , et Récarède le catholique , qui
venoit de rentrer au sein de l'Eglise ; convertit
l'Angleterre ; réforme la discipline dans la
France, dont il exalte les rois toujours ortho-
doxes au-dessus de tous les rois de la terre ;
fléchit les Lombards ; sauve Rome et l'Italie
que les empereurs ne pouvoient aider; réprime
l'orgueil naissant des patriarches de Constan-
tinople; éclaire toute l'Eglise parsa-doctrine;
gouverne l'Orient et l'Occident avec autant
de vigueur que d'humilité; et donne au monde
un parfait modèle du gouvernement écclé-
st. t siastique. L'histoire de l'Eglise n'a rien de plus
beau que I entrée du saint moine Augustin
dans le royaume de Kent , avec quarante de
ses compagnons, qui , précédés de la croix et
de l'image du grand roi Notre-Seigneur Jésus-
Christ , faisoient des vœux solennels pour la
conversion de l'Angleterre. Saint Grégoire ,
**&*'$' V1 ^es av°iï envoyés, les instruisoit par des
iâd.fc ■ ' lettres vraiment apostoliques , et apprenoit à
saint Augustin à trembler parmi les miracles
continuels que Dieu faisoit par son ministère.
Berthe , princesse de France , attira au chris-
tianisme le roi Edhilbert, son mari. Les rois
de France et la reine Brunehault protégèrent
la nouvelle mission. Les évèques de France
entrèrent dans cette bonne oeuvre , et ce furent
eux qui , par l'ordre du pape , sacrèrent saint
<oi- Augustin. Le renfort que saint Grégoire en-
voya au nouvel évêque produisit de nouveaux
6o** fruits , et l'Eglise anglicane prit sa forme.
L'empereur Maurice , ayant éprouvé la fidé-
Universelle. 125
lité du saint pontife , se corrigea par ses avis , ans
et reçut de lui cette louange si digne d'un
prince chrétien , que la bouche des hérétiques
n'osoit s'ouvrir de son temps. Un si pieux 601.
empereur fit pourtant une grande faute. Un
nombre infini de Romains périrent entre les
mains des Barbares , faute d'être rachetés à un
écu par tète. On voit incontinent après les
remords du bon empereur; la prière qu'il fait
à Dieu de le punir en ce monde plutôt qu'en
l'autre ; la révolte de Phocas , qui égorge à ses 603.
yeux toute sa famille : Maurice tué le dernier ,
ei ne disant autre chose" parmi tous ses maux,
que ce verset du psalmiste : Vous êtes juste , p^«- "8.
0 Seigneur ! et tous vos jugemens sont droits.
Phocas , élevé à l'empire par une action si
détestable , tâcha de gagner les peuples, en
honorant le saint siège, dont il confirma les «<>&
privilèges. Mais sa sentence étoit prononcée,
liérachus , proclamé empereur par l'armée 6l°-
d'Afrique , marcha contre lui. Alors Phocas
éprouva que souvent les débauches nuisent
plus aux princes que les cruautés; et Polhin ,
dont il avoit débauché la femme, le livra à
Héraclius qui le fit tuer. La France vit , un
peu après , une tragédie bien plus étrange. La
reine Brunehault, livrée à Clothaire II, fut 614.
immolée à l'ambition de ce prince; sa mémoire
fut déchirée ; et sa vertu , tant louée par le
pape saint Grégoire , a peine encore à se dé-
fendre. L'empire cependant étoit désolé. Le
roi de Perse Chosroës II, sous prétexte de
venger Maurice , avoit entrepris de perdre
Phocas. Il poussa ses conquêtes sous Héra-
F 3
126 Discours sur l'Histoire
a n s clius. On vit l'empereur battu , et la vraie croix
e62o." enlevée par les infidèles; puis , par un retour
£*; admirable, Héraclius cinq fois vainqueur, la
Jg Perse pénétrée par les Romains , Chosroës tué
fo6. par son fils, et la sainte croix reconquise.
Pendant que la puissance des Perses étoit si
bien réprimée , un plus grand mal s'éleva
contre 1 empire et contre toute la chrétienté.
4aa. Mahomet s'érigea en prophète parmi les Sar-
rasins : il fut chassé de la Mecque par les siens.
A sa fuite commence la fameuse hégire, d'où
les mahométans comptent leurs années, Le
faux prophète donna ses victoires pour toute
marque de sa mission. Il soumit en neuf ans
toute l'Arabie, de gré ou de force, et jeta les
ca9. fondemens de l'empire des califes. A ces maux
se joignit l'hérésie des monothélites , qui , par
une bizarrerie presque inconcevable, en re-
connoissant deux natures en Notre-Seîgneur ,
n'y vouloient reconnoitre qu'une seule vo-
lonté. L'homme, selon eux, n'y vouloit lier? ;
et il n'y avoit en Jésus-Christ que la seule
volonté du Verbe. Ces hérétiques cachoier.t
leur venin sous des paroles ambiguës : un faux
amour de la paix leur fit proposer qu'on ne
parlât ni d'une ni de deux volontés. Ils impo-
sas, sèrent, par ces artifices , au pape Honorius i ,
qui entra avec eux dans un dangereux ména-
gement , et consentit au silence où le men-
songe et la vérité furent également supprimés.
639. Pour comble de malheur , quelque temps
après, l'empereur Héraclius entreprit de dé-
cider la question de son autorité, et proposa
son ecthèse , ou exposition favorable aux mo-
• Universelle. 127
nothélites : mais les artifices des hérétiques fu- ^J ^
rent enfin découverts. Le pape Jean IV con- 640.
damna l'ecthèse. Constant , petit-fils d'Héra- t»
clius , soutint ledit de son aïeul par le sien
appelé type. Le saint siège et le pape Théodore
s'opposent à cette entreprise : le pape S. Martin
I assemble le concile deLatran, où il anathé-
matise le type et les chefs des monothélites.
Saint Maxime, célèbre par tout l'Orient pour
sa piété et sa doctrine , quitte la cour infectée
de la nouvelle hérésie, reprend ouvertement
les empereurs qui avoient osé prononcer sur
les questions de la foi , et souffre des maux
infinis pour la religion catholique. Le pape 65°-
traîné d'exil en exil , et toujours durement "*•
traité par l'empereur , meurt enfin parmi les
souffrances, sans se plaindre ni se relâcher de
ce qu'il doit à son ministère. Cependant îa
nouvelle église anglicane, fortifiée par les soins
des papes Boniface V et Honorius , se rendoit
illustre par toute la terre. Les miracles y
abondoient avec les vertus, comme dans les
temps des apôtres; et il n'y avoit rien de plus
éclatant que la sainteté de ses rois. Eduin era- Uf*
brassa , avec tout son peuple , la foi qui lui
avoit donné la victoire sur ses ennemis , et
convertit ses voisins. Oswalde servit d'inter- 634.
prête aux prédicateurs de l'évangile; et , re-
nommé par ses conquêtes , il leur préféra la
gloire d'être chrétien. Les Merciens furent
convertis par le roi deNorthumberland Osuin: 655.
leurs voisins et leurs successeurs suivirent
leurs pas; et leurs bonnes œuvres furent im-
menses. Tout périssoit en Orient. Pendant que
F 4
128 Discours sur i/Histqire
ans les empereurs se consument dans les disputes
634. ' de religion et inventent des hérésies , les Sar-
tfà\ rasins pénètrent l'empire; ils occupent la Syrie
*37' et IaPalestine; la sainte Cité leur est assujettie;
la Perse leur est ouverte par ses divisions, et
ils prennent ce grand royaume sans résistance.
*47. Ils entrent en Afrique , en état d'en faire
64». bientôt une de leurs provinces : Pile de Chypre
leur obéit ; et ils joignent , en moins de trente
ans, toutes ces conquêtes à celles de Mahomet.
L'Italie, toujours malheureuse et abandonnée,
gémissoit sous les armes des Lombards: Cons-
tant désespéra de les chasser, et se résolut à
ravager ce qu'il ne put défendre. Plus cruel
663. que les Lombards mêmes , il ne vint à Rome
que pour en piller les trésors : les églises ne
s'en sauvèrent pas : il ruina la Sardaigne et la
Sicile ; et, devenu odieux à tout le monde , il
668. périt de la main des siens. Sous son fils Cons-
fc7>. tantin Pogonat, c'est-à-dire, le barbu , les
672. Sarrasins s'emparèrent de la Cilicie et de la
678. Lycie. Constantinople assiégée ne fut sauvée
que par un miracle. Les Bulgares , peuples
venusde l'embouchure du\Volga,se joignirent
à tant d'ennemis dont l'empire étoit accablé ,
occupèrent cette partie de la Thrace appelée
depuis Bulgarie , qui étoit l'ancienne Mysie,
L'Eglise anglicane enfantoitdenouvellesLgli-
ses; et saint Wilfrid, évêqne d'Yorck, chassé
t8o. de son siège , convertit la Frise. Toute l'Eglise
reçut une nouvelle lumière par le concile de
Constantinople , sixième général , où le pape
St. Agathon présida par ses légats, et expliqua
ïa foi catholique par une lettre admirable. Le
Universelle. i 29
concile frappa d'analhème un évêque célèbre a»
par sa doctrine , un patriarche d'Alexandrie,
quatre patriarches de Constantinople , c'est-
à-dire , tous les auteurs de la secte des mo-
nothélites , sans épargner le pape Honorius ,
qui les avoit ménagés. Après la mort d'Aga-
thon , qui arriva durant le concile , le pape
saint Léon II en confirma les décisions , et en
reçut tous les anathèmes. Constantin Pogonat,
imitateur du grand Constantin el de Marcien ,
entra au concile à leur exemple ; et , comme
il y rendit les mêmes soumissions , il y fut
honoré des mêmes titres d'orthodoxe , de reli-
gieux, de pacifique empereur, et de restau-
rateur de la religion. Son fils Justinien II lui
succéda encore enfant. De son temps, la foi 685*
s'étendoit et éclatoit vers le Nord. Saint Ki- ^
lien, envoyé par le pape Conon, prêcha l'évan-
gile dans la Franconie. Du temps du pape
Serge, Céadual , un des rois d'Angleterre,
vint reconnoître en personne l'Eglise romaine,
d'où la foi avoit passé en son île ; et , après
avoir reçu le baptême par les mains du pape,
il mourut selon qu'il l'avoit lui-même désiré.
La maison de Clovis étoit tombée dans une
foiblesse déplorable : de fréquentes minorités
avoient donné occasion de jeter les princes
dans une mollesse dont ils ne sortoient point
étant majeurs. De là sort une longue suite de
rois fainéans , qui navoîent que le nom de roi,'
et laissoient tout le pouvoir aux maires du'
palais. Sous ce titre , Pépin Hérisïeï gouverna* (*&
tout, et éleva sa maison à de plus hautes es-
pérances. Par son autorité, et après le martyre1 695.
F b' ' : : ;
i3o Discours sur l'Histoire.
i ■ * s de saint Vigbert , la foi s'établit dans la Frise ,
que la France venoit d'ajouter à ses conquêtes.
Saint Swibert, saint Wiliebrod , et d'autres
hommes apostoliques répandirent l'évangile
dans les provinces voisines. Cependant la mi-
norité de Justinien s'étoit heureusement pas-
6<?4- sée : les victoires de Léonce avoient abattu les
696. Sarrasins , et rétabli la gloire de l'empire en
Orient. Mais ce vaillant capitaine , arrêté in-
justement , et relâché mal-à-propos, coupa
le nez à son maitre, et le chassa. Ce rebelle
souffrit un pareil traitement de Tibère, nommé
Absimare , qui lui-même ne dura guère.
7°2- Justinien rétabli fut ingrat envers ses amis ;
711- et en se vengeant de ses ennemis , il s'en fit de
plus redoutables , qui le tuèrent. Les images
de Philippique, son successeur, ne furent pas
reçues dans Rome, à cause qu'il favorisoitles
monothélites, et se déclaroit ennemi du con-
?»3- cile sixième. On élu ta Constantinopîe Anastase
II, prince catholique, et on creva les yeux à
Philippique. En ce temps, les débauches du
roi Roderic ou Rodrigue firent livrer l'Es-
pagne aux Maures; c'est ainsi qu'on appeloit
les Sarrasins d'Afrique. Le comte Julien, pour
venger sa fille dont Roderic abusoit , appela
ces infidelles. Ils viennent avec des troupes
immenses : ce roi périt : l'Espagne est soumise ,
et l'empire des Goths y est éteint. L'Eglise
d'Espagne fut mise alors à une nouvelle
épreuve; mais, comme elle s'étoit conservée
sous les ariens , les mahométans ne purent
l'abattre. Ils la laissèrent d'abord avec assez
de liberté; mais , dans les siècles suivans, il
î
716.
Universelle. j3i
fallut soutenir de grands combats ; et la chas- a » s
teté eut ses martyrs , aussi bien que la foi ,
sous la tyrannie d'une nation aussi brutale
qu'infidelle. L'empereur Anastase ne dura
uère. L'armée força Théodose III à prendre 71s»
a pourpre. Il fallut combattre : le nouvel em-
pereur gagna la bataille, et Anastase fut mis
dans un monastère. Les Maures , maîtres de
l'Espagne , espéroient s'étendre bientôt au-
delà des Pyrénées; mais Charles Martel, des-
tiné à les réprimer , s'étoit élevé en France,
et avoit succédé , quoique bâtard , au pouvoir
de son père Pépin Hénstel , qui laissa l'Aus-
trasie à sa maison comme une principauté sou-
veraine , et le commandement en Neustrie par
la charge de maire du palais. Charles réunit
tout par sa valeur. Les affaires d'Orient étoient
brouillées. Léon Isaurien, préfet d'Orient , ne
reconnut pas Théodose , qui quitta sans répu-
gnance l'empire qu'il n'avoit accepté que par
force ; et retiré à Ephèse , ne s'occupa plus
que des véritables grandeurs. Les Sarrasins 718.
reçurent de grands coups durant l'empire de
Léon. Us levèrent honteusement le siège de 7*9-
Constantinople. Pelage, qui se cantonna dans
les montagnes d'Astui ie avec ce qu'il y avoit
de plus résolu parmi les Goths , après une
victoire signalée ; opposa à ces infidèles un
nouveau royaume, par lequel ils dévoient un
jour être chassés de l'Espagne. Malgré les
efforts et l'armée immense d'Abdérame leur
général , Charles Martel gagna sur eux la fa- 7*$.
meuse bataille de Tours. Il y périt un nombre
infini de ces infidelles, et Abdérame lui-même
F 6'
4e J. C
%Zz Discours sur l'Histoire
ans y demeura sur la place. Cette victoire fu$
suivie d'autres avantages par lesquels Charles
arrêta les Maures , et étendit le royaume jus-
qu'aux Pyrénées. Alors les Gaules n'eurent
presque rien qui n'obéit aux Français; et tous
reconnoissoient Charles Martel. Puissant en
paix, en guerre, et maître absolu du royaume,
il régna sous plusieurs rois qu'il fit et défit à
sa fantaisie , sans oser prendre ce grand titre.
La jalousie des seigneurs Français vouloit être
'33. ainsi trompée. La religion s'établissoit en Al-
lemagne. Le prêtre saint Boniface convertit
ces peuples, et en fut fait évêque par le pape
Grégoire II qui l'y avoit envoyé. L'empire
étoit alors assez paisible : mais Léon y mit le
7*6. trouble pour long-temps. Il entreprit de ren-
verser comme des idoles les images de Jésus-
Christ et de ses saints. Comme il ne put
attirer à ses sentimens saint Germain , patriar-
che de Constantinople , il agit de son autorité;
et, après une ordonnance du sénat, on lui vit
d'abord briser une image de Jésus -Christ,
qui étoit posée sur la grande porte de l'église
de Constantinople. Ce fut par là que com-
mencèrent les violences des iconoclastes, c'est-
à-dire , des brise-images. Les autres images r
que les empereurs , les évêques et tous les
fidèles avoient érigées depuisla paix de l'Eglise
dans les lieux publics et particuliers , furent
aussi abattues. A cespectacle, lepeuple s'émut,
Les statues de l'empereur furent renversées en
divers endroits. Il se crut outragé en sa per-
sonne : on lui reprocha un semblable outrage
c[ii;il faisoit à Jjesus-Christ et à ses saints ,
Universelle. i33
et que, de son aveu propre, l'injure faite à ans
l'image retomboit sur l'original. L'Italie passa
encore plus avant, l'impiété de l'empereur fut
cause qu'on lui refusa les tributs ordinaires ,
Luitprand , roi des Lombards , se servit du
même prétexte pour prendre Ravenne , rési-
dence des exarques: onnommoit ainsi les gou-
verneurs que les empereurs envoyoient en
Italie. Le pape Grégoire II s'opposa au ren-
versement des images ; maïs , en même temps ,
il s'opposoit aux ennemis de l'empire, et tà-
choit de retenir les peuples dans l'obéissance.
La paix se fit avec les Lombards , et l'empe- 730.
reur exécuta son décret contre les images plus
violemment que jamais. Mais le célèbre Jean
de Damas lui déclara qu'en matière de religion
il ne connoissoit de décrets que ceux de l'E-
glise , et sou fFrit beaucoup. L'empereur chassa
de son siège le patriarche saint Germain, qui
mourut en exil , âgé de 90 ans. Un peu après ,
les Lombards reprirent les armes ; et , dans les 739*
maux qu'ils faisoient souffrir au peuple ro- 74°"
main , ils ne furent retenus que par l'autorité
de Charles Martel, dont le pape Grégoire II
avoit imploré l'assistance. Le nouveau royaume
d'Espagne, qu'on appeloit, dans les premiers
temps le royaume d'Oviède, s'augmentoitpar
Iesvictoireset par la conduite d'Alphonse, gen-
dre de Pelage, qui , à l'exemple de Récarède
dont il étoit descendu, prit le nom de catholi-
que, Léon mourut, et laissa l'empire, aussi bien 74*.
que l'Eglise, dans une grande agitation. Ar-
tabaze, préteur d'Arménie, se fit proclamer
empereur au lieu de Constantin Copronyme J
i34 Discours sur i/Histoire
ans fils de Léon , et rétablit les images. Après la
mort de Charles Martel , Luitprand menaça
Rome de nouveau : l'exarchat de Ravenne fut
en péril , et FItaiie dut son salut à la prudence
du pape saint Zacharie. Constantin , embar-
742. rassé dans l'Orient, ne songeoit qu'à s'établir :
743. il battit Artabaze, prit Constantinople , et la
remplit de supplices. Les deux enfans de Char-
747- les Martel , Carloman et Pépin , avoient suc-
cédé à la puissance de leur père; mais Carlo-
man , dégoûté du siècle , au milieu de sa
grandeur et de ses victoires , embrassa la vie
monastique. Par ce moyen , son frère Pépin
réunit en sa personne toute la puissance. Il sut
la soutenir par un grand mérite, et prit le
752. dessein de s'élever à la royauté. Childéric ,
le plus misérable de tous les princes, lui en
ouvrit le chemin, et joignit à la qualité de fai-
néant celle d'insensé. Les Français, dégoûtés
de leurs fainéans, et accoutumés depuis tant
de temps à la maison de Charles Martel ,
féconde en grands hommes , n'étoient plus
embarrassés que du serment qu'ils avoient
prêté à Childéric. Sur la réponse du pape
Zacharie, ils se crurent libres, et d'autant plus
dégagés du serment qu'ils avoient prêté à leur
roi , que lui et ses devanciers sembloient, de-
puis deux cents ans , avoir renoncé au droit
qu'ils avoient de leur commander, en laissant
attacher tout le pouvoir à la charge de maire
du palais. Ainsi Pépin fut mis sur le trône , et
le nom de roi fut réuni avec l'autorité. Le
pape Etienne Iï trouva dans le nouveau roi le
même zèle que Charles Martel avoit eu pour
tfa
Universelle. i3j
îe saint siège contre les Lombards. Après avoir a ns
vainement imploré le secours de l'empereur ,
il se jeta entre les bras des Français. Le roi le 754.
reçut en France avec respect , et voulut être
sacré et couronné de sa main. En même temps
il passa les Alpes, délivra Rome et l'exarchat
de Ravenne , et réduisit Astolphe , roi des
Lombards, à une paix équitable. Cependant
l'empereur faisait la guerre aux images. Pour
s'appuyer de l'autorité ecclésiastique , il as-
sembla un nombreux concile à Constantinople. c°nc- N«*-
On n'y vit pourtant point paroitre , selon la
coutume, ni les légats du saint siège, ni les
évêques, ou les légats des autres sièges patriar-
caux. Dans ce concile, non-seulement ou COU- Ibid.defru
damna comme idolâtre tout l'honneur rendu cTp.'**'
aux images en mémoire des originaux , mais
encore on y condamna la sculpture et la pein-
ture , comme des arts détestables. C'étoit l'opi-
nion des Sarrasins , dont on disoit que Léon
avoit suivi les conseils quand il renversa les
images. II ne parut pourtant rien contre les
reliques. Le concile deCopronyme ne défendit md.Psn-
pas de les honorer, et il irappa danatheme™*. ix «
ceux qui refusoient d'avoir recours aux prières
de la sainte Vierge et des Saints. Les catholi-
ques , persécutés pour l'honneur qu'ils ren-
voient aux images , répondoient à l'empereur,
qu'ils aimoient mieux endurer toute sorte
d'extrémités , que de ne pas honorer Jésus-
Christ jusque dans son ombre. Cependant
Pépin repassa les Alpes , et châtia l'infidelle
Astolphe, qui refusoit d'exécuter le traité de
paix. L'Eglise romaine ne reçut jamais un 755.
plus beau don que celui que lui fit alors ce
i36 Discours sur l'Histoire
ans pieux prince. Il lui donna les villes reconquises
sur les Lombards , et se moqua de Copronyme
qui les redemandoit, lui qui n'avoit pu les
défendre. Depuis ce temps, les empereurs fu-
rent peu reconnus dans Rome: ils y devinrent
méprisables par leur foiblesse , et odieux par
leurs erreurs. Pépin y fut regardé comme
protecteur du peuple romain et de fEglise
romaine. Cette qualité devint comme héré-
ditaire à sa maison et aux rois de France.
Charlemagne , fils de Pépin, la soutint avec
77a. autant de courage quedepiété.Lepape Adrien
eut recours à lui contre Didier, roi des Lom-
bards, qui avoit pris plusieurs villes, et me-
773. naçoit toute l'Italie. Charlemagne passa les
774- Alpes. Tout fléchit: Didier fut livré : les rois
Lombards, ennemis de Rome et des papes,
furent détruits : Charlemagne se fit couronner
roi d'Italie , et prit le titre de roi des Français
et des Lombards. En même temps il exerça
dans Rome même l'autorité souveraine en
qualité de patrice, et confirma au saint siège
les donations du roi son père. Les empereurs
avoient peine à résister aux Bulgares, et sou-
tenaient vainement contre Charlemagne les
7»o- Lombards dépossédés. La querelle des images
duroit toujours. Léon FV*, fils de Copronyme ,
sembloït d'abord s'être adouci: mais il renou-
vela la persécution aussitôt qu'il se crut le
maître. Il mourut bientôt. Son fils Constantin,
âgé de dix ans , lui succéda et régna sous la
784- tutelle de l'impératrice Irène sa mère. Alors
les choses commencèrent à changer de face.
Pauîj patriarche deConstantinople, déclara
de J. C.
Il
Universelle. 137
sur la fin de sa vie, qu'il avoit combattu les a»s.
images contre sa conscience, et se retira dans
un monastère , où il déplora , en présence de
l'impératrice , le malheur de l'Eglise de Cons-
tantinople, séparée des quatre sièges patriarr
eaux, et lui proposa la célébration d'un con-
cile universel comme Tunique remède d'un si
randmal.Taraise, son successeur, soutint que
a question n' avoit pas été jugée dans l'ordre,
parce qu'on avoit commencé par une ordon-
nance de l'empereur, qu'un concile tenu contre
les formes avoit suivi ; au lieu qu'en matière
de religion, c'est au concile à commencer, et
aux empereurs à appuyer le jugement de
l'Eglise. Fondé sur cette raison , il n'accepta
le patriarcat qu'à condition qu'on tiendroit le
concile universel : il fut commencé à Cons- „ 7^.
1 1 TVT* / t Conc. Nie.
tantinopte , et continue a INicee. JLe pape y ".a«.7.
envoya ses légats : le concile des iconoclastes
fut condamné : ils sont détestés comme gens
qui , à l'exemple des Sarrasins , accusoient les
chrétiens d'idolâtrie. On décida que les images
seroient honorées en mémoire et pour l'amour
des originaux; ce qui s'appelle dans le concile
culte relatif 9 adoration et salutation hono-
raire 9 qu'on oppose au culte suprême , et à
l'adoration de latrie , ou d'entière sujétion ,
que le concile réserve à Dieu seul. Outre les
légats du saint siège , et la présence du pa-
triarche de Constantinople , il y parut des
légats des autres sièges patriarcaux, opprimés
alors par les infidèles. Quelques-uns leur ont
contesté leur mission : mais ce qui n'est pas
contesté , c'est que , loin de les désavouer ,
ï38 Discours sur l'Histoire
tous ces sièges ont accepté le concile sans qu'il
y paroisse de contradiction , et il a été reçu
par toute l'Eglise. Les Français, environnés
d'idolâtres ou de nouveaux chrétiens dont ils
craignoient débrouiller les idées, et d'ailleurs
embarrassés du terme équivoque d'adoration,
hésitèrent long-temps. Parmi toutes les ima-
ges , ils ne vouloient rendre d'honneur qu'à
celle de la croix, absolument différente des
figures que les païens croyoient pleines de di-
vinité. Ils conservèrent pourtant en lieu ho-
norable, et même dans les églises, les autres
images , et détestèrent les iconoclastes. Ce qui
resta de diversité ne fit aucun schisme. Les
Français connurent enfin que les pères de
Nicée ne demandoient, pour les images, que
le même genre de culte, toutes proportions
gardées, qu'ils rendoient eux-mêmes aux re-
liques, au livre de l'évangile, et à la croix;
et ce concile fut honoré par toute la chré-
tienté, souslenom de septièmeconcile général.
Ainsi, nous avons vu les sept conciles géné-
raux , que l'Orient et l'Occident , l'Eglise
grecque et l'Eglise latine reçoivent avec une
égale révérence. Les empereurs convoquoient
ces grandes assemblées , par l'autorité sou-
veraine qu'ils avoient sur tous les évêques,
ou du moins sur les principaux , d'où dépen-
doient tous les autres , et qui étoient alors
sujets de l'empire. Les voitures publiques leur
étoient fournies par l'ordre des princes. Ils
assembloient les conciles en Orient , où ils
faisoient leur résidence, et y envoyoient or-
dinairement des commissaires pour maintenir
Universelle. 1^9
J'ordre. Les évêques , ainsi assemblés , por-
toienl avec eux l'autorité du Saint-Esprit et
la tradition desEgJises. Dès l'origine du chris-
tianisme , il y avoit trois sièges principaux
qui précédoient tous les autres; celui de Rome,
celui d'Alexandrie et celui d'Antioche. Le
concile de Nicée avoit approuvé que l'évêque ££*;**;
de la Cité sainte eût le même rang. Le se- concs'c.p.
cond et le quatrième concile élevèrent le siège àonï'.chài-
de Constantinople , et voulurent qu'il fût le"
second. Ainsi il se fit cinq sièges que, dans
la suite des temps , on appela patriarcaux.
La préséance leur étoit donnée dans le con-
cile. Entre ces sièges, le siège de Rome étoit
toujours regardé comme le premier , et le
concile de Nicée régla les autres sur celui-là. t£™£ N,f-
Il y avoit aussi des évêques métropolitains ,
qui éloient les chefs des provinces et qui pré-
cédoient les autres évêques. On commença
assez tard à les appeler archevêques ; mais leur
autorité n'en étoit pas moins reconnue. Quand
le concile étoit formé , on proposoit 1 Ecri-
ture sainte; on lisoit les passages des anciens
pères , témoins de la tradition : céloit la tra-
dition qui interprétoit l'Ecriture : on croyoit
que son vrai sens étoit celui dont les siècles
passés étoient convenus , et nul ne croyoit
avoir droit de l'expliquer autrement. Ceux
qui refusoient de se soumettre aux décisions
du concile étoient frappés d'anathème. Après
avoir expliqué la foi , on régloit la discipline
ecclésiastique, et on dressoit les canons, c'est-
à-dire, les règles de l'Eglise. On croyoit que
la foi ne changeoit jamais , et qu'encore que
140 Discouas sur i/Histoibe
4jNc 'a discipline pût recevoir divers changemens,
selon les temps et selon les lieux , il falloit
tendre, autant qu'on pouvoit, à une parfaite
imitation de f antiquité. Au reste , les papes
n'assistèrent que par leurs légats aux premiers
conciles généraux; mais ils en approuvèrent
la doctrine , et il n'y eut dans l'Eglise qu'une
seule foi.
787. Constantin et Irène firent religieusement
exécuter les décrets du VIIe concile: mais le
reste de leur conduite ne se soutint pas. Le
jeune prince , à qui sa mère fit épouser une
femme qu'il n'aimoit point, s' emportait à des
amours déshonnètes; et, las d'obéir aveuglé-
ment à une mère si impérieuse , il tàchoit de
l'éloigner des affaires , où elle se maintenoit
malgré lui. Alphonse le chaste régnoit enEs-
793. pagne. La continence perpétuelle que garda
ce prince lui mérita ce beau titre, et le rendit
digne d'affranchir FEspagne de l'infâme tribut
de cent filles, que son oncle Mauregat avoit
accordé aux Maures. Soixante et dix mille de
ces infidelles, tués dans une bataille, avecMu-
gait leur général, firent \oir la valeur d'Al-
phonse. Constantin tâchoit aussi de se signaler
contre les Bulgares , mais les succès ne ré-.
795. pondoient pas à son attente. Il détruisit à la
fin tout le pouvoir d'Irène, et, incapable de
se gouverner lui-même autant que de souffrir
j'empire d'autrui , il répudia sa femme Marie ,
pour épouser T héodote , qui étoit à elle. Sa
796. mère irritée, fomenta les troubles que causa
un si grand scandale. Constantin périt par ses
artifices. Elle gagna le peuple en modérant
Universelle. 141
des impôts , et mit dans ses intérêts les moines ans
avec le clergé , par une piété apparente. En-
fin elle fut reconnue seule impératrice. Les
Romains méprisèrent ce gouvernement , et
se tournèrent à Charlemagne, qui subjuguoit
les Saxons , réprimoit les Sarrasins, détrui-
soit les hérésies, protégeoit les papes, attiroit
au christianisme les nations infidelles , réta-
blissoit les sciences et la discipline ecclésiasti-
que , assembloit de fameux conciles où sa pro-
fonde doctrine étoit admirée , et faisoit ressen-
tir non-seulement à la France et à l'Italie ,
mais à 1 Espagne , à l'Angleterre , à la Ger-
manie , et par-tout , les effets de sa piété et
de sa justice.
Enfin , l'an 800 de Notre-Seigneur , ce ^J^mî-
grand protecteur de Rome et de 1 Italie, ôtfgne.oui'é-
pour mieux dire , de toute l'Eglise et de toute dVnouîS11
la chrétienté, élu empereur par les romains"
sans qu'il y pensât, et couronné par le pape
Léon III, qui avoit porté le peuple Romain
à ce choix , devint le fondateur du nouvel
empire et de la grandeur temporelle du saint
siège.
Voila , Monseigneur , les douze époques
que j'ai suivies dans cet abrégé. J'ai attaché à
chacune d'elles les faits principaux qui en dé-
pendent. Vous pouvez maintenant , sans beau-
coup de peine , disposer , selon l'ordre des
temps, les grands événemens de l'histoire an-
cienne , et les ranger , pour ainsi dire , cha-
cun sous son étendard.
Je n'ai pas oublié dans cet abrégé cette
empire.
800.
142 Discours sur l'Histoire
célèbre division que font les chronologistes
de la durée du monde en sept âges. Le com-
mencement de chaque âge nous sert d'épo-
que : si j'y en mêle quelques autres , c'est
afin que les choses soient plus distinctes , et
que l'ordre des temps se développe devant
vous avec moins de confusion.
Quand je vous parle de l'ordre des temps,
je ne prétends pas, Monseigneur, que vous
vous chargiez scrupuleusement de toutes les
dates , encore moins que vous entriez dans
toutes les disputes des chronologistes , où le
plus souvent il ne s'agit que de peu d'an-
nées. La chronologie contentieuse , qui s'ar-
rête scrupuleusement à ces minuties , a son
usage sans doute; mais elle n'est pas votre
objet , et sert peu à éclairer l'esprit d'un grand
prince. Je n'ai point voulu rafiner sur cette
discussion des temps ; et parmi les calculs déjà
faits , j'ai suivi celui qui m'a paru le plus vrai-
semblable, sans m'engager à le garantir.
Que, dans la supputation qu'on fait des
années depuis le temps de la création jus-
qu'à Abraham, il faille suivre les Septante qui
font le monde plus vieux, où l'Hébreu qui le
fait plus jeune de plusieurs siècles ; encore que
l'autorité de l'original hébreu semble devoir
l'emporter, c'est une chose si indifférente en
elle-même , que l'Eglise , qui a suivi avec saint
Jérôme la supputation de l'hébreu dans notre
vulgate, a laissé celle des Septante dans son
martyrologe. En effet, qvi'importe à l'histoire
de diminuer ou de multiplier des siècles vides,
où aussi bien l'on n'a rien à raconter ? N'est-
Universelle. i 43
ce pas assez que les temps où les dates sont
importantes, aient des caractères fixes, et que
la distribution en soit appuyée sur des fonde-
mens certains ? Et quand même , dans ces
temps, il y auroit delà dispute pour quel-
ques années, ce ne seroit presque jamais un
embarras. Par exemple, qu'il faille mettre de
quelques années plustôt ou plus tard, ou la fon-
dation de Rome , ou la naissance de Jésus-
Christ; vous avez pu reconnoître que cette
diversité ne fait rien à la suite des histoires,
ni à l'accomplissement des conseils de Dieu.
Vous devez éviter les anachronismesquibrouil-
lent Tordre des affaires , et laisser disputer des
autres entre les savans.
Je né veux pas non plus charger votre mé-
moire du compte des olympiades , quoique les
Grecs qui s'en servent , les rendent nécessaires
à fixer les temps. Il faut savoir ce que c'est ,
afin d'y avoir recours dans le besoin ; mais
au reste, il suffira de vous attacher aux dates
que je vous propose, comme les plus simples
et les plus suivies ,qui sont celles du monde
jusqu'à Rome , celles de Rome jusqu'à Jésus-
Christ , et celles de Jésus-Christ dans toute
la suite.
Mais le vrai dessein de cet abrégé n'est pas
de vous expliquer l'ordre des temps , quoi-
qu'il soit absolument nécessaire pour lire toute
les histoires , et en montrer le rapport. Je vous
ai dit , Monseigneur , que mon principal
objet est de vous faire considérer dans l'ordre
des temps la suite du peuple de Dieu et celle
des grands empires.
i44 Discours sur l'Histoire
Ces deux choses roulent ensemble dans ce
grand mouvement des sièclesoù elles ont, pour
ainsi dire , un même cours : mais il est besoin ,
pour les bien entendre, de les détacher quel-
quefois l'une de l'autre , et de considérer tout
ce qui convient à chacune d'elles.
SECONDE
Universelle. 143
SECONDE PARTIE.
La suite de la Religion.
Our-tout, la religion et la suite du peuple». ^.
-r~v • • i / # 1 11 création
de Dieu , considérée de cette sorte, est le plusetIes Pre-
grand et le plus utile de tous les objets qu'on
puisse proposer aux hommes. Il est beau de se
remettre devant les yeux les états différens du
peuple de Dieu sous la loi de nature et sous les
patriarches; sousMoïseetsous laloiécrite; sous
David et sous les prophètes ; depuis le retour
de la captivité jusqu'à Jésus-Christ; et enfin
sous Jésus-Christ même , c'est-à-dire , sous la
loi de grâce et sous l'Evangile : dans les siè-
cles qui ont attendu le Messie, et dans ceux
où il a paru ; dans ceux où le culte de Dieu
a été réduit à un seul peuple, et dans ceux
où , conformément aux anciennes prophéties ,
il a été répandu par toute la terre; dans ceux
enfin où les hommes , encore infirmes et gros-
siers , ont eu besoin d'être soutenus par. des
châtimens temporels, et dans ceux où les
fidèles mieux instruits, ne doivent plus vivre
que par la foi, attachés aux biens éternels,
et souffrant , dans l'espérance de les posséder ,
tous les maux qui peuvent exercer leur pa-
tience.
Assurément , Monseigneur ? on ne peut
Tome I, G
i46 Discours sur l'Histoire
rien concevoir qui soit plus cligne de Dieu?
que de s'être premièrement choisi un peuple
qui fût un exemple palpable de son éternelle
providence; un peuple dont la bonne ou la
mauvaise fortune dépendit de la piété , et dont
Tétat rendit témoignage à la sagesse et à la
justice de celui qui le gouvernoit. C'est par
où Dieu a commencé , et c'est ce qu'il a fait
voir dans le peuple Juif. Mais, après avoir
établi par tant de preuves sensibles ce fon-
dement immuable, que lui seul conduit à sa
volonté tous les événemens de la vie présente,
il étoit temps d'élever les hommes à de plus
hautes pensées, et d'envoyer Jésus-Christ,
à qui il étoit réservé de découvrir au nou-
veau peuple ramassé de tous les peuples du
monde , les secrets de la vie future.
Vous pouvez suivre aisément l'histoire de
ces deux peuples , et remarquer comme Jésus-
Christ fait l'union de l'un et l'autre , puis-
que , ou attendu , ou donné , il a été dans tous
les temps la consolation et l'espérance des en-
fans de Dieu.
Voilà donc la religion toujours uniforme,
ou plutôt toujours la même dès l'origine du
monde : on y a toujours reconnu le même
Dieu comme auteur, et le même Christ comme
sauveur du genre humain.
Ainsi , vous verrez qu'il n'y a rien de plus
ancien parmi les hommes que la religion que
vous professez , et que ce n'est pas sans raison
que vos ancêtres ont mis leur plus grande
gloire à en être les protecteurs.
Quel témoignage n'est-ce pas de sa vérité ?
Universelle. 147
de voir que , dans les temps où les histoires
profanes n'ont à nous conter que des fables,
outoutauplusdesfaitsconfusetàdemi-oubliés,
l'Ecriture, c'est-à-dire, sans contestation, le
plus ancien livre qui soit au monde, nous ra-
mène par tant d'événemens précis, et par la
suite même des choses, à leur véritable prin-
cipe, c'est-à-dire, à Dieu, qui a tout fait;
et nous marque si distinctement la création
de l'univers, celle de l'homme en particulier,
le bonheur de son premier état, les causes de
ses misères et de ses foiblesses , la corruption
du monde et le déluge , l'origine des arts et
celle des nations, la distribution des terres,
enfin la propagation du genre humain , et
d'autres faits de même importance, dont les
histoires humaines ne parlent qu'en confusion ,
et nous obligent à chercher ailleurs les sources
certaines 'i
Que si l'antiquité de la religion lui donne
tant d'autorité, sa suite, continuée sans in-
terruption et sans altération durant tant de
siècles, et malgré tant d'obstacles survenus,
fait voir manifestement que la main de Dieu
la soutient.
Qu'y a-t-il de plus merveilleux que de la
voir toujours subsister sur les mêmes fonde-
mens des les commencemens du monde , sans
queni l'idolâtrieetrimpiétéqui l'environnoient
de toutes parts, ni les tyrans qui l'ont persé-
cutée , ni les hérétiques et les infidèles qui
ont tâché de la corrompre , ni les lâches qui
l'ont trahie, ni ses sectateurs indignes qui l'ont
déshonorée par leurs crimes, ni enfin la Ion-
i48 Discours sur l'Histoire
gueur des temps, qui seule suffit pour abattre
toutes les choses humaines, aient jamais été
capables, je ne dis pas de l'éteindre, mais de
l'altérer.
Si maintenant nous venons à considérer
quelle idée cette religion , dont nous révérons
l'antiquité, nous donne de son objet, c'est-à-
dire, du premier Etre, nous avouerons qu'elle
est au-dessus de toutes les pensées humaines,
et digne d'être regardée comme venue de Dieu
même.
Le Dieu qu'ont toujours servi les Hébreux
et les Chrétiens , n'a rien de commun avec les
divinités pleines d'imperfections, et même de
vices , que le reste du monde adoroit. Notre
Dieu est un, infini, parfait, seul digne de
venger les crimes et de couronner la vertu ,
parce qu'il est seul la sainteté même.
Il est infiniment au-dessus de cette cause
première et de ce premier moteur ques les phi-
losophes ont connu , sans toutefois l'adorer.
Ceux d'entre eux qui ont été le plus loin ,
nous ont proposé un Dieu qui , trouvant une
matière éternelle et existante par elle-même
aussi bien que lui, l'a mise en œuvre, et l'a
façonnée comme un artisan vulgaire, contraint
dans son ouvrage par cette matière et par ses
dispositions qu'il n'a pas faites ; sans jamais
pouvoir comprendre que si la matière est d'elle-
même, elle n'a pas dû attendre sa perfection
d'une main étrangère; et que si Dieu est infini
et parfait, il n'a eu besoin, pour faire tout
ce qu'il vouloit, que de lui-même et de sa vo-
lonté toute-puissante. Mais le Dieu de nos
Universelle. 149
pères, le Dieu d'Abraham , le Dieu dont Moïse
nous a écrit les merveilles, n'a pas seulement
arrangé le monde , il l'a fait tout entier dans
sa matière et dans sa forme. Avant qu'il eût
donné l'être, rien ne l'avoit que lui seul. Il
nous est représenté comme celui qui fait tout ,
et qui fait tout par sa parole, tant à cause qu'il
fait tout par sa raison , qu'à cause qu'il fait
tout sans peine, et que pour faire de si grands
ouvrages, il ne lui en coûte qu'un seul mot,
c'est-à-dire, qu'il ne lui en coûte que de le
vouloir.
Et, pour suivre l'histoire de la création,
puisque nous l'avons commencée, Moïse nous
a enseigné que ce puissant architecte, à qui les
choses coûtent si peu , a voulu les faire à plu-
sieurs reprises, et créer l'univers en six jours ,
pour montrer qu'il n'agit pas avec une né-
cessité , ou par une impétuosité aveugle ,
comme se le sont imaginé quelques philoso-
phes. Le soleil jette d'un seul coup, sans se
retenir, tout ce qu'il a de rayons ; mais Dieu ,
qui agit par intelligence et avec une souveraine
liberté , applique sa vertu où il lui plait et
autant qu'il lui plaît : et comme , en faisant le
monde par sa parole , il montre que rien ne le
peine ; en le faisant à plusieurs reprises , il fait
voir qu'il est le mailre de sa matière, de son
action , de toute son entreprise, et qu'il n'a ,
en agissant , d'autre règle que sa volonté
toujours droite par elle-même.
Cette conduite de Dieu nous fait voir aussi
que tout sort immédiatement de sa main. Les
peuples et les philosophes, qui ont cru que la
G 3
i5o Discours sur l'Histoire
terre, mêlée avec l'eau , et aidée , si vous vou-
iez, de la chaleur du soleil, avoit produit
d'elle-même , par sa propre fécondité , les
plantes et les animaux , se sont grossièrement
trompés. L/JËcriture nous a fait entendre que
les élémens sont stériles, si la parole de Dieu
ne les rend féconds. Ni la terre, ni l'eau,
ni l'air n'auroient jamais eu les plantes ni les
animaux que nous y voyons, si Dieu, qui en
avoit fait et préparé la matière , ne l'avoit
encore formée par sa volonté toute-puissante ,
et n'avoit donné à chaque chose les semences
propres pour se multiplier dans tous les siè-
cles.
Ceux qui voient les plantes prendre leur
naissance et leur accroissement par la chaleur
du soleil, pourroient croire qu'il en est le créa-
teur. Mais l'Ecriture nous fait voir la terre
revêtue d'herbes et de toute sorte de plantes
avant que le soleil ait été créé, afin que nous
concevions que tout dépend de Dieu seul.
11 plut à ce grand ouvrier de créer la lu-
mière avant même que de la réduire à la forme
qu'il lui a donnée dans le soleil et dans les
astres, parce qu'il vouloit nous apprendre que
ces grands et magnifiques luminaires , dont on
nous a voulu faire des divinités , n'avoient par
eux-mêmes ni la matière précieuse et écla-
tante dont ils ont été composés, ni la forme
admirable à laquelle nous les voyons réduits.
Enfin le récit de la création , tel qu'il est
fait par Moïse , nous découvre ce grand se-
cret de la véritable philosophie, qu'en Dieu
seul réside la fécondité et la puissance absolue,
Universelle. i5i
Heureux, sage, tout-puissant, seul suffisant
à lui-même, il agit sans nécessité, comme il
agit sans besoin ; jamais contraint ni embar-
rassé par sa matière , dont il fait ce qu'il veut ,
parce qu'il lui a donné, par sa seule volonté,
le fond de son être. Par ce droit souverain ,
il la tourne, il la façonne, il la meut sans
peine; tout dépend immédiatement de lui. Et
si , selon l'ordre établi dans la nature , une
chose dépend de l'autre; par exemple, la nais-
sance et l'accroissement des plantes , de la cha-
leur du soleil; c'est à cause que ce même Dieu ,
qui a fait toutes les parties de l'univers , a
voulu les lier les unes aux autres , et faire
éclater sa sagesse par ce merveilleux enchaî-
nement.
Mais tout ce que nous enseigne l'Ecriture
sainte sur la création de l'univers , n'est rien
en comparaison de ce qu'elle dit de la création
de l'homme.
Jusqu'ici Dieu avoit tout fait en com-
mandant : Que la lumière soit; que le firma- Ger-"- »•
ment s'étende au milieu des eaux ; que les eaux
se refirent; que la terre soit découverte , et
qu'elle germe ; qu'il y ait de grands luminaires
qui partagent le four et la nuit; que les oiseaux
et les poissons sortent du sein des eaux ; que la
terre produise les animaux selon leurs espèces
différentes. Mais, quand il s'agit de produire
l'homme, Moïse lui fait tenir un nouveau lan-
gage : Faisons l homme , dit-il , à notre image '*«*.»6.
et ressemblance.
Ce n'est plus cette parole impérieuse et do-
minante ; c'est une parole plus douce , quoi-
G 4
i52 Discours sur l'Histoire
que non moins efficace. Dieu tient conseil en
lui-même ; Dieu s'excite lui-même , comme
pour nous faire voir que Fouvrage qu'il va
entreprendre surpasse tous les ouvrages qu'il
avoit faits jusqu'alors.
Faisons l'homme. Dieu parle en lui-même;
il parle à quelqu'un qui fait comme lui, à
quelqu'un dont l'homme est la créature et
limage : il parle à un autre lui-même; il parle
à celui par qui toutes choses ont été faites, à
Soan.v. 19. celui qui dit, dans son évangile : Tout ce que
le Père fait , le Fils le fait semblablement. En
parlant à son Fils , ou avec son Fils, il parle en
même temps avec l'Esprit tout-puissant , égal
et coéternel à l'un et à l'autre.
C'est une chose inouie , dans tout le langage
de l'Ecriture , qu'un autre que Dieu ait parlé
de lui-même en nombre pluriel : Faisons.
Dieu même dans l'Ecriture, ne parle ainsi que
deux ou trois fois, et ce langage extraordi-
naire commence à paroitre lorsqu'il s^agit de
créer l'homme.
Quand Dieu change de langage , et en quel-
que façon de conduite, ce n'est pas qu'il change
en lui-même : mais il nous montre qu^il va
commencer, suivant des conseils éternels, un
nouvel ordre de choses.
Ainsi l'homme, si fort élevé au-dessus des
autres créatures dont Moïse nous avoit décrit
la génération, est produit d'une façon toute
nouvelle. La Trinité commence à se déclarer
en faisant la créature raisonnable, dont les
opérations intellectuelles sont une image im-
Universelle. i53
parfaite de ces éternelles opérations par les-
quelles Dieu est fécond en lui-même.
La parole de conseil dont Dieu se sert,
marque que la créature qui va être faite,
est la seule qui peut agir par conseil et par
intelligence. Tout le reste n'est pas moins ex-
traordinaire. Jusque-là, nous n'avions point
vu , dans l'histoire de la Genèse , le doigt de Gènes, il
Dieu appliqué sur une matière corruptible.7"
Pour former le corps de 1 homme, lui-même
prend de la terre ; et cette terre , arrangée
sous une telle main , reçoit la plus belle figure
qui ait encore paru dans le monde.
Cette attention particulière, qui paroit en
Dieu quand il fait l'homme, nous montre
qu'il a pour lui un égard particulier, quoi-
que d'ailleurs tout soit conduit immédiatement
p.ar sa sagesse.
Mais la manière dont il produit l'ame , est
beaucoup plus merveilleuse. Il ne la tire point
de la matière, il l'inspire d'en haut; c'est un
souffle de vie qui vient de lui-même.
Quand il créa les bêtes , il dit : Que l'eau
produise des poissons ; et il créa de cette
sorte les monstres marins, et toute ame vi-
vante et mouvante qui devoit remplir les eaux.
Il dit encore : Que la terre produise toute ame md.i.%Q,
vivante , les bêtes à quatre pieds > et les rep- a4'
tiles.
C'est ainsi que dévoient naître ces âmes vi-
vantes d'une vie brute et bestiale, à qui Dieu
ne donne pour toute action que des mouvez
mens dépendans du corps. Dieu les tire du
sein des eaux et de la terre. Mais cette ame ,
G 5
ï54 Discours sur l'Histoire
dontlaviedevoit être uneimitationdelasienne,
qui devoit vivre comme lui de raison et
d'intelligence; qui lui devoit être unie en le
contemplant et en l'aimant; et qui , pour cette
raison, étoit faite à son image, ne pouvoit être
tirée de la malière. Dieu, en façonnant la
matière, peut bien former un beau corps :
mais, en quelque sorte qu'il la tourne et la
façonne, jamais il n'y trouvera son image et
sa ressemblance. L/ame , faite à son image
et qui peut être heureuse en le possédant ,
doit être produite par une nouvelle créa-
tion : elle doit venir d'en haut; et c'est ce
Gènes, n. que signifie ce souffle de pie, que Dieu tire de
7' sa bouche.
Souvenons-nous que Moïse propose aux
hommes charnels, par des images sensibles,
des vérités pures et intellectuelles. Ne croyons
pas que Dieu souffle à la manière des ani-
maux. Ne croyons pas que notre ame soit un
air subtil, ni une vapeur déliée. Le souffle
que Dieu inspire , et qui porte en lui-même
limage de Dieu, n'est ni air, ni vapeur. Ne
croyons pas que notre ame soit une portion
de la nature divine, comme l'ont rêvé quel-
ques philosophes. Dieu n'est pas un tout qui
se partage. Quand Dieu auroit des parties,
elles ne seroient pas faites: car le créateur,
l'être incréé ne seroit pas composé de créa-
iures.L'ame est faite, et tellement faite, qu'elle
n'est rien de la nature divine, mais seulement
une chose faite à l'image et ressemblance de
Ja nature divine, une chose qui doit toujours
demeurer unie à celui qui Ta formée : c'est ce
Universelle. i55
que veut dire ce souffle divin ; c'est ce que
nous représente cet esprit de vie.
Voilà donc l'homme formé. Dieu forme en-
core de lui la compagne qu'il lui veut donner.
Tous les hommes naissent d'un seul mariage ,
afin d'être à jamais , quelque dispersés et mul-
tipliés qu'ils soient , une seule et même famille.
Nos premiers parens, ainsi formés, sont
mis dans ce jardin délicieux, qui s'appelle le
Paradis. Dieu se devoit à lui-même de rendre
son image heureuse.
Il donne un précepte à l'homme, pour lui
faire sentir qu'il a un maître ; un précepte at-
taché à une chose sensihle, parce que l'homme
étoit fait avec des sens; un précepte aisé,
parce qu'il vouloit lui rendre la vie commode,
tant qu'elle seroit innocente.
Liiomme ne garde pas un commandement
d'une si facile observance. Il écoute l'esprit
tentateur, et il s'écoute lui-même, au lieu
d'écouter Dieu uniquement. Sa perte est iné-
vitable : mais il la faut considérer dans son
origine , aussi bien que dans ses suites.
Dieu avoit fait au commencement ses anges ,
esprits purs et séparés de toute matière. Lui ,
qui ne fait rien que de bon, les avoit tous
créés dans la sainteté ; et ils pouvoient assurer
leur félicité, en se donnant volontairement à
leur créateur. Mais tout ce qui est tiré du
néant est défectueux. Une partie de ces anges
se laissa séduire à l'amour-propre. Malheur à
la créature qui se plaît en elle-même, et non
pas en Dieu ! Elle perd en un moment tous
ses dons. Etrange effet du péché ! ces esprits
G 6
ï56 Discours sur l'Histoire
lumineux devinrent esprits de ténèbres : ils
n'eurent plus de lumières qui ne se tournas-
sent en ruses malicieuses. Une inaligne envie
prit en eux la place de la charité; leur gran-
deur naturelle ne fut plus qu'orgueil ; leur
félicité fut changée en la triste consolation
de se faire des compagnons dans leur misère ,
et leurs bienheureux exercices au misérable
emploi de tenter les hommes. Le plus parfait
de tous, qui avoit aussi été le plus superbe,
se trouva le plus mal-faisant comme le plus
Psaim.vw. malheureux. L'homme, que Dieu avoit mis
un peu au-dessous des anges \ en l'unissant à
un corps , devint à un esprit si parfait un objet
de jalousie : il voulut l'entraîner dans sa ré-
bellion , pour ensuite l'envelopper dans sa
perte. Ecoutons comme il lui parle, et péné-
trons le fond de ses artifices. Il s'adresse à
Eve , comme à la plus f oible ; mais , en la per-
sonne d'Eve, il parle à son mari aussi bien
Gènes. m. qu'à elle. Pourquoi Dieu cous a-t-il fait cette
a* défense? S'il vous a faits raisonnables, vous
devez savoir la raison de tout; ce fruit n'est
nid 4 Pas un P°ison? vous nen mourrez pas. Voilà
par où commence l'esprit de révolte. On rai-
sonne sur le précepte, et l'obéissance est mise
ihd.b. en doute. Vous serez comme des dieux , libres
et indépendans , heureux en vous-mêmes ,
sages par vous-mêmes : cous saurez te bien
et le mal; rien ne vous sera impénétrable.
C'est par ces motifs que l'esprit s'élève contre
Tordre du créateur, et au-dessus de la règle.
Eve, à demi-gagnée, regarda le fruit, dont
md, 6. la beauté promettait 2172 goût excellent. Voyant
Universelle. i$7
que Dieu avoit uni en l'homme l'esprit et le
corps, elle crut qu'en faveur de l'homme il
pourrait bien encore avoir attaché aux plantes
des vertus surnaturelles, et des dons intellec-
tuels aux objets sensibles. Après avoir mangé
de ce beau fruit, elle en présenta elle-même
à son mari. Le voilà dangereusement attaqué.
L'exemple et la complaisance fortifient la ten-
tation ; il entre dans les sentimens du tentateur
si bien secondé ; une trompeuse curiosité , une
flatteuse pensée d'orgueil , le secret plaisir
d'agir de soi-même et selon ses propres pen-
sées , l'attire et l'aveugle ; il veut faire une
dangereuse épreuve de sa liberté; et il goûte ,
avec le fruit défendu , la pernicieuse douceur
de contenter son esprit : les sens mêlent leur
attrait à ce nouveau charme; il les suit, il s'y
soumet , et il s'en fait Je captif, lui qui en étoit
le maître.
En même temps tout change pour lui. La
terre ne lui rit plus comme auparavant ; il n'en
aura plus rien que par un travail opiniâtre: le
ciel n'a plus cet air serein : les animaux, qui
lui étoient tous, jusqu'aux plus odieux et aux
plus farouches, un divertissement innocent,
prennent pour lui des formes hideuses : Dieu Gènes. m.
qui avoit tout fait pour son bonheui , lui
tourne en un moment tout ert supplice. 11
se fait peine à lui-même, lui qui s'étoit tant
aimé. La rébellion de ses sens lui fait remar-
quer en lui je ne sais quoi de honteux. Ce
n'est plus ce premier ouvrage du créateur où
tout étoit beau ; le péché a fait un nouvel ou^
vrage qu'il faut cacher. L'homme ne peut plus
i58 Discours sur l'Histoire
supporter sa honte, et voudroit pouvoir la
couvrir à ses propres yeux. Mais Dieu lui de-
vient encore plus insupportable. Ce grand
Dieu, qui l'avoit fait à sa ressemblance, et
qui lui avoit donné des sens comme un se-
cours nécessaire à son esprit, se plaisoit à se
montrer à lui sous une forme sensible: l'homme
Gènes, m. ne peut plus souffrir sa présence. 11 cherche
le fond des forêts pour se dérober à celui qui
faisoit auparavant tout son bonheur. Sa cons-
cience l'accuse avant que Dieu parle. Ses
malheureuses excuses achèvent de le confon-
dre. Il faut qu'il meure; le remède d'immor-
talité lui est ôté; et une mort plus affreuse,
qui est celle de l'ame , lui est figurée par cette
mort corporelle à laquelle il est condamné.
Mais voici notre sentence prononcée dans
la sienne. Dieu qui avoit résolu de récom-
penser son obéissance dans toute sa postérité ,
aussitôt qu'il s'est révolté , le condamne et le
frappe , non-seulement en sa personne , mais
encore dans tous ses enfans , comme dans la
plus vive et la plus chère partie de lui-même :
nous sommes tous maudits dans notre prin-
cipe ; notre naissance est gâtée et infectée
dans sa source.
N'examinons point ici ces règles terribles
de la justice divine , par lesquelles la race
humaine est maudite dans son origine. Ado-
rons les jugemens de Dieu , qui regarde tous
les hommes comme un seul homme dans celui
dontil veuttouslesfaire sortir.Regardons-nous
aussi comme dégradés dans notre père rebelle,
comme flétris à jamais par la sentence qui le
Universelle. 1^9
condamne, comme bannis avec lui et exclus
du Paradis où il devoit nous faire naître.
Les rè'gles de la justice humaine nous peu-
vent aider à entrer dans les profondeurs de
la justice divine, dont elles sont une ombre;
mais elles ne peuvent pas nous découvrir le
fond de cet abîme. Croyons que la justice
aussi bien que la miséricorde de Dieu , ne
veulent pas être mesurées sur celles des hom-
mes , et qu'elles ont toutes deux des effets
bien plus étendus et bien plus intimes.
Mais pendant que les rigueurs de Dieu sur
le genre humain nous épouvantent, admirons
comme il tourne nos yeux à un objet plus
agréable. Sous la figure du serpent, dont le
rampement tortueux étoit une vive image des
dangereuses insinuations et des détours falla-
cieux de l'esprit malin, Dieu fait voir à Eve
notre mère son ennemi vaincu, et lui montre
cette semence bénie par laquelle son vain-
queur devoit avoir la tête écrasée, c'est-à- Gènes. ni.
dire, devoit voir son orgueil dompté et son * ' '
empire abattu par toute la terre.
Cette semence bénite étoit Jésus-Christ,
fils d'une vierge; ce Jésus-Christ en qui seul
Adam n'avoit point péché, parce qu'il devoit
sortir d'Adam d'une manière divine, conçu
non de l'homme, mais du Saint-Esprit.
Mais avant que de nous donner le Sauveur,
il falloit que le genre humain connût, par une
longue expérience, le besoin qu'il avoit d'un
tel secours. L'homme fut donc laissé à lui-
même : ses inclinations se corrompirent , ses
i6V Discours sur l'Histoire
débordemens allèrent à l'excès, et l'iniquité
couvrit toute la face de la terre.
Alors Dieu médita une vengeance dont il
voulut que le souvenir ne s'éteignit jamais
parmi les hommes : c'est celle du déluge uni-
versel , dont en effet la mémoire dure encore
dans toutes les nations, aussi bien que celle
des crimes qui l'ont attiré.
Que les hommes ne pensent plus que le
monde va tout seul , et que ce qui a été sera
toujours de lui-même. Dieu qui a tout fait,
et par qui tout subsiste , va noyer tous les ani-
maux avec tous les hommes , c'est-à-dire , qu'il
va détruire la plus belle partie de son ouvrage.
Il n'avoit besoin que de lui-même pour dé-
truire ce qu'il avoit fait d'une parole ; mais il
trouve plus digne de lui de faire servir ses
créatures d'instrument à sa vengeance, et il
appelle les eaux pour ravager la terre cou-
verte de crimes.
Il s'y trouva pourtant un homme juste.
Dieu , avant que de le sauver du déluge des
eaux, l'avoit préservé par sa grâce du déluge
de Tiniquité. Sa famille fut réservée pour re-
peupler la terre qui n'alloit plus être qu'une
immense solitude. Par les soins de cet homme
juste. Dieu sauve les animaux, afin que
l'homme entende qu'ils sont faits pour lui , et
soumis à son empire par leur créateur.
Le monde se rerîouvelle, et la terre sort
encore une fois du sein des eaux; mais, dans
ce renouvellement , il demeure une impression
éternelle de la vengeance divine. Jusqu'au dé-
luge, toute la nature étoit plus forte et plus
Universelle. ï6i
vigoureuse. Par cette immense quantité d'eaux
que Dieu amena sur la terre, et par le long
séjour qu'elles y firent , les sucs qu'elle enfer-
moit furent altérés; l'air, chargé d'une humi-
dité excessive, fortifia les principes de cor-
ruption; et, la première constitution de l'uni-
vers se trouvant afFoiblie , la vie humaine , qui
se poussoit jusqu'à près de mille ans , se dimi-
nua peu à peu, les herbes et les fruits n'eurent
plus leur première force, et il fallut donner
aux hommes une nourriture plus substantielle
dans la chair des animaux.
Ainsi dévoient disparoitre et s'effacer peu à
peu les restes de la première institution ; et la
nature changée avertissoit l'homme que Dieu
n'étoit plus le même pour lui , depuis qu'il
avoit été irrité par tant de crimes.
Au reste , cette longue vie des premiers Mamth.
ht j °i 1 J 1 Beros. Hes-
ommes, marquée dans les annales du peuple tuiNlc.Da-
de Dieu , n'a pas été inconnue aux autres peu- âjiïdjoïtph.
pies, et leurs anciennes traditions en ont con-ant-,Li-"':
serve la mémoire. JLa mort qui ë avançoit^-
fit sentir aux hommes une vengeance plus
prompte; et comme tous les jours ils s'en-
fonçoient de plus en plus dans le crime, il
falloit qu'ils fussent aussi, pour ainsi parler,
tous les jours plus enfoncés dans le supplice.
Le seul changement des viandes leur pou-
voit marquer combien leur état alloit s'em-
pirant, puisqu'en devenant plus foibles, ils
devenoient en même temps plus voraces et
plus sanguinaires.
Avant le temps du déluge, la nourriture
que les hommes prenoient sans violence dana
162 Discours sur i/Histoire
les fruits qui tomboient d'eux-mêmes, et dans
les herbes qui aussi bien séchoient si vite, étoit
sans doute quelque reste de la première inno-
cence j et de la douceur à laquelle nous étions
formés. Maintenant, pour nous nourrir, il
faut répandre du sang , malgré l'horreur qu'il
nous cause naturellement; et tous les rafïine-
mens dont nous nous servons pour couvrir nos
tables, suffisent à peine à nous déguiser les
cadavres qu'il nous faut manger pour nous
assouvir.
Mais ce n'est que la moindre partie de nos
malheurs. La vie, déjà raccourcie, s'abrège
encore par les violences qui s'introduisent dans
Je genre humain. L'homme qu'on voyoit dans
les premiers temps épargner la vie des bêtes ,
s'est accoutumé à n'épargner plus la vie de ses
semblables. C'est en vain que Dieu défendit ,
aussitôt après le déluge , de verser le sang hu-
main; en vain pour sauver quelque vestige de
G<nes. ix. la première douceur de notre nature, en per-
mettant de manger de la chair des bêtes, il
en avoit réservé le sang. Les meurtres se
nu. ir.multiplièrent sans mesure. 11 est vrai qu'avant
8' le déluge Gain avoit sacrifié son frère à sa
Di4.i8. jalousie. Lamech, sorti de Caïn, avoit fait le
second meurtre; et on peut croire qu'il s'en
fit d'autres, après ces damnables exemples.
Mais les guerres n'étoient pas encore inven-
tées. Ce fut après le déluge que parurent ces
ravageurs de provinces , que l'on a nommés
conquérans, qui, poussés par la seule gloire
du commandement, ont exterminé tant d'in-
iud. x. q. nocens. Nemrod , maudit rejeton de Cham
Universelle. i63
maudit par son père, commença à faire la
guerre seulement pour s'établir un empire.
Depuis ce temps, l'ambition s'est jouée, sans
aucune borne, de la vie des hommes : ils en
sont venus à ce point de s'entre-tuer sans se
haïr : le comble de la gloire , et le plus beau de
tous les arts, a été de se tuer les uns les autres.
Voilà les commeneemens du monde, tels
que l'histoire de Moïse nous les représente :
commeneemens heureux d'abord , pleins en-
suite de maux infinis ; par rapport à Dieu qui
fait tout, toujours admirables: tels enfin que
nous apprenons, en les repassant dans notre
esprit, à considérer l'univers et le genre hu-
main toujours sous la main du créateur, tiré
du néant par sa parole , conservé par sa bonté,
gouverné par sa sagesse, puni par sa justice 9
délivré par sa miséricorde, et toujours assu-
jetti à sa puissance.
Ce n'est pas ici l'univers tel que l'ont conçu
les philosophes; formé, selon quelques-uns,
par un concours fortuit des premiers corps ;
ou qui, selon les plus sages, a fourni sa ma-
tière à son auteur; qui par conséquent n'en
dépend ni dans le fond de son être , ni dans
son premier état, et qui l'astreint à certaines
lois que lui-même ne peut violer.
Moïse, et nos anciens pères dont Moïse a
recueilli les traditions, nous donnent d'autres
pensées. Le Dieu qu'il nous a montré a bien
une autre puissance : il peut faire et défaire
ainsi qu'il lui plait; il donne des lois à la na-
ture, et les renverse quand il veut.
Si , pour se faire connoitre dans le temps
i64 Discours sur l'Histoire
que la plupart des hommes Pavoient oublié, il
a fait des miracles étonnans, et a forcé la
nature à sortir de ses lois les plus constantes ,
il a continué par-là à montrer qu'il en éloit le
maître absolu , et que sa volonté est le seul lien
qui entretient l'ordre du monde.
C'est justement ce que les hommes avoient
oublié : la stabilité d'un si bel ordre ne servoit
plus qu'à leur persuader que cet ordre avoit
toujours été, et qu'il étoit de soi-même; par
où ils étoient portés à adorer ou le monde en
général , ou les astres , les élémens , et enfin
tous ces grands corps qui le composent. Dieu
donc a témoigné au genre humain une bonté
digne de lui, en renversant dans des occasions
éclatantes cet ordre qui non-seulement ne
les frappoit plus, parce qu'ils y étoient accou-
tumés, mais encore qui les portoit, tant ils
étoient aveuglés, à imaginer hors de Dieu
l'éternité et l'indépendance.
L'histoire du peuple de Dieu , attestée par
sa propre suite, et par la religion tant de
ceux qui l'ont écrite, que de ceux qui l'ont
Conservée avec tant de soin , a gardé , comme
dans un fidèle registre, la mémoire de ces
miracles , et nous donne par là l'idée véritable
de l'empire suprême de Dieu maître tout puis-
sant denses créatures-, soit pour les tenir sujettes
aux lois générales qu'il a établies, soit pour
leur en donner d'autres , quand il juge qu'il est
nécessaire de réveiller par quelque coup sur-
prenant le genre humain endormi.
Voilà le Dieu que Moïse nous a proposé
dans ses écrits, comme le seul qu'il falloit
Universelle. i65
servir : voilà le Dieu que les patriarches ont
adoré avant Moïse : en un mot, le Dieu d'A-
braham, d'Isaac et de Jacob, à qui notre père
Abraham a bien voulu immoler son fils uni-
que; dont Melchisédech , figure de Jésus-
Christ, étoit le pontife; à qui notre père Noé
a sacrifié en sortant de l'arche ; que le juste
Abel avoit reconnu en lui offrant ce qu'il avoit
de plus précieux; que Seth, donné à Adam à
la place d'Abel , avoit fait connoitre à ses en-
fans, appelés aussi les enfansdeDieu; qu'Adam
même avoit montré à ses descendans comme
celui des mains duquel il s'étoit vu récemment
sorti , et qui seul pouvoit mettre tin aux maux
de sa malheureuse postérité.
La belle philosophie, que celle qui nous
donne des idées si pures de l'auteur de notre
être ! La belle tradition , que celle qui nous
conserve la mémoire de ses œuvres magnifi-
ques ! Que le peuple de Dieu est saint, puis-
que, par une suite non interrompue depuis
l'origine du monde jusqu'à nos jours , il a tou-
jours conservé une tradition et unephilosophie
si sainte !
Mais, comme le peuple de Dieu a pris sous Abraham,
le patriarche Abraham une forme plus réglée , J;"ej>atriâr"
il est nécessaire , Monseigneur , de vous arrê-
ter un peu sur ce grand homme.
Il naquit environ 35o ans après le déluge,
dans un temps où la vie humaine, quoique
réduite à des bornes plus étroites, étoit encore
très-longue. Noé ne faisoit que de mourir,
Sem son fils aîné vivoit encore , et Abraham
a pu passer avec lui presque toute sa vie.
i66 Discours sur l'Histoire
Représentez- vous donc le monde encore
nouveau , et encore , pour ainsi dire , tout
trempé des eaux du déluge, lorsque les hom-
mes, si près de l'origine des choses, n'avoient
besoin, pour connoitre l'unité de Dieu et le
service qui lui étoit dû, que de la tradition qui
s'en étoit conservée depuis Adam et depuis
Noé, tradition d'ailleurs si conforme aux lu-
mières de la raison , qu'il sembloit qu'une vé-
rité si claire et si importante ne pût jamais
être obscurcie, ni oubliée parmi les hommes.
Tel est le premier état de la religion qui dure
jusqu'à Abraham , où , pour connoitre les
grandeurs de Dieu , les hommes n'avoient à
consulter que leur raison et leur mémoire.
Mais la raison étoit foible et corrompue;
et, à mesure qu'on s'éloignoit de l'origine des
choses , les hommes bi ouilloient les idées qu'ils ■
avoient reçues de leurs ancêtres. Les enfans
indociles ou mal appris, n'en vouloient plus
croire leurs grands-pères décrépits , qu'ils ne
connoissoient qu'à peine après tant de géné-
rations; le sens humain abruti nepouvoit plus
s'élever aux choses intellectuelles ; et les
hommes ne voulant plus adorer que ce qu^ils
voyoient , l'idolâtrie se répandoit par tout
l'univers.
L'esprit qui avoit trompé le premier hom-
me, goûtoit alors tout le fruit de sa séduc-
tion , et voyoit l'effet entier de cette parole :
Vous serez comnie des dieux. Dès le moment
qu'il la proféra, il songeoit à confondre en
l'homme l'idée de Dieu avec celle de la créa-
ture, et à diviser un nom dont la majesté con-
Universelle. 167
siste à être incommunicable. Son projet lui
réussissoit. Les hommes ensevelis dans la chair
et dans le sang, avoient pourtant conservé une
idée obscure de la puissance divine, qui se
soutenoit par sa propre force ; mais qui , brouil-
lée avec les images venues par leurs sens , leur
faisoil adorer toutes les choses où il parois-
soitquelque activité etquelquepuissance. Ainsi
le soleil et les astres qui se faisoient sentir de
si loin, le feu et les élémens dont les effets
étoient si universels, furent les premiers ob-
jets de l'adoration publique. Les grands rois,
les grands conquérans qui pouvoient tout sur
la terre, et les auteurs des inventions utiles à
la vie humaine, eurent bientôt après les hon-
neurs divins. Les hommes portèrent la peine
de s'être soumis à leurs sens : les sens déci-
dèrent de tout, et firent, malgré la raison,
tous les dieux qu'on adora sur la terre.
Que l'homme parut alors éloigné de sa pre-
mière institution, et que l'image de Dieu y
étoit gâtée ! Dieu pouvoit-il l'avoir fait avec
ces perverses inclinations qui se déclaroient
tous les jours de plus en plus? Et cette pente
prodigieuse qu'il avoit à s'assujettir à toute
autre chose qu'à son Seigneur naturel , ne
monlroit-elle pas trop visiblement la main
étrangère par laquelle l'œuvre de Dieu avoit
été si profondément altérée, dans l'esprit hu-
main, qu'à peine pouvoit-on y en reconnoitre
quelque trace? Poussé par cette aveugle im-
pression qui le dominoit, il s'enfonçoit dans
1 idolâtrie , sans que rien pût le retenir. Un sj.
grand mal faisoit des progrès étranges. De
168 Discours sur l'Histoire
peur qu'il n'infectât tout le genre humain,
et n'éteignit tout-à-fait la connoissance de
Dieu, ce grand Dieu appela d'en haut son
serviteur Abraham , dans la famille duquel il
vouloit établir son culte et conserver l'an-
cienne croyance, tant de la création de l'uni-
vers, que de la providence particulière avec
laquelle il gouverne les choses humaines.
Abraham a toujours été célèbre dans l'O-
rient. Ce ne sont pas seulement les Hébreux qui
Gen. xvi. le regardent comme leur père, les Iduméens
ibid.xvn.se glorifient de la même origine. Ismaël, fils
jo^.ant. d'Abraham, est connu parmi les Arabes
*• l3, comme celui d'où ils sont sortis. La circonci-
sion leur est demeurée comme la marque de
leur origine, et ils l'ont reçue de tout temps ,
non pas au huitième jour , à la manière des
Gen.xxv. Juifs , mais à treize ans, comme l'Ecriture
Jpui jfsel'hrxons apprend qu'elle fut donnée à leur père
aBèrlslàHe- Ismaèl : coutume qui dure encore parmi les
^.p^.Mahométans. D'autres peuples arabes se res-
yjl- ^souviennent d'Abraham et de Céthura> et ce
s. 'et nÈus\ sont les mêmes que l'Ecriture fait sortir tle ce
fÎôP 17'. i%. mariage. Ce patriarche étoit chaldéen ; et ces
Ïiilik peuples, renommés pour leurs observations
?Ïj?hÏî; astronomiques, ont compté Abraham comme
vniv. w«-un (|e leurs plus savans observateurs. Les his-
/^•««p'toriens de Syrie l'ont fait roi de Damas, quoi-
s.'VW. que étranger, et venu des environs de Baby-
Mï'it lone; et ils racontent qu'il quitta le royaume
de Damas pour s'établir dans le pays des Cha-
nanéens, depuis appelé Judée. Mais il vaut
mieux remarquer ce que l'histoire du peuple
de Dieu nous rapporte de ce grand homme.
Nous
Universelle. 169
Nous avons vu qu'Abraham suivoit le genre
de vie que suivirent les anciens hommes avant
que tout l'univers eût été réduit en royaumes.
Il régnoit dans sa famille, avec laquelle il
embrassoit cette vie pastorale tant renommée
pour sa simplicité et son innocence ; riche en g™, xiil
troupeaux, en esclaves et en argent, mais g,;, xjv.
sans terres et sans domaines; et toutefois i\*xXxni.
vivoit dans un royaume étranger , respecté ,6-
et indépendant comme un prince. Sa piété et
sa droiture protégée de Dieu , lui attiroit ce
respect. Il traitoit d'égal avec les rois qui re-
cherchoient son alliance; et c'est de là qu'est
venue l'ancienne opinion qui l'a lui-même fait
roi. Quoique sa vie fût simple et pacifique, 'ÛGen.xir.
savoit faire la guerre, mais seulement pour
défendre ses alliés opprimés. Il les défendit ,
et les vengea par une victoire signalée : il leur
rendit toutes leurs richesses reprises sur leurs
ennemis, sans réserver autre chose que la
dime qu'il .offrit à Dieu , et la part qui ap-
partenoit aux troupes auxiliaires qu'il avoit
menées au combat. Au reste, après un si
grand service, il refusa les présens des rois
avec une magnanimité sans exemple, et ne
put souffrir qu'aucun homme se vantât d'avoir
enrichi Abraham. Il ne vouloit rien devoir
qu'à Dieu qui le protégeoit , et qu'il suivoit
seul avec une foi et une obéissance parfaite.
Guidé par cette foi, il avoit quitté sa terre
natale pour venir au pays que Dieu lui mon-
troit. Dieu, qui l'avoit appelé, et qui l'avoit
rendu digne de son alliance, la conclut à ces
conditions.
Tome I. H
170 Discours sur l'Histoire
xrhXU' ^ 'n* déclara <ï11 d ser°il Ie Dieu de lui et
de ses enfans; c'est-à-dire, qu'il seroit leur
protecteur, et qu'ils le serviroient comme le
seul Dieu créateur du ciel et de la terre.
nid. H lui promit une terre (ce fut celle de
Chanaan) pour servir de demeure fixe à sa
postérité, et de siège à la religion.
G?*, xn. Il n'avoit point cPenfans, et sa femme Sara
XFn.t9?'étoit stérile. Dieu lui jura, par soi-même et
par son éternelle vérité , que de lui et de cette
femme naîtroit une race qui égaleroit les
étoiles du ciel et le sable de la mer.
Mais voici l'article le plus mémorable de
la promesse divine. Tous les peuples se pré-
Gen. xn. cipitoient dans l'idolâtrie. Dieu promit au saint
X ' patriarche, qu'en lui et en sa semence toutes ces
nations aveugles qui oublioient leur créateur,
seroient bénies, c'est-à-dire, rappelées à sa
connoissance, où se trouve la véritable bé-
nédiction.
Par cette parole , Abraham est fait le père
de tous les croyans , et sa postérité est choisie
pour être la source d'où la bénédiction doit
s'étendre par toute la terre.
En cette promesse étoit enfermée la venue
du Messie tant de fois prédit à nos pères,
mais toujours prédit comme celui qui devoit
être le Sauveur de tous les gentils et de tous
les peuples du monde.
Ainsi ce germe béni promis à Eve , devint
aussi le germe et le rejeton d'Abraham.
Tel est le fondement de l'alliance; telles en
Gaes. sont les conditions. Abraham en reçut la mar-
xylL que dans la circoncision, cérémonie dont le
Universelle. 171
propre effet étoit de marquer que ce saint
homme appartenoit à Dieu avec toute sa fa-
mille.
Abraham étoit sans enfans quand Dieu
commença à bénir sa race. Dieu le laissa plu- G^XIt-
sieurs années sans lui en donner. Après, il eut xvi.z. \.
Ismael, qui devoit être père d un grand peu-xx*. 13.
pie , mais non pas de ce peuple élu tant promis
à Abraham. Le père du peuple élu devoit
sortir de lui et de sa femme oara, qui étoit
stérile. Enfin treize ans après Ismaël , vint Gènes.
cet enfant tant désiré: il fut nommé Isaac,XXIa*
c'est-à-dire, ris, enfant de joie, enfant de
miracle, enfant de promesse, qui marque
par sa naissance que les vrais enfans de Dieu
naissent de la grâce.
Il étoit déjà grand, ce béni enfant, et danse*». xxii*
un âge où son père pouvoit espérer d'en avoir
d'autres enfans, quand tout-à-coup Dieu lui
commanda de l'immoler. A quelles épreuves
la foi est-elle exposée ! Abraham mena ïsaac
à la montagne que Dieu lui avoit montrée ;
et il alloit sacrifier son fils en qui seul Dieu
lui promettait de le rendre père et de son
peuple et du Messie. Isaac présentoit le sein
à l'épée que son père tenoik toute prête à
frapper. Dieu, content de l'obéissance du père
et du fils, n'en demanda pas davantage. Après
que ces deux grands hommes ont donné au
monde une image si vive et si belle de l'obla-
tion volontaire de Jésus-Christ , et qu'ils
ont goûté en esprit les amertumes de sa croix ,
ils sont jugés vraiment dignes d'èlre ses an-
cêtres. La fidélité d'Abraham fait voir quec«. xxn.
11 2 is
172 Discours sur l'Histoire
Dieu lui confirme toutes ses promesses, et
bénit de nouveau , non-seulement sa famille [
mais encore , par sa famille , toutes les nations
de l'univers.
En effet, il continua sa protection à Isaac
son fils, et à Jacob son petit-fils, lis furent
ses imitateurs, attachés comme lui à la
croyance ancienne, à l'ancienne manière de
vie , qui étoit la vie pastorale , à l'ancien
gouvernement du genre humain, où chaque
père de famille étoit prince dans sa maison.
Ainsi , dans les changemens qui s'introdui-
soient tous les jours parmi les hommes, la
sainte antiquité revivoit dans la religion et
dans la conduite d'Abraham et de ses enfans.
Aussi Dieu réitéxa-t-il à Isaac et à Jacob
Gtn.xxir. les mêmes promesses qu'il avoit faites à Abra-
l?xxvm\ ham ; et, comme il s'étoit appelé le Dieu d'A-
l4' braham , il prit encore le nom de Dieu d'I-
saac , et de Dieu de Jacob.
Sous sa protection , ces trois grands hom-
mes commencèrent à demeurer dans la terre
de Chanaan, mais comme des étrangers, et
Act. vu. 5. sans y posséder un pied de terre, jusqu'à ce
que la famine attira Jacob en Egypte, où ses
enfans multipliés devinrent bientôt un grand
peuple, comme Dieu l'avoit promis.
Au reste, quoique ce peuple que Dieu
faisoit naître dans son alliance , dût s'étendre
par la génération, et que la bénédiction dût
suivre le sang, ce grand Dieu ne laissa pas
d'y marquer l'élection de sa grâce. Car, après
avoir choisi Abraham du milieu des nations ,
parmi les enfans d'Abraham il choisit Isaac ,
Universelle. îjo
et, des deux jumeaux d'Isaac, il choisit Ja-
cob , à qui il donna le nom d'Israël.
Jacob eut douze enfans , qui furent les
douze patriarches auteurs des douze tribus.
Tous dévoient entrer dans l'alliance ; mais
Juda fut choisi parmi tous ses frères pour être
le père des rois d'Israël , et le père du Messie
tant promis à ses ancêtres,
Le temps devoit venir que dix tribus étant
rétranchées du peuple de Dieu pour leur infi-
délité, la postérité d'Abraham ne conserveroit
son ancienne bénédiction, c'est-à-dire la reli-
gion , la terre de Chanaan , et l'espérance du Mes-
sie, qu'en laseule tribu de Judaqui devoit don-
ner le nom au reste des Israélites qu'on appela
Juifs, et à tout le pays qu'on nomma Judée.
Ainsi l'élection divine paroit toujours ,
même dans ce peuple charnel , qui devoit se
conserver par la propagation ordinaire.
Jacob vit en esprit le secret de cette élec- ' Ge„.
tion. Comme il étoit prêt à expirer, et que ses
enfans, autour de son lit, demandoient la bé-
nédiction d'un si bon père , Dieu lui découvrit
l'état des douze tribus quand elles seroient
dans la terre promise : il l'expliqua en peu de
paroles, et ce peu de paroles renferment des
mystères innombrables.
Quoique tout ce qu'il dit des frères de Juda
soit expliqué avec une maguificence extraor-
dinaire , et ressente un homme transporté
hors de lui-même par l'esprit de Dieu , quand
il vient à Juda, il s'élève encore plus haut.
Juda, dit-il, tes frères te loueront ; ta main nid. s.
sera sur le col de tes ennemis ; les enfans de"seq'
H 3
174 Discours sur l'Histoire
ton père se prosterneront devant toi. Juda
est un jeune lion. Mon fils , tu es allé au
butin. Tu tes reposé comme un lion et comme
une lionne. Qui osera le réveiller ? Le sceptre
(c'est-à-dire l'autorité) ne sortira point de
Juda , et on çerra toujours des capitaines et
des magistrats \ ou des juges nés de sa race .
jusqu'à ce que vienne celui qui doit être envoyé ,
et qui sera l'attente des peuples ; ou , comme
porte une autre leçon , qui peut - être n'est
pas moins ancienne , et qui au iond ne diffère
pas de celle-ci , jusqu'à ce que vienne celui à
qui les choses sont réservées ; et le reste ,
comme nous venons de le rapporter.
La suite de la prophétie regarde à la lettre
la contrée que la tribu de Juda devoit occu-
per dans la terre sainte. Mais les dernières
paroles que nous avons vues , en quelque fa-
çon qu'on les veuille prendre, ne signifient
autre chose que celui qui devoit être l'Envoyé
de Dieu , le ministre et l'interprète de ses vo-
lontés, l'accomplissement de ses promesses, et
le Roi du nouveau peuple , c'est-à-dire , le
Messie ou l'Oint du Seigneur.
Jacob n^n parle expressément qu'au seul
Juda, dont ce Messie devoit naitre; il com-
prend, dans la destinée de Juda seul, la des-
tinée de toute la nation, qui après sa disper-
sion , devoit voir les restes des autres tribus
réunies sous les étendards de Juda.
Tous les termes de la prophétie sont clairs,
il n'y a que le mot de sceptre que l'usage de
notre langue nous pourroit faire prendre pour
la seule royauté ; au lieu que dans la langue
I
Universelle. 175
sainte, il signifie, en général, la puissance,
l'autorité , la magistrature. Cet usage du mot
de sceptre se trouve à toutes les pages de PE^-
criture : il paroît même manifestement dans
la prophétie de Jacob ; et le patriarche veut
dire qu'aux jours du Messie toute autorité ces-
sera dans la maison de Juda , ce qui emporte
la ruine totale d'un état.
Ainsi les temps du Messie sont marqués ici
ar un double changement. Par le premier ,
e royaume de Juda et du peuple Juif est me-
nacé de sa dernière ruine. Par le second , il
doit s'élever un nouveau royaume, non pas
d'un seul peuple, mais de tous les peuples,
dont le Messie doit être le chef et l'espé-
rance.
Dans le style de l'Ecriture, le peuple Juif h. lxv.
est appelé en nombre singulier, et par èxcél«-x'ai.°ra'
lence , le peuple ou le peuple de Dieu; et quand Hlx'.t
on trouve les peuples , ceux qui sont exercés Jf^f'4,
dans les Ecritures, entendent les autres peu-
ples qu'on voit aussi promis au Messie dans la
prophétie de Jacob.
Cette grande prophétie comprend en peu
de paroles toute l'histoire du peuple Juif et
du Christ qui lui est promis. Elle marque toute
la suite du peuple de Dieu , et l'effet en dure
encore.
Aussi ne prétends-je pas vous en faire un
commentaire : vous n'en aurez pas besoin ,
puisqu'en remarquant simplement la suite du
peuple de Dieu , vous verrez le sens de l'ora-
cle se développer de lui-même , et que les
6euls événemens en seront les interprêtes.
H 4
ij6 Discours sur l'Histoire
iii. Après la mort de Jacob , le peuple de Dieu
Moïse, la j A xt, s r 1 1
loi écrite, demeura en .Egypte jusqu au temps de la mis-
lucuonroduSIon de Moïse, c'est-à-dire, environ deux
peuple dans rpn4s anç
la terre pro-CerilS dnS»
"■"*• Ainsi il se passa quatre cent trente ans avant
que Dieu donnât à son peuple la terre qu'il lui
avoit promise.
Il vouloit accoutumer ses élus à se fier à sa
promesse , assurés qu'elle s'accomplit tôt ou
tard, et toujours dans les temps marqués par
son éternelle providence.
Gtnes. xv. Les iniquités des Amorrhéens , dont il leur
vouloit donner et la terre et les dépouilles ,
n'étoient pas encore , comme il le déclare à
Abraham, au comble où il les attendoit pour
les livrer à la dure et impitoyable vengeance
qu'il vouloit exercer sur eux par les mains de
son peuple élu.
nid. Il falloit donner à ce peuple le temps de se
multiplier, afin qu'il fût en état de remplir
la terre qui lui étoit destinée, et de l'occuper
par force, en exterminant ses habitans mau-
dits de Dieu. 11 vouloit qu'ils éprouvassent en
Egypte une dure et insupportable captivité *,
afin qu'étant délivrés par des prodiges inouis ,
ils aimassent leur libérateur, et célébrassent
éternellement ses miséricordes.
Voilà l'ordre des conseils de Dieu , tels que
lui-même nous les a révélés, pour nous ap-
prendre à le craindre, à l'adorer, à l'aimer, à
l'attendre avec foi et patience.
Le temps étant arrivé, il écoute les cris de
son peuple cruellement affligé par les Egyp-
Universelle. 177
tiens, et il envoie Moïse pour délivrer ses en-
fans de leur tyrannie.
Il se fait connoitre à ce grand homme plus
qu'il n'avoit jamais fait à aucun homme vi-
vant. Il lui apparoit d'une manière également Exot. m.
magnifique et consolante : il lui déclare qu'il
est celui qui est. Tout ce qui est devant lui
n'est qu'une ombre. Je suis , dit-il , celui qui nid. 14.
suis : l'être et la perfection m'appartiennent
à moi seul. Il prend un nouveau nom qui dé-
signe l'être et la vie en lui comme dans leur
source ; et c'est ce grand nom de Dieu , ter-
rible, mystérieux, incommunicable, sous le-
quel il veut dorénavant être servi.
Je ne vous raconterai pas en particulier les
plaies de l'Egypte , ni l'endurcissement de
Pharaon, ni le passage de la mer Rouge, ni
la fumée , les éclairs , la trompette résonnante,
le bruit effroyable qui parut au peuple sur le
mont Sinaï. Dieu y gravoit de sa main, sur
deux tables de pierre, les préceptes fonda-
mentaux de la religion et de la société : il dic-
toit le reste à Moïse à haute voix. Pour main- Ex0<t.
tenir cette loi dans sa vigueur, il eut ordre SVxîf
de former une assemblée vénérable de sep-
tante conseillers, qui pouvoit être appelée le
sénat du peuple de Dieu , et le conseil perpé-
tuel de la nation. Dieu parut publiquement,
et fit publier sa loi en sa présence , avec une
démonstration étonnante de sa majesté et de
sa puissance.
Jusque-là Dieu n'avoit rien donné par écrit
?ui put servir de règle aux hommes. Les en-
ans d'Abraham avoient seulement la circon-
H 5
178 Discours sur l'Histoire
cision et les cérémonies qui l'accompa-
gnoient, pour marque de l'alliance que Dieu
avoit contractée avec cette race élue. Ils
étoient séparés par cette marque des peuples
qui adoroient les fausses divinités; au reste,
ils se conservoient dans l'alliance de Dieu par
le souvenir qu'ils avoient des promesses faites
à leurs pères , et ils étoient connus comme un
peuple qui servoit Je Dieu d'Abraham , d'Isaac
et de Jacob. Dieu étoit si fort oublié, qu'il
falloit le discerner par le nom de ceux qui
avoient été ses adorateurs , et dont il étoit
aussi le protecteur déclaré.
Ce grand Dieu ne voulut point abandonner
plus long-temps à la seule mémoire des hom-
mes le mystère de la religion et de son al-
liance. Il étoit temps de donner de plus fortes
barrières à l'idolâtrie qui inondoit tout le genre
humain , et aehevoit d'y éteindre les restes de
la lumière naturelle.
L'ignorance et l'aveuglement s'étoient pro-
digieusement accrus depuis le temps d'Abra-
ham. De son temps , et un peu tipi es , la con-
noissance de Dieu paroissoit encore dans la
Palestine et dans l'Egypte. Melchisédec, roi
♦h.xiv. de Salem , étoit le pontife du Dieu très-haut ,
'*9' qui a fait le ciel et la terre. Abimélec, roi
ae Gérare, et son successeur de même nom ,
cen. xxi.craignoient Dieu, juroient en son nom, et
xxvi.28.admiroient sa puissance. Les menaces de ce
*<>«!.xii. grand Dieu étoient redoutées par Phnraon, roi
17. 1*. d'Egypte ; mais , dans le temps de Moïse, ces
nations s'étoient perverties. Le vrai Dieu n'é-
toit plus connu en Egypte comme le Dieu de
Universelle. 179
tous les peuples de l'univers, mais comme leExoi.y.i.
3
Dieu des ^Hébreux. On adoroit jusqu'aux bêtes g* ^
el jusqu'aux reptiles. Tout étoit Dieu, excepté fo*odm
Dieu même; et le monde que Dieu avoit fait
pour manifester sa puissance , sembloit être
devenu un temple d'idoles. Le genre humain
s'égara jusqu'à adorer ses vices et ses passions;
et il ne faut pas s'en étonner. Il n'y avoit point
de puissance plus inévitable, ni plus tyranni-
ue que la leur. L'homme, accoutumé à croire
ivin tout ce qui étoit puissant, comme il se
sentoit entraîné au vice par une force invin-
cible , crut aisément que cette force étoit hors
de lui , et s'en fit bientôt un Dieu. C'est par l/vù.xx.
là que l'amour impudique eut tant d'autels, eta* 3*
que des impuretés, qui font horreur, com-
mencèrent à être mêlées dans les sacrifices.
La cruautéy entra en même temps : l'homme
coupable, qui étoit troublé par le sentiment
de son crime , et regardoit la divinité comme
ennemie , crut ne pouvoir l'apaiser par les
victimes ordinaires. Il fallut verser le sang
humain avec celui des bêtes : une aveugle
frayeur poussoit les pères à immoler leurs en-
fans, et à les brûler à leurs dieux au lieu
d'encens. Ces sacrifices étoient communs dès
le temps de Moïse , et ne faisoient qu'une
partie de ces horribles iniquités des Amor-
rhéens, dont Dieu commit la vengeance aux
Israélites.
Mais ils n'étoient pas particuliers à ces peu- hercd. mi.
pies. On sait que, dans tous les peuples du Gaii!\\'
monde, sans en excepter aucun, les nommesi^p^;
ont sacrifié leurs semblables ; et il n'y a point **\*k%
H 6
1S0 Discours sur l'Histoire
■Porph de eu d'endroits sur la terre où on n'ait servi de
joli derei. ces tristes et affreuses divinités , dont la haine
Get. etc. implaca]3le p0ur le genre humain exigeoit de
telles victimes.
Au milieu de tant d'ignorances, l'homme
vint à adorer jusqu'à l'œuvre de ses mains. Il
crut pouvoir renfermer l'esprit divin dans des
statues, et il oublia si profondément que Dieu
l'avoit fait , qu'il crut à son tour pouvoir faire
un dieu. Qui le pourrait croire, si l'expérience
ne nous faisoit voir qu'une erreur si stupide et
si brutale n'étoit pas seulement la plus uni-
verselle, mais encore la plus enracinée et la
plus incorrigible parmi les hommes? Ainsi il
faut reconnoitre, à la confusion du genre hu-
main , que la première des vérités, celle que
le monde prêche, celle dont l'impression est
la plus puissante, étoit la plus éloignée de la
vue des hommes. La tradition qui la conser-
voit dans leurs esprits, quoique claire encore
et assez présente , si on y eût été attentif,
étoit prête à s'évanouir : des fables prodigieu-
ses, et aussi pleines d'impiété que d'extrava-
gance, prenoient sa place. Le moment étoit
venu où la vérité., mal gardée dans la mémoire
des hommes , ne pouvoit plus se conserver sans
être écrite , et Dieu ayant résolu d'ailleurs de
former son peuple à la vertu par des lois plus
expresses et en plus grand nombre, il résolut
en même temps de les donner par écrit.
Moïse fut appelé à cet ouvrage. Ce grand
homme recueillit l'histoire des siècles passés;
celle d'Adam , celle de Noé, celle d'Abraham ,
celle d'Isaac, celle de Jacob, celle de Joseph,
Universelle. 181
ou plutôt celle de Dieu même et de ses faits
admirables.
Il ne lui fallut pas déterrer de loin les tra-
ditions de ses ancêtres. Il naquit cent ans après
la mort de Jacob. Les vieillards de son temps
avoient pu converser plusieurs années avec ce
saint patriarche : la mémoire de Joseph , et des
merveilles que Dieu avoit faites par ce grand
ministre des rois d'Egypte , étoit encore ré-
cente. La vie de trois ou quatre hommes re-
montoit jusqu'à Noé , qui avoit vu les enfans
d'Adam , et touchoit , pour ainsi parler , à
l'origine des choses.
Ainsi les traditions anciennes du genre hu-
main , et celles de la famille d'Adam , n'é-
toient pas mal aisées à recueillir : la mémoire
en étoit vive; et il ne faut pas s'étonner si
Moïse, dans sa Genèse, parle des choses ar-
rivées dans les premiers siècles comme de
choses constantes , dont même on voyoit en-
core et dans les peuples voisins et dans la
terre de Chanaan , des monumens remar-
quables.
Dans le temps qu'Abraham, Isaac et Jacob
avoient habité cette terre , ils y avoient érigé
par-tout des monumens des choses qui leur
étoient arrivées. On y montroit encore les
lieux où ils avoient habité ; les puits qu'ils
avoient creusés dans ces pays secs, pour abreu-
ver leur famille et leurs troupeaux ; les mon-
tagnes où ils avoient sacrifié à Dieu , et où il
leur étoit apparu; les pierres qu'ils avoient
dressées ou entassées pour servir de mémo-
rial à la postérité ; les tombeaux, où reposoient
182 Discours sur l'Histoire
leurs cendres bénies. La mémoire de ces
grands hommes étoit récente, non-seulement
dans tout le pays , mais encore dans tout
l'Orient , où plusieurs nations célèbres n'ont
jamais oublié qu'elles venoient de leur race.
Ainsi , quand le peuple Hébreu entra dans
la terre promise, tout y célébroit leurs an-
cêtres; et les villes et les montagnes, et les
pierres mêmes, y parloient de ces hommes
merveilleux , et des visions étonnantes par
lesquelles Dieu les avoit confirmés dans l'an-
cienne et véritable croyance.
Ceux qui connoissent tant soit peu les an-
tiquités, savent combien les premiers temps
étoient curieux d'ériger et de conserver de
tels monumens, et combien la postérité rete-
noit soigneusement lesoccasionsqui les avoient
fait dresser. C'étoit une des manières d'écrire
l'histoire. On a depuis façonné et poli les
pierres, et les statues ont succédé après les
colonnes, aux masses grossières et solides que
les premiers temps érigeoient.
On a même de grandes raisons de croire
que , dans la lignée où s'est conservée la con-
noissance de Dieu , on conservoit aussi par
écrit des mémoires des anciens temps : car
les hommes n'ont jamais été sans ce soin. Du
moins est-il assuré qu'il se faisoit des canti-
ques que les pères apprenoient à leurs enfans ;
cantiques qui', se chantant dans les fêtes et
dans les assemblées, y perpétuoient la mé-
moire des actions les plus éclatantes des siè-
cles passés.
De là est née la poésie , changée dans la
Universelle. i83
suite en plusieurs formes, dont la plus an-
cienne se conserve encore dans les odes et dans
les cantiques employés par tous les anciens,
et encore à présent par les peuples qui n'ont
pas l'usage des lettres , à louer la divinité et les
grands hommes.
Le style des ces cantiques, hardi, extraor-
dinaire , naturel toutefois en ce qu'il est propre
à représenter la nature dans ses transports ,
qui marche pour cette raison par de vives et
impétueuses saillies , affranchi des liaisons
ordinaires que recherche le discours uni , ren-
fermé d'ailleurs dans des cadences nombreu-
ses qui en augmentent la force , surprend
l'oreille, saisit l'imagination , émeut le cœur,
et s'imprime plus aisément dans la mémoire.
Parmi tous les peuples du monde, celui où
de tels cantiques ont été le plus en usage, a
été le peuple de Dieu. Moïse en marque unfa, xxi.
grand nombre qu'il désigne par les premiers a'? „7." l8"
vers, parce que le peuple savoit le reste. Lui-
même en a fait deux de cette nature. Le pre- EXOd. xv.
mier nous met devant les yeux le passage
triomphant de la mer rouge, et les ennemis
du peuple de Dieu, les uns déjà noyés, et
les autres à demi-vaincus par la terreur. Par rwwu
le second, Moïse confond l'ingratitude <Juxxxil-
peuple , en célébrant les bontés et les mer-
veilles de Dieu. Les siècles suivans l'ont imité.
C'étoit Dieu et ses œuvres merveilleuses qui
faisoient le sujet des odes quJils ont composées.
Dieu les inspiroit lui-même, et il n'y a pro-
prement que le peuple de Dieu où la poésie soit
^ciiue par enthousiasme.
i84 Discours sur l'Histoire
Jacob avoit prononcé dans ce langage
mystique, les oracles qui contenoient la des-
tinée de ses enfans , afin que chaque tribu
retint plus aisément ce qui la touchoit, et
apprit à louer celui qui n'étoit pas moins ma-
gnifique dans ses prédictions, que fidèle à les
accomplir.
Voilà les moyens dont Dieu s'est servi pour
conserver jusqu'à Moïse la mémoire des choses
passées. Ce grand homme, instruit par tous
ces moyens , et élevé au-dessus par le Saint-
Esprit , a écrit les oeuvres de Dieu avec une
exactitude et une simplicité qui attirent la
croyance et l'admiration, non pas à lui, mais
à Dieu même.
Il a joint aux choses passées, qui conte-
noient l'origine et les anciennes traditions du
peuple de Dieu , les merveilles que Dieu fai-
soit actuellement pour sa délivrance. De cela
il n'allègue point aux Israélites d'autres té-
moins que leurs yeux. Moïse ne leur conte
point des choses qui se soient passées dans des
retraites impénétrables et dans des antres
profonds ; il ne parle point en l'air : il parti-
cularise et circonstancié toutes choses ,
comme un homme qui ne craint point d'être
démenti. Il fonde toutes leurs lois et toute
leur république sur les merveilles qu'ils ont
vues. Ces merveilles n'étoient rien moins que
la nature changée tout-à-coup en diiférentes
occasions, pour les délivrer et pour punir leurs
ennemis; la mer séparée en deux, la terre
entr'ouverte , un pain céleste 9 des eaux abon-
dantes tirées d'un rocher par un coup de
Universelle. ï85
verge, le ciel qui leur donnoit un signal vi-
sible pour marquer leur marche, et d'autres
miracles semblables qu'ils ont vu durer qua-
rante ans.
Le peuple d'Israël n'étoit pas plus intelli-
gent ni plus subtil que les autres peuples, qui ,
s'étant livrés à leurs sens, ne pouvoient con-
cevoir un Dieu invisible. Au contraire, il étoit
grossier et rébelle autant ou plus qu'aucun
autre peuple. Mais ce Dieu , invisible dans
sa nature, se rendoit tellement sensible par
de continuels miracles, et Moïse les inculquoit
avec tant de force , qu'à la fin ce peuple char-
nel se laissa toucher de l'idée si pure d'un
Dieu qui faisoit tout par sa parole , d'un Dieu
qui n'étoit qu'esprit , que raison et intelli-
gence.
De cette sorte , pendant que l'idolâtrie , si
fort augmentée depuis Abraham , couvroit
toute la surface de la terre, la seule postérité
de ce patriarche en étoit exempte. Leurs en-
nemis leur rendoient ce témoignage; et les
peuples où la vérité de la tradition n'étoit
pas encore tout-à-fait éteinte , s'écrioient avec
étonnement : On ne voit point d'idole en Ja- „ *»«•
» » .. . . j .. XXIII. ai.
coo ; on ny voit point de présages supersli-™^.
tieux ; on n'y voit point de divinations , ni
de sortilèges ; c'est un peuple qui se fie au
Seigneur son Dieu , dont la puissance est in-
vincible.
Pour imprimer dans les esprits l'unité de
Dieu, et la parfaite uniformité qu'il deman-
doit dans son culte. Moïse répète souvent que£™' xn.
dans la terre promise, ce Dieu unique choi-xvi.'xvii.
186 Discours sur l'Histoire
siroit un lieu dans lequel seul se feroient les
fêtes, les sacrifices, et tout le service public.
En attendant ce lieu désiré , durant que le
peuple erroit dans le désert , Moïse construi-
sit le tabernacle , temple portatif, où les en-
fans d'Israël présentaient leurs vœux au Dieu
qui avoit fait le ciel et la terre , et qui ne dé-
daignoit pas de voyayer pour ainsi dire avec
eux , et de les conduire.
Sur ce principe de religion , sur ce fonde-
ment sacré, étoit bâtie toute la loi; loi sainte,
juste , bienfaisante , honnête , sage , pré-
voyante et simple , qui lioit la société des
hommes entre eux par la sainte société de
l'homme avec Dieu.
A ces saintes institutions, il ajouta des cé-
rémonies majestueuses, des fêtes qui rappe-
loient la mémoire des miracles par lesquels le
peuple d'Israël avoit été délivré, et, ce qu'au-
xxviii. cun autre législateur n'avoit osé faire , des
assurances précises que tout leur réussiroit
tant qu'ils vivroient soumis à la loi , au lieu
que leur désobéissance seroit suivie d'une
manifeste et inévitable vengeance. 11 falloit
être assuré de Dieu pour donner ce fonde-
ment à ses lois; et l'événement a justifié que
Moïse n'avoit pas parlé de lui-même.
Quant à ce grand nombre d'observances
dont il a chargé les Hébreux , encore que
maintenant elles nous paroissent superflues ,
elles étoient alors nécessaires pour séparer le
peuple de Dieu des autres peuples , et ser-
voient comme de barrière à l'idolâtrie, de peur
Ptvt tron
xxvn
tic
Universelle. 187
qu'elle n'entraînât ce peuple choisi avec tous
les autres.
Pour maintenir la religion et toutes les tra-
ditions du peuple de Dieu , parmi les douze
tribus une tribu est choisie , à laquelle Dieu
donne en partage , avec les dimes et les obla-
tions , le soin des choses sacrées. Lévi et ses
enfans sont eux - mêmes consacrés à Dieu
comme la dime de tout le peuple. Dans Lévi ,
Aaron est choisi pour être souverain pontife;
et le sacerdoce est rendu héréditaire dans sa
famille.
Ainsi les autels ont leurs ministres, la loi a
ses défenseurs particuliers ; et la suite du
peuple de Dieu est justifiée par la succession
de ses pontifes , qui va sans interruption de-
puis Aaron le premier de tous.
Mais , ce qu'il y avoit de plus beau dans
cette loi , c'est qu'elle préparoit la voie à une
loi plus auguste , moins chargée de cérémo-
nies, et plus féconde en vertus.
Moïse , pour tenir le peuple dans l'attente
de cette loi , leur confirme la venue de ce
grand prophète qui devoit sortir d'Abraham ,
d'îsaac et de Jacob. Dieu, dit-il, cous *ù^xyÏÏl5ï
ci fera , du milieu de votre nation et du nombres-
de vos jrères , un prophète semblable à moi:
écoutez-le. Ce prophète semblable à Moïse ,
législateur comme lui, qui peut-il être sinon
le Messie , dont la doctrine devoit un jour
régler et sanctifier tout l'univers ?
Jusqu'à lui il ne devoit point s'élever en
tout Israël un prophète semblable à Moïse /XxxïvT
à qui Dieu parlât face à face , et qui donnât
188 Discours sun l'Histoire
des lois à son peuple. Aussi jusqu'aux temps
du Messie , le peuple, dans tous les temps et
dans toutes les difficultés, ne se fonde que sur
Moïse. Comme Rome révéroit les lois de Ro-
mulus , de Numa et des douze tables; comme
Athènes recouroit à celles de Solon ; comme
Lacédémone conservoit et 1 especloit celles de
Lycurgue , le peuple Hébreu alléguoit sans
cesse celles de Moïse. Au reste , le législateur
yavoit si bien réglé toutes choses, que jamais
on n'a eu besoin d'y rien changer. C'est pour-
quoi le corps du droit judaïque n'est pas un
recueil de diverses lois faites dans des temps
et dans des occasions différentes. Moïse ,
éclairé de l'esprit de Dieu , avoit tout prévu.
On ne voit point d'ordonnances ni de David,
ni de Salomon, ni de Josaphat, ou d'Ezéchias ,
quoique tous très-zélés pour la justice. Les
bons princes n'avoient qu'à faire observer la
*'cReg'U '1°' ^e Moïse, et se contentoient d'en recom-<
mander l'observance à leurs successeurs. Y
3. xîïâ^* ajouter, ou en retrancher un seul article, étoit
ttc un attentat que le peuple eût regardé avec
horreur. On avoit besoin de la loi à chaque
moment, pour régler non-seulement les fêtes ,
les sacrifices , les cérémonies , mais encore
toutes les autres actions publiques et particu-
lières, les jugemens, les contrats, les maria-
ges, les successions, les funérailles, la forme
même des habits, et en général tout ce qui
regarde les mœurs. Il n'y avoit point d'autre
livre où l'on étudiât les préceptes de la bonne
vie. Il falloit le feuilleter et le méditer nuit
et jour, en recueillir des sentences, les avoir
Universelle. i 8g
toujours devant les yeux. C'étoit là que les
enfans apprenoient à lire. La seule règle d'é-
ducation qui étoit donnée à leurs parens, étoit
de leur apprendre , de leur inculquer, de leur
faire observer cette sainte loi , qui seule pou-
voit les rendre sages dès l'enfance. Ainsi elle
devoit être entre les mains de tout le monde.
Outre la lecture assidue que chacun en devoit
faire en particulier, on en faisoit tous les sept Devteron.
ans , dans l'année solennelle de la rémission et a. klT.
du repos, une lecture publique, et comme une vlllx718-
nouvelle publication à la fête des tabernacles,
où tout le peuple étoit assemblé durant huit
jours. Moïse fit déposer , auprès de l'arche ,
l'original du Deutéronome : c'étoit un abrégé Deuerm.
de toute la loi. Mais de peur que, dans la
suite des temps , elle ne fût altérée par la ma-
lice ou par la négligence des hommes , outre
les copies qui couroient parmi le peuple , on
en faisoit des exemplaires authentiques , qui ,
soigneusement revus et gardés par les prêtres
et les lévites, tenoient lieu d'originaux. Les
rois ( car Moïse avoit bien prévu que ce peuple
voudroit enfin avoir des rois comme tous les
autres) , les rois, dis-je, étoient obligés, par
une loi expresse du Deutéronome , à recevoir Demtron.
des mains des prêtres un de ces exemplaires si XVI1' l8*
religieusement corrigés , afin qu'ils le trans-
crivissent , et le lussent toute leur vie. Les
exemplaires ainsi revus par autorité publique,
étoient en singulière vénération à tout le peu-
ple : on les regardoit comme sortis immédia-
tement des mains de Moïse , aussi purs et
aussi entiers que Dieu les lui avoit dictés. Un
190 Discours sur l'Histoire
ancien volume de cette sévère et religieuse
correction ayant été trouvé dans la maison du
4. R<s- Seigneur sous le règne de Josias (et peut-
xxn 8* être étoit-ce l'original même que Moïse avoit
ixxîv!*' hit mettre auprès de l'arche) , excita la piété
J4- etc. Je ce saint roi , et lui fut une occasion de
porter ce peuple à la pénitence. Les grands
effets qu'a opéré dans tous les temps la lec-
ture publique de cette loi, sont innombrables.
ILn un mot, c'étoit un livre parfait, qui, étant
joint par Moïse à l'histoire du peuple de Dieu ,
lui apprenoit tout ensemble son origine , sa
religion, sa police , ses mœurs , sa philoso-
phie , tout ce qui sert à régler la vie , tout
ce qui unit et forme la société, les bons et les
mauvais exemples , la récompense des uns , et
les chàtimens rigoureux qui avoient suivi les
autres.
Par cette admirable discipline, un peuple
sorti d'esclavage , et tenu quarante ans dans
un désert, arrive tout formé à la terre qu'il
xxxiron "doit occuper. Moïse le mène à la porte , et ,
averti de sa fin prochaine, il commet ce qui
reste à faire à Josué. Mais , avant que de
mourir, il composa ce long et admirable can-
Dtvteron. tique qui commence par ces paroles : O deux ,
xxxn- écoutez ma voix ; que la terre prête Voreille
aux paroles de ma bouche. Dans ce silence
de toute la nature, il parle d'abord au peuple
avec une force inimitable ; et prévoyant ses
infidélités, il lui en découvre l'horreur. Tout
d'un coup il sort de lui-même, comme trou-
vant tout discours humain au - dessous d'un
sujet si grand ; il rapporte ce que Dieu dit , et
Universelle. 191
le fait parler avec tant de hauteur et tant de
bonté, qu'on ne sait ce qu'il inspire le plus,
ou la crainte et la confusion , ou [amour et la
confiance,
Tout le peuple apprit par cœur ce divin x£™''™-
cantique, par ordre de Dieu et de Moïse. Ce 32.
grand homme après cela mourut content ,
comme un homme qui n'avoit rien oublié pour
conserver parmi les siens la mémoire des bien-
faits et des préceptes de Dieu. Il laissa ses
enfans au milieu de leurs citoyens, sans au-
cune distinction et sans aucun établissement
extraordinaire. 11 a été admiré non-seulement
de son peuple , mais de tous les peuples du
monde ; et aucun législateur n'a jamais eu un
si grand nom parmi les hommes.
On tient qu'il a écrit le livre de Job. La
sublimité des pensées et la majesté du style
rendent cette histoire digne de Moïse. De peur
que les Hébreux ne s'enorgueillissent, en s'at-
tribuant à eux seuls la grâce de Dieu , il étoit
bon de leur faire entendre que ce grand Dieu
avoit ses élus , même dans la race d'Esati.
Quelle doctrine étoit plus importante ? Et
quel entrelien plus utile pouvoit donner Moïse
au peuple affligé dans le désert, que celui de
la patience de Job, qui , livré entre les mains
de Satan pour être exercé par toutes sortes de
peines, se voit privé de ses biens, de ses en-
fans et de toute consolation sur la terre; in^
continent après, frappé d'une horrible ma-
ladie, et agité au-dedans par la tentation du
blasphème et du désespoir, qui néanmoins , en
demeurant fermerait voir qu'une ame fidelle ,
192 Discours sur l'Histoire
soutenue du secours divin , au milieu des
épreuves les plus effroyables , et malgré les
plus noires pensées que l'esprit malin puisse
job. xiii. suggérer, sait non-seulement conserver une
'f-ïW** confiance invincible, mais encore s'élever,
i5.XYI.ai. » î i i
xix. 25. par ses propres maux, a la plus haute con-
templation , et reconnoître dans les peines
qu'elle endure, avec le néant de l'homme, le
suprême empire de Dieu et sa sagesse infinie ,
Voilà ce qu'enseigne le livre de Job. Pour
garder le caractère du temps, on voit la foi
du saint homme couronnée par des prospérités
temporellesimais cependant le peuple de Dieu
apprend à connoitre quelle est la vertu des
souffrances , et à goûter la grâce qui devoit un
jour être attachée à la croix.
Exod. il. Moïse l'avoit goûtée, lorsqu'il préféra les
io. u. iô. souflfrances et l'ignominie qu'il falloit subir
avec son peuple , aux délices et à l'abondance
Heb. xi.de la maison du roi d'Egypte. Dès-lors, Dieu
a.,. » .a . j^. ^ gOUter jes opprobres de Jésus-Christ. U
les goûta encore davantage dans sa fuite pré-
cipitée , et dans son exil de quarante ans. Mais
il avala jusqu'au fond le calice de Jésus-
Christ, lorsque, choisi pour sauver ce peuple ,
mm. xiv.il lui en fallut supporter les révoltes conti-
nuelles , «où sa vie étoit en péril. Il apprit ce
qu'il en coûte à sauver les enfans de Dieu ,
et fit voir de loin ce qu'une plus haute déli-
vrance devoit un jour coûter au Sauveur du
monde.
Ce grand homme n'eut pas même la con-
solation d'entrer dans la terre promise : il la
vit seulement du haut d'une montagne, et
n'eut
Universelle. ïg3
n'eut point de honte d'écrire qu'il en étoit ex- Nvm. xx.
cîus par un péché qui , tout léger qu'il paroît,90,
mérita d'être châtié si sévèrement dans un
homme dont la grâceétoitsi éminente. Moïse
servit d'exemple à la sévère jalousie de Dieu ,
et au jugement qu'il exerce avec une si terrible
exactitude sur ceux que ses dons obligent à
une fidélité plus parfaite.
Mais un plus haut mystère nous est montré
dans l'exclusion de Moïse. Ce sage législa-
teur , qui ne fait , par tant de merveilles , que
de conduire les enfans de Dieu dans le voi-
sinage de leur terre , nous sert lui-même de
preuve que sa loi ne mené rien à la perfection , «<*• Vn-
et que, sans nous pouvoir donner l'accom-
plissement des promesses , elle nous les fait
saluer de loin , ou nous conduit , tout au plus , i0lb{i!- XL
comme à la porte de notre héritage. C'est un
Josué , c'est un Jésus , car c'étoit le vrai non
de Josué , qui par ce nom et par son office
représentoit le Sauveur du monde : c'est cet
homme si fort au-dessous de Moïse en toutes
choses, et supérieur seulement par le nom qu'il
porte , c'est lui , dis-je , qui doit introduire le
peuple de Dieu dans la Terre-Sainte.
Par les victoires de ce grand homme , de-
vant qui le Jourdain retourne en arrière , les
murailles de Jéricho tombent d'elles-mêmes ,
et le soleil s'arrête au milieu du ciel ; Dieu
établit ses enfans dans la terre de Chanaan ,
dont il chasse, par lemême moyen, despeuples
abominables. Par la haine qu'il donnoit pour
eux à ses fidèles , il leur inspiroit un extrême
éloignement de leur impiété ; et le châtiment
Tome /. I
194 Discours sur l'Histoire
qu'il en fit par leur ministère les remplit eux-
mêmes de crainte pour la justice divine dont
Procop. uh. ils exécutoient les décrets. Une partie de ces
Vand. hel' peuples que Josué chassa de leur terre, s'éta-
blirent en Afrique , où on trouva long-temps
après , dans une inscription ancienne , le mo-
nument de leur fuite et des victoires de Josué.
Après que ces victoires miraculeuses eurent
misles Israélites en possession delaplus grande
jos. xni. partie de la terre promise à leurs pères , Josué,
X1iw"3'et Eléazar souverain pontife , avec les chefs
xxxiv53 *^es à°uze tribus , leur en firent le partage ,
ly XIV selon la loi de Moïse , et assignèrent à la tribu
xv.' 'de Juda le premier et le plus grand lot. Dès le
ç.'vii.ia." temps de Moïse , elle s'étoit élevée au-dessus
i'plT.v.2. des autres en nombre , en courage et en di-
gnité. Josué mourut , et le peuple continua la
jud. 1. 1. a. conquête de la Terre-Sainte. Dieu voulut que
la tribu de Juda marchât à la tête , et déclara
qu'il avoit livré le pays entre ses mains. En
Uiâ. 4. s. effet , elle défit les Chananéens , et prit Jéru-
salem , qui devoit être la Cité sainte et la ca-
pitale du peuple de Dieu. C'étoit l'ancienne
Salem, où Mechisédech avoit régné du temps
Hibr. vu. d'Abraham ; Melchisédech , ce roi de justice ,
( car c'est ce que veut dire son nom ) et en
même temps roi de paix , puisque Salem veut
dive paix , qu'Abraham avoit reconnu pour le
plus grand pontife qui fut au monde, comme
si Jérusalem eût été dès -lors destinée à être
Jud, 1. 21. une ville sainte et le chef delà Religion. Cette
ville fut donnée d'abord aux enfans de Ben-
jamin , qui , foibles et en petit nombre , ne
jurent chasser les Jébuséens , anciens habi-
Universelle. rc)!>
tans du pays, et demeurèrent parmi eux. Sous
Jes juges , le peuple de Dieu est diversement
traité , selon qu'il fait bien ou mal. Après la
mort des vieillards qui avoient vu les miracles
de la main de Dieu , la mémoire de ces grands
ouvrages s'affoiblit, et la pente universelle du
genre humain entraine le peuple à l'idolâtrie.
Autant de fois quJil y tombe , il est puni : au-
tant de fois qu'il se repent , il est délivré. La
foi de la Providence, et la vérité des promesses
et des menaces de Moïse se confirment de plus
en plus dans le cœur des vrais fidèles. Mais
Dieu préparoit encore de plus grands exem-
ples. Le peuple demanda un roi , et Dieu lui
donna Saùh, bientôt réprouvé pour ses péchés:
il résolut enfin d'établir une famille royale
d'où le Messie sortiroit , et il la choisit dans
Juda. David , un jeune berger sorti de cette Xy,R'^
tribu , le dernier des enfans de Jessé , dont
son père ni sa famille ne connoissoit pas le
mérite, mais que Dieu trouva selon son cœur,
fut sacré par Samuel dans Bethléem , sa
patrie.
Ici le peuple de Dieu prend une forme plus iv.
auguste. La royauté est affermie dans la mai-roTt' i"
son de David. Cette maison commence parprophste5,
deux rois de caractères différens,"mais admi-
rables tous deux. David , belliqueux et con-
Îuérant , subjugue les ennemis du peuple de
)ieu , dont il fait craindre les armes par tout
l'Orient ; et Salomon , renommé par sa sagesse
au-dedans et au-dehors, rend ce peuple heu-
reux par une paix profonde. Mais la suite de
la religion nous demande ici quelques remar-
I a
196 Discours Sun i/Histoire
ques particulières sur la vie de ces deux grands
rois.
David régna d'abord sur Juda , puissant et
victorieux ; et ensuite il fut reconnu partout
2. mg. v. Israël. Il prit sur les Jébuséens la forteresse
il Par. xi. de Sion , qui étoit la citadelle de Jérusalem.
' 7' 8* Maître de cette ville , il y établit , par ordre
de Dieu , le siège de la royauté et celui de la
». par. n. religion. Sion fut sa demeure ; il bâtit autour,
et la nomma la Cité de David. Joab , fils de
sa sœur, bâtit le reste de la ville ; et Jérusa-
lem prit une nouvelle forme. Ceux de Juda
occupèrent tout le pays : et Benjamin , petit
en nombre , y demeura mêlé avec eux.
L'arche d'alliance bâtie par Moïse , où Dieu
reposoit sur les chérubins , et où les deux ta-
aReg. iv.bles du décalogue étoient gardées , n'avoit
point de place fixe. David la mena en triomphe
dans Sion , qu'il avoit conquise par le tout-
puissant secours de Dieu , afin que Dieu régnât
dans Sion , et qu'il y fût reconnu comme le
protecteur de David , de Jérusalem et de tout
1 p^. xvi. le royaume. Mais le tabernacle , où le peuple
39 XXIa9 avoit servi Dieu dans le désert, étoit encore
à Gabaon ; et c'étoit là que s'offroient les sa-
crifices, sur l'autel que Moïse avoit élevé. Ce
n'étoit qu'en attendant qu'il y eût un temple
où l'autel fût réuni avec l'arche , et où se fit
a Reg. tout le service.Quand David eut défait tous ses
v"Lpur. ennemis , et qu'il eut poussé les conquêtes du
XVne'g. PeuP^e de Dieu jusqu'à l'Euphrate , paisible
XX.IV~& et victorieux , il tourna toutes ses pensées à
xxiietseq.i établissement du culte divin ; et, sur la même
"vuH'io?1"' montagne où Abraham , prêt à immoler son
Universelle. 197
fils unique , fut retenu par la main d'un ange,
il désigna , par ordre de Dieu , le lieu du
temple.
Il en fit tous les dessins ; il en amassa les
riches et précieux matériaux ; il y destina les
dépouilles des peuples et des rois vaincus.Mais
ce temple, qui devoit être disposé par le con-
quérant , devoit être construit par le pacifique.
Salomon le bâtit sur le modèle du tabernacle.^^J
L'autel des holocaustes , l'autel desparfums,*^™
le chandelier d'or, les tables des pains de pro- vii.
position, tout le reste des meubles sacrés du
temple , fut pris sur des pièces semblables que
Moïse avoit fait faire dans le désert. Salomon
n'y ajouta que la magnificence et la grandeur.
L'arche , que l'homme de Dieu avoit cons-
truite, fut posée dans le Saint des Saints, lieu
inaccessible , symbole de l'impénétrable ma-
jesté de Dieu et du ciel interdit aux hommes,
jusqu'à ce que Jésus-Christ leur en eût ouvert
l'entrée par son sang. Au jour de la dédicace
du temple , Dieu y parut dans sa majesté. Il
choisit ce lieu pour y établir son nom et son
culte. Il y eut défense de sacrifier ailleurs.
L'unité de Dieu fut démontrée par l'unité de
son temple. Jérusalem devint une cité sainte,
image de l'Eglise où Dieu devoit habiter
comme dans son véritable temple , et du ciel
où il nous rendra éternellement heureux par
la manifestation de sa gloire.
Après que Salomon eut bâti le temple , il a. P>*.
bâtit encore le palais des rois , dont l'architec-
ture étoit digne d'un si grand prince. Sa maison
de plaisance, qu'on appela le Bois du Liban ,
I 3
198 Discours sur l'Histoire
étoit également superbe et délicieuse. Le pa-
lais , qu'il éleva pour la reine , fut une nou-
velle décoration à Jérusalem. Tout étoit grand
* dans ces édifices ; les salles, les vestibules, les
galeries , les promenoirs , le trône du roi , et
le tribunal où il rendoit la justice : le cèdre
fut le seul bois qu'il employa dans ces ouvra-
ges. Tout y reluisoit d'or et de pierreries. Les
citoyens et les étrangers admiroient la majesté
des rois d'Israël. Le reste répondoit à cette
magnificence , les villes , les arsenaux , les
3. P". x. chevaux , les chariots , la garde du prince.
vÎjjuÎa. Le commerce , la navigation et le bon ordre ,
avec une paix profonde , avoient rendu Jéru-
salem la plus riche ville de l'Orient. Le
royaume étoit tranquille et abondant : tout y
représentoitla gloire céleste. Dans les combats
de David, on voyoit les travaux par lesquels
il la falloit mériter ; et on voyoit dans le
règne de Salomon , combien la jouissance en
étoit paisible.
Au reste , l'élévation de ces deux grands
rois, et de la famille royale , fut l'effet d'une
élection particulière. David célèbre lui-même
la merveille de cette élection par ces paroles :
xx\ïnp^ieu a cn0^ les PT'inces dans la tribu de
&. 4 Juda, Dans la maison de Juda , // a choisi
la maison de mon père. Parmi les en/ans
de mon père , // lui a plu de m' élire roi sur
tout son peuple d'Israël ; et , parmi mes
en/ans ( car le Seigneur m'en a donné plu-
sieurs ) il a choisi Salomon , pour être
assis sur le trône du Seigneur et régner sur
Israël.
Universelle. 199
Cette élection divine avoit un objet plus
haut que celui qui paroit d'abord. Ce Messie,
tant de fois promis comme le fils d'Abraham ,
devoit aussi être le fils de David et de tous
les rois de Juda. Ce fut en vue du Messie, et
de son règne éternel, que Dieu promit à Da-
vid que son trône subsisteroit éternellement,
Salomon, choisi pour lui succéder, étoit des-
tiné à représenter la personne du Messie.
C'est pourquoi Dieu dit de lui : Je serai son y|j Ry.
père , il sera mon fils ; chose qu'il n'a;iama,sxiIf "^
dite, avec cette force, d'aucun roi ni d'aucun
homme.
Aussi , du temps de David , et sous les rois
ses enfans , le mystère du Messie se déclare-
t-il plus que jamais , par des prophéties ma-
gnifiques et plus claires que le soleil.
David l'a vu de loin, et l'a chanté dans ses
pseaumes avec une magnificence que rien
n'égalera jamais. Souvent il ne pensoit qu'à
célébrer la gloire de Salomon son fils; et tout
d'un coup ravi hors de lui-me.raeet transporté
bien loin au-delà, il a vu celui gui est plus ai •>«}. vi.
que Salomon en gloire aussi bien qu en sagesse. ps. lxxjl
Le Messie lui a paru assis sur un trône plus5'11- l7'
durable que le soleil et que la lune. Il a vu
à ses pieds toutes les nations vaincues , et
ensemble bénies en lui , conformément à la
promesse faite à Abraham. Il a élevé sa vue
plus haut encore : il l'a vu dans les lumières*"*- <*
des saints et devant l'aurore , sortant éternel-
ment du sein de son Père , pontife éternel , et
sans successeur , ne succédant aussi à per-
sonne , créé extraordinairement , non selon
I 4
20o Discours sur l'Histoire
l'ordre d'Aaron : mais selon l'ordre de Mel-
chisédech , ordre nouveau que la loi ne con-
noissoit pas. 11 l'a vu assis à la droite de Dieu.
regardant du plus haut des eieux ses ennemis
abattus. 11 est étonné d'un si grand spectacle;
et ravi de la gloire de son fils , il l'appelle son
Seigneur.
Pt, xnv. 11 l'a vu Dieu , que Dieu avoit oint pour îe
3. <♦. 5. o. 7. £a jre r(igner sur toute la terre par sa douceur ,
par sa vérité et par sa justice. Il a assisté en
esprit au conseil de Dieu , et a ouï de la
propre bouche du Père éternel ,' cette parole
Ps. 11. y. 7. qu'il adresse à son Fils unique: Je t'ai engendré
aujourd'hui , à laquelle Dieu joint la pro-
messe d'un empire perpétuel , qui s'étendra
sur tous les Gentils , et n'aura point d'autres
Uid. 1. a. bornes que celles du monde. Les peuples fré-
missent en vain : les rois et les princes font des
complots inutiles. Le Seigneur se rit du haut
des cieux de leurs projets insensés , et établir.
nid.iotetc malgré eux l'empire de son Christ. Il l'établi!
sur eux -mêmes ; et il faut qu'ils soient les
premiers sujets de ce Christ dont ils vouloie?)!
secouer le joug. Et , encore que le règne d<*
ce grand Messie soit souvent prédit dans les
Ecritures sous des idées magnifiques , Dieu
n'a point caché à David les ignominies de ce
béni fruit de ses entrailles. Cette instruction
étoit nécessaire au peuple de Dieu. Si ce peu-
ple , encore infirme , avoit besoin d'être attiré
par des promesses temporelles, il ne falloit
pourtant pas lui laisser regarder les grandeurs
humaines comme sa souveraine félicité et
comme son unique récompense : c'est pour-
Universelle. 201
quoi Dieu montre de loin ce Messie , tant
promis et tant désiré , le modèle de la per-
fection et l'objet de ses complaisances , abîmé
dans la douleur. La croix paroit à David
comme le trône véritable de ce nouveau Roi.
Il voit ses mains et ses pieds percés , tous ses Ps. xxi.
os marqués sur sa peau par tout le poids de ,7' l8 19*
son corps violemment suspendu , ses hahiis p ,-.i xvm.
partagés , sa robe jetée au sort > sa langue™
abreuvée de fiel et de vinaigre , ses ennemis ps. xxi.
frémissant autour de lui et s3 assouvissant del\i33aly17'
son sang. Mais il voit en même temps les
glorieuses suites de ses humiliations ; tous lès M*.** *?,
peuples de la terre se ressouvenir de leur'tseq'
Dieu y oublié depuis tant de siècles; les pau-
vres venir les premiers à la table du Messie ,
et ensuite les rie lies et les puis sans ; tous
l adorer et le bénir : lui , présidant dans la
grande et nombreuse Eglise 9 c'est-à-dire,
dans l'assemblée des nations converties , et y
annonçant à ses frères le nom de Dieu et ses
vérités éternelles. David, qui a vu ces choses,
a reconnu , en les voyant , que le royaume
de son fils n'étoit pas de ce monde. 11 ne s'en
étonne pas , car il sait que le monde passe ;
et un prince, toujours si humble sur le trône,
voyoit bien qu'un trône n'étoit pas un bien où
se dussent terminer ses espérances.
Les autres prophètes n'ont pas moins vu le
mystère du Messie. Il n'y a rien de grand ni
de glorieux qu'ils n'aient dit de son règne.
L'un voit Bethléem , la plus petite ville de muh.v.*.
Juda , illustrée par sa naissance ; et en même*
temps , élevé plus haut , il voit une autre nais-
1 5
no2 Discours sur l'Histoire
sancc par laquelle il sort de toute éternité du
sein de son Père : l'autre voit la virginité de
u. vu. 14. sa Mère , un Emmanuel , un Dieu avec nous
u. ix. 6. sortir de ce sein virginal , et un enfant admi-
rable qu'il appelle Dieu. Celui-ci le voit entrer
Ma\.\\\.\. dans son temple : cet autre le voit glorieux
1*. xi. 10. dans son tombeau où la mort a été vaincue.
'9* En publiant ses magnificences , ils ne taisent
zaeh. xl pas ses opprobres. Us l'ont vu vendu à son peu-
ple ; ils ont su le nombre et l'emploi des trente
pièces d'argent dont il a été acheté. En même
temps qu'ils font vu grand et élevé , ils font
h. m. 13. vu méprisé et méconnaissable au milieu des
Ulh /tommes; Vétonnement du monde autant par
sa bassesse que par sa grandeur : le dernier
des hommes : l'homme de douleur chargé de
tous nos péchés ; bienfaisant , et méconnu ;
défiguré par ses plaies , et par Ici guérissant
les nôtres ; traité comme un criminel ; mené
au supplice avec des médians ; et se livrant ,
comme un agneau innocent , paisiblement à la
mort ; une longue postérité naitre de lui par
ce moyen , et la vengeance déployée sur son
jfen. ix. peuple incrédule. Afin que rien ne manquât
à la prophétie , ils ont compté les années jus-
qu'à sa venue; et, à moins que de s'aveugler,
il n'y a plus moyen de le méconnoitre.
Non - seulement les prophètes voyoient
Jésus - Christ , mais encore ils en étoient
ia figure , et représentoient ses mystères ,
principalement celui de la croix. Presque
tous , ils ont souffert persécution pour la jus-
tice , et nous ont figuré dans leurs souffrances
l'innocence et la vérité persécutée en Notre-
Universelle. 2o3
Seigneur. On voitElie et Elisée toujours me-
nacés. Combien de fois lsaïe a-t-il été la risée
du peuple et des rois , qui à la fin, comme
porte la tradition constante des Juifs , Pont
immolé à leur fureur ? Zacharie , fils de
Joïada , est lapidé ; Ezéchiel paroit toujours
dans l'affliction ; les maux de Jérémie sont
continuels et inexplicables ; Daniel se voit
deux fois au milieu des lions. Tous ont été
contredits et maltraités ; et tous nous ont fait
voir par leur exemple, que, si l'infirmité de
l'ancien peuple demandoit en général d'être
soutenu par des bénédictions temporelles ,
néanmoins les forts d'Israël , et les hommes
d'une sainteté extraordinaire, étoient nourris
dès-lors du pain d'afïliclion , et buvoient par
avance , pour se sanctifier , dans le calice
préparé au Fils de Dieu ; calice d'autant plus
rempli d'amertume , que la personne de Jésus-
Christ étoit plus sainte.
Mais , ce que les prophètes ont vu le plus
clairement , et ce qu'ils ont aussi déclaré dans
les termes les plus magnifiques , c'est la béné-
diction répandue sur les Gentils par le Messie.
Ce rejeton de Jessé et de David a paru au lxi«>;
saint prophète lsaïe , comme un signe donné
de Dieu aux peuples et aux Gentils, afin qu'ils
V invoquent. L'homme de douleur , dont les
plaies dévoient faire notre gu frison , étoit w. lit. j.v
choisi pour laver les Gentils par une sainte* iXiUlL
aspersion , qu'on reconnoit dans son sang et
dans le baptême. Les rois 9 saisis de respect
en sa présence , n osent ouvrir la bouche
devant lui» Ceux qui n'ont jamais oui parler
I 6'
204 Discours sur l'Histoire
de lui , le voient ; et ceux à qui il étoil inconnu ,
h. lv. 4. sont appelés pour le contempler. C'est le té-
moin donné aux peuples , c'est le chef et le
précepteur des Gentils, Sous lui un peuple in-
connu se joindra au peuple de Dieu , et les
u .lxii. Gentils y accourront de tous côtés. C'est le
Juste de S ion qui s'élèvera comme une lumière;
c'est son Sauveur qui sera allumé comme un
flambeau. Les gentils verront ce juste , et tous
les rois connoîtront cet Homme tant célébré
dans les prophéties de Sion.
Le voici mieux décrit encore , et avec un
caractère particulier. Un Homme d'une dou-
ceur admirable , singulièrement choisi de
i.1/*"]; Dieu , et l'objet de ses complaisances , déclare
s.xùx.ô.aux Gentils leur jugement : les îles attendent
sa loi. C'est ainsi que les Hébreux appellent
l'Europe et les pays éloignés. Il ne fera aucun
bruit : à peine l'entendra-t-on , tant il sera
doux et paisible. Une foulera pas aux pieds
un roseau brisé , ni n'éteindra un reste fumant
de toile brûlée. Loin d^accabler les infirmes et
les pécheurs , sa voix charitable les appellera ,
et sa main bienfaisante sera leur soutien. Il
ouvrira les jeux des aveugles , et tirera les
captifs de leur prison. Sa puissance ne sera
pas moindre que sa bonté. Son caractère essen-
tiel est de joindre ensemble la douceur avec
Fefficace : c'est pourquoi cette voix si douce
passera en un moment d'une extrémité du
monde à l'autre ; et sans causer aucune sédi-
tion parmi les hommes , elle excitera toute la
terre. 7/ n'est ni rebutant , ni impétueux ; et
celui que l'on connoissoit à peine , quand il
Universelle. 2o5
ëtoit dans la Judée , ne sera pas seulement le
fondement de l'alliance du peuple, mais encore
la lumière de tous les Gentils. Sous son règne h. xrx.
admirable , les Assyriens et les Egyptiens ne%k' a5,
seront plus avec les Israélites qu'un même
peuple de Dieu. Tout devient Israël , tout* • **».
devient saint. Jérusalem n'est plus une ville lxi.\. i.
particulière; c'est l'image" d'une nouvelle so- Lxii. î.a.
ciété où tous les peuples se rassemblent : l'Eu- 'jjcv. 1 2,
rope , l'Afrique et l'Asie reçoivent des prédi- ^xvi. i9.
cateurs dans lesquels Dieu a mis son signe , 20- "•
afin qu'ils découvrent sa gloire aux Gentils,
Les élus , jusqu'alors appelés du nom dls-
raël , auront un autre nom où sera marqué
l'accomplissement des promesses , et un amen
bienheureux. Les prêtres et les lévites , qui
jusqu'alors sortoient d'Aaron , sortiront doré-
navant du milieu de la gentilité. Un nouveau Mahch. t
sacrifice plus pur et plus agréable que les an-10'1*1*
ciens, sera substitué à leur place; et on saura
pourquoi David avoit célébré un pontife d'un
nouvel ordre. Le Juste descendra du ciel comme ps. cix,
une rosée , la terre produira son germe , et ce Ï£.ï£v" 8'
sera le Sauveur avec lequel on verra naître la
justice. Le ciel et la terre s'uniront pour pro-
duire , comme par un commun enfantement ,
celui qui sera tout ensemble céleste et terres-
tre : de nouvelles^idées de vertu paroîtrontau
monde dans ses exemples et dans sa doctrine;
et la grâce qu'il répandra , les imprimera dans
les cœurs. Tout change par sa venue ; et Dieu
jure par lui-même que tout genou fléchira de-
vant lui , et que toute langue reconnoîtra sa
souveraine puissance.
2o6 Discours sur l'Histoire
- Voilà une partie des merveilles que Dieu a
montrées aux prophètes sous les rois enfans de
David , et à David avant tous les autres. 1 ous
ont écrit par avance l'histoire du Fils de Dieu,
qui devoit aussi être fait le fils d'Abraham et
de David. Cest ainsi que tout est suivi dans
l'ordre des conseils divins. Ce Messie , montré
de loin comme le fils d'Abraham , est encore
montré de plus près comme le fils de David.
Un empire éternel lui est promis : la connois-
sance de Dieu répandue partout l'univers, est
marquée comme le signe certain et comme le
fruit de sa venue : la conversion des Gentils ,
et la bénédiction detous les peuples du monde,
Ï ►remise depuis si long-temps à Abraham , à
saac et à Jacob , est de nouveau confirmée ,
et tout le peuple de Dieu vit dans cette attente.
a.R^.vii. Cependant Dieu continue à le gouverner
L'rÏ" ix. d'une manière admirable. Il fait un nouveau
1 p"fvn. pacte avec David , et s'oblige de le protéger ,
uetseq. \u[ ei jes rois ses descendans , s'ils marchent
dans les préceptes qu'il leur a donnés par
Moïse ; sinon , il leur dénonce de rigoureux
s. neg. xi.chàtimens. David , qui s'oublie pour un peu
' " "*' de temps , les éprouve le premier ; mais ayant
réparé sa faute par sa pénitence , il est comblé
de biens , et proposé comme le modèle d'un
roi accompli. Le trône est affermi dans sa
maison. Tant que Saîomon son fils imite sa
s. Rtg. xi.piété , il est heureux : il s'égare dans sa vieil-
lesse, et Dieu , qui l'épargne pour l'amour de
son serviteur David, lui dénonce qu'il le pu-
nira en la personne de son fils. Ainsi il fait
voir aux pères que , selon l'ordre secret de ses
Universelle. 207
jugemens , il fait durer après leur mort leurs
récompenses ou leurs châtimens, et il les tient
soumis à ses lois par leur intérêt le plus cher,
c'est-à-dire , par l'intérêt de leur famille. En
exécution de ses décrets , Roboam , téméraire s.Reg.xu.
par lui-même , est livré à un conseil insensé :
sonroyaumeestdiminuéde dixtribus. Pendant
que ces dix tribus rebelles et schismatiques
se séparent de leur Dieu et de leur roi , les
enfans de Juda , fidèles à Dieu et à David
qu'il avoit choisi , demeurent dans l'alliance
et dans la foi d'Abraham. Les lévites se joi-
gnent à eux avec Benjamin : le royaume du
peuple de Dieu subsiste , par leur union , sous
le nom de royaume de Juda ; et la loi -de Moïse
s'y maintient dans toutes ses observantes.
Malgré les idolâtries et la corruption effroya-
ble des dix tribus séparées , Dieu se souvient
de son alliance avec Abraham , lsaac et Jacob.
Sa loi ne s'éteint pas parmi ces rebelles : il ne
cesse de les rappeler à la pénitence par des mi-
racles innombrables, et par les continuelsaver-
tissemens qu'il leur envoie par ses prophètes.
Endurcis dans leur crime , il ne les peut plusxi'1f?'j?'-
supporter, et les chasse de la Terre promise .,««3.
sans espérance d'y être jamais rétablis.
Cependant l'histoire de Tobie , arrivée en
ce même temps et durant les commencemens
de la captivité des Israélites, nous fait voir t0j.i. $.
la conduite des élus de Dieu qui restèrent dans6' 7*
les tribus séparées. Ce saint homme , en de-
meurant parmi eux avant la captivité , sut
non-seulement se conserver pur des idolâtries
de ses frères , mais encore pratiquer la loi et
2o8 Discours sur l'Histoire
adorer Dieu publiquement dans le temple de
Jérusalem , sans que les mauvais exemples ni
Toi. h. îa. la crainte l'en empêchassent. Captif et persé-
cuté à Ninive , il persista dans sa piété avec sa
famille ; et la manière admirable dont lui et son
fils sont récompensés de leur foi , même sur la
terre , montre que , malgré la captivité et la
persécution , Dieu avoit des moyens secrets de
faire sentir à ses serviteurs les bénédictions de
la loi , en les élevant toutefois , par les maux
qu'ils avoient à souffrir, à de plus hautes pen-
sées. Par les exemples deTobie et par ses saints
avertissemens, ceux d'Israël étoient excités à
reconnoitre , du moins sous la verge, la main
de Dieu qui les châtioit ; mais presoue tous
demeuroient dans l'obstination. Ceux de Juda,
loin de profiter des châtimehs d'Israël , en
imitent les mauvais exemples. Dieu ne cesse
de les avertir par ses prophètes qu'il leur
4; R'/r. envoie coup sur coup , s' éveillant la nuit et se
xxni. 36. levant dès le matin , comme il dit lui-même ,
K'. Pamiip. pour marquer ses soins paternels. Rebuté de
fwm1' ^eur ingratitude , il s'émeut contre eux , et
xxix. j9. Jes menace de les traiter comme leurs frères
rebelles.
Il n'y a rien de plus remarquable , dans
l'histoire du peuple de Dieu , que ce ministère
xxvSïf" °-es ProPn^tes* On voit des hommes séparés
k, ' du reste du peuple par une vie retirée et par
Ixi'x. % un habit particulier : ils ont des demeures où
Vxx! a'.on les voit vivre dans une espèce de commu-
Zach.xm. nauté sous un supérieur que Dieu leur don-
li'xi'l X"no't* Leur vie pauvre et pénitente étoit la
*• 9 figure de la mortification qui devoit être an-
Universelle. 209
noncée sous l'Evangile. Dieu se communiquoit *x<g.
à eux d'une façon particulière , et faisoit écla-4. ktg'.n.
ter aux yeux du peuple cette merveilleuse fs'i'vf'îï
communication ; mais jamais elle n'écIaloit38VIï,a*
avec tant de force , que durant les temps de
désordre , où il sembloit que l'idolâtrie alloit
abolir la loi de Dieu. Durant ces temps mal-
heureux , les prophètes faisoient retentir de
tous côtés , et de vive voix et par écrit , les
menaces de Dieu , et le témoignage qu'ils rén-*x^jjM';
doient à sa vérité. Les écrits qu'ils faisoienlxxSv',8'
étoient entre les mains de tout le peuple , et 16.
. / , r- r ' / Jer. XXII.
soigneusement conserves en mémoire perpe- &,. xxvi.
tuelle aux siècles futurs. Ceux du peuple quixxxvi.
demeuroient fidèles à Dieu s'unissoient à eux: xkxvi?'
et nous voyons même qu'en Israël, où régnoit *zEsd
l'idolâtrie, ce qu'il y avoit de fidèles celé- Dan. ïx.' 2!
broit avec les prophètes le sabbat et les fêtes %! '*'
établies par la loi de Moïse. C'étoient eux qui
encourageoient les gens de bien à demeurer
fermes dans l'alliance. Plusieurs d'eux ont
souffert la mort ; et on a vu , à leur exemple ,
dans les temps les plus mauvais , c'est-à-dire ,
dans le règne même de Manassès , une infinité x£i\Re^'
de fidèles répandre leur sang pour la vérité ,
en sorte qu'elle n'a pas été un seul moment
sans témoignage.
Ainsi la société du peuple de Dieu subsistoit
toujours ; les prophètes y demeuroient ; un
grand nombre de fidèles persistoit hautement
dans la loi de Dieu avec eux et avec les prêtres Evch.
en/ans de Sadoc , qui , comme dit Ezéchiel 9XUV* l5#
dans les temps d'égarement avoient toujours
observé les cérémonies du sanctuaire.
210 Discours sur l'Histoire
Cependant , malgré les prophètes , maigre
les prêtres fidèles et le peuple uni avec eux
dans l'observance de la loi , l'idolâtrie qui avoit
ruiné Israël , entraînait souvent dans Juda
même, et les princes et le gros du peuple.
Quoique les rois oubliassent le Dieu de leurs
pères , il supporta long-temps leurs iniquités,
à cause de David son serviteur. David est
toujours présent à ses yeux. Quand les rois ,
enfans de David, suivent les bons exemples de
leur père , Dieu fait des miracles surprenans en
leur faveur ; mais ils sentent , quand ils dégé-
nèrent , la force invincible de sa main , oui
s'appesantit sur eux. Les rois d'Egypte , les
rois de Syrie , et sur-tout les rois d'Assyrie
et de Babylone , servent d'instrument à sa
vengeance. L'impiété s'augmente , et Dieu
suscite en Orient un roi plus superbe et plus
redoutable que tous ceux qui avoient paru
jusqu'alors : c'est Nabuchodonosor , roi de
Babylone , le plus terrible des conquérans.
3*r. xxv. 11 le montre de loin aux peuples et aux rois ,
"cèZech. comme le vengeur destiné à les punir. Il ap-
xxvi. etc. procne 5 et la frayeur marche devant lui. Il
4. Rtg. prend une première fois Jérusalem, et trans-
iKir* porte à Babylone une partie de ses habitans.
xxxvi!>' Jsji ceux qui restent dans le pays, ni ceux qui
sont transportés , quoiqu'avertis , les uns par
Jérémie , les autres par Ezéchiel , ne font
pénitence. Ils préfèrent à ces saints prophètes
jer. xiv. des prophètes qui leur pr échoient des illusions ,
*v et les flattoient dans leurs crimes. Le vengeur
revient en Judée , et le joug de Jérusalem
est aggravé , mais elle n'est pas tout-à-fait
Universelle. 211
détruite. Enfin l'iniquité vient à son comble; x£^<<-
l'orgueil croit avec la foiblesse ; et Nabucho-
donosor met tout en poudre.
Dieu n'épargna pas son sanctuaire. Ce beau 4- R<s-
temple, l'ornement du monde, qui devoit être
éternel si les enfans d'Israël eussent persévéré
dans la piété , fut consumé par le feu des
Assyriens.C'étoit en vain que les Juifs disoient
sans cesse , le temple de Dieu , le temple de fa> vu.
Dieu , le temple de Dieu est parmi nous ,
comme si ce temple sacré eût dû les protéger
tout seul. Dieuavoit résolu de leur faire voir
qu'il n'étoit point attaché à un édifice de
pierre ; mais qu'il vouloit trouver des cœurs
fidèles. Ainsi il détruisit le temple de Jérusa-
lem , il en donna le trésor au pillage ; et tant
de riches vaisseaux consacrés par des rois
pieux , furent abandonnés à un roi impie.
Mais la chute du peuple de Dieu devoit être
l'instruction de tout l'univers. Nous voyons ,
en la personne de ce roi impie , et ensemble
victorieux , ce que c'est que les conquérans.
Ils ne sont , pour la plupart, que des instru-
mens de la vengeance divine. Dieu exerce par
eux sa justice , puis il l'exerce sur eux-mêmes.
Nabuchodonosor, revêtu de la puissance di-
vine , et rendu invincible par ce ministère ,
punit tous les ennemis du peuple de Dieu.
Il ravage les Iduméens , les Ammonites et
les Moabites ; il renverse les rois de Syrie ;
l'Egypte , sous le pouvoir de laquelle la Judée 4- R<*.
avoit tant de fois gémi , est la proie de ce roi ' 7l
superbe, et lui devient tributaire ; sa puissance
n'est pas moins fatale à la Judée même , qui
212 Discours sur l'Histoire
ne sait pas profiter des délais que Dieu lui
donne. Tout tombe , tout est abattu par la
justice divine , dont Nabuchodonosor est le
ministre : il tombera a son tour; et Dieu , qui
emploie la main de ce prince pour châtier ses
enfans et abattre ses ennemis , le réserve à sa
propre main toute-puissante.
Il n'a pas laissé ignorer à ses enfans la des-
tinée de ce roi qui les châtioit , et de l'em-
pire des Chaldéens sous lequel ils dévoient
être captifs. De peur qu'ils ne fussent surpris
de la gloire des impies et de leur règne orgueil-
leux, les prophètes leur en dénonçoient la
j^xin. courte durée. Isaïe , qui a vu la gloire de
xlv". Nabuchodonosor et son orgueil insensé long-
xLvïi. temps avant sa naissance , a prédit sa chute
xLvm. S0U(}aine et celle de son empire. Babylone
n'étoit presque rien , quand ce prophète a vu
sa puissance , et , un peu après , sa ruine.
Ainsi les révolutions des villes et des empires
qui tourmentoient le peuple de Dieu , ou pro-
fitaient de sa perte , étoient écrites dans ses
prophéties. Ces oracles étoient suivis d'une
prompte exécution : et les Juifs, si rudement
châtiés , virent tomber avant eux , ou avec
eux , ou un peu après , selon les prédictions
de leurs prophètes, non-seulement Samarie,
l'Idumée, Gaza, Ascalon, Damas, les villes
des Ammonites et des Moabites leurs per-
pétuels ennemis ; mais les capitales des grands
empires ; mais Tyr , la maitresse de la mer ;
mais Tanis ; mais Memphis ; mais Thèbes a
cent portes , avec toutes les richesses de son
Sésostris ; mais Ninive même , le siège des
Universelle. 210
rois d'Assyrie ses persécuteurs \ mais la su-
perbe Babylone , victorieuse de toutes les au-
tres, et riche de leurs dépouilles.
Il est vrai que Jérusalem périt en même
temps par ses péchés ; mais Dieu ne la laissa
pas sans espérance. Isaïe , qui avoit prédit sa ^xliv;
perte, avoit vu son glorieux rétablissement, et
lui avoit même nommé Cyrus, son libérateur,
deux cents ans avant qu'il fût né. Jérémie , f"\ xxv*
dont les prédictions avoient été si précises xxix. 10.
pour marquer à ce peuple ingrat sa perte
certaine , lui avoit promis son retour après
soixante et dix ans de captivité. Durant ces
années , ce peuple abattu étoit respecté dans
ses prophètes : ces captifs prononçoient aux
rois et aux peuples leurs terribles destinées.
Nabuchodonosor, qui vouloii se faire adorer,
adore lui-même Daniel , étonné des secrets 0™. 11. 46.
divins qu'il lui découvroit : il apprend de lui Dan. îv. 1.
sa sentence bientôt suivie de l'exécution. Ce Di&tf.-
prince victorieux triomphoit dans Babylone ,
dont il fit la plus grande ville , la plus forte
et la plus belle que le soleil eût jamais vue.
C'étoit là que Dieu Tattendoit pour foudroyer Jwg.
son orgueil. Heureux et invulnérable , pour
ainsi parler , à la tête des armées et durant
tout le cours de ses conquêtes , il devoit périr
dans sa maison , selon l'oracle d'Ezéchiel. J&pch.
Lorsau'admirant sa grandeur et la beauté de
Babylone , il s'élève au-dessus de l'humanité ,
Dieu le frappe , lui ôte l'esprit , et le range
parmi les bêtes. Il revient au temps marqué
>ar Daniel , et reconnoit le Dieu du ciel qui ***.rv,
ui avoit fait sentir sa puissance \ mais ses 3t'
l
2i4 Discours sur l'Histoire
successeurs ne profilent pas de son exemple.
Les affaires de Babylone se brouillent , et le
temps marqué par les prophéties pour le ré-
tablissement de Juda arrive parmi tous ces
Herod. i. 1. troubles. Cyrus paroit à la tète des Mèdes et
nniï\'lac ^es Perses : tout c^e à ce redoutable con-
Padag. quérant. Il s'avance lentement vers les Chal-
déens, et sa marche est souvent interrompue.
Les nouvelles de sa venue viennent de loin à
Jer. li. 46. loin comme avoit prédit Jérémie : enfin il se
Herod. I. I. , . . jj , . r , .
Xenoph.ub. détermine. Dabylone souvent menacée par les
ada*' prophètes , et toujours superbe et impénitente,
voit arriver son vainqueur qu'elle méprise.
4ristot.ni. Ses richesses, ses hautes murailles , son peuple
Poht. 3. i î î • i • • • r . ^
innombrable, sa prodigieuse enceinte qui en-
fermoit tout un grand pays , comme l'attes-
tent tous les anciens, et ses provisions infinies,
lui enflent le cœur. Assiégée durant un long-
temps sans sentir aucune incommodité , elle
se rit de ses ennemis et des fossés que Cyrus
creusoit autour d'elle : on n'y parie que de
festins et de réjouissances. Son roi Baltazar ,
Dan.v. petit-fils de Nabuchodonosor , aussi superbe
que lui, mais moins habile , fait une fête so-
lennelle à tous les seigneurs. Cette fête est cé-
lébrée avec des excès inouis. Baltazar fait ap-
porter les vaisseaux sacrés enlevés du temple
de Jérusalem , et mêle la profanation avec le
luxe. La colère de Dieu se déclare : une main
céleste écrit des paroles terribles sur la mu-
raille de la salle où se faisoit le festin. Daniel
en interprète le sens ; et ce prophète , qui
avoit prédit la chute funeste de l'aïeul , lait
voir encore au petit-fils la foudre qui va partir
Universelle. 2 i 5
pour l'accabler. En exécution du décret de
Dieu , Cyrus se fait tout-à-coup une ouver-
ture dans Babylone. L'Euphrate détourné
dans les fossés qu'il lui préparoit depuis long-
temps , lui découvre son lit immense: il entre
par ce passage imprévu. Ainsi fut livrée en
proie aux Me des , aux Perses , et à Cyrus , j/xxî!1».
comme a voient dit les prophètes , cette superbe xtvï.
Babylone. Ainsi périt avec elle le royaume des^Lvu.^
Chaldéens , qui avoit détruit tant d'autres as.' '
royaumes ; et le marteau , qui avoit brise tout iô/Ît-
l' univers , fut brisé lui-même. Jérémie X avoit 3"' ' a3*
bien prédit. Le Seigneur rompit la verge dont
il avoit frappé tant de nations. Isaïe l'avoilj*- xlv-5-
prévu. Les peuples , accoutumés au joug des
rois chaldéens , les voient eux-mêmes sous le
joug : Vous voilà , dirent-ils , blessés comme Ibid- 10-
nous : vous êtes devenus semblables à nous ,
vous qui disiez dans votre cœur : J'élèverai
mon trône au - dessus des astres , et je serai
semblable au Très - Haut. C'est ce qu'avoit1*- xxi.g.
prononcé le même Isaïe. Elle tombe , elle
tombe , comme l'avoit dit ce prophète, cette Js.xlvi.u
grande Babylone , et ses idoles sont brisées*
Bel est renversé ; et Nabo , son grand dieu ,
d'où les rois prenoient leur nom , tombe par
terre : car les Pers.es , leurs ennemis , adora-
teurs du soleil , ne souffroient point les idoles
ni les rois qu'on avoit fait dieux. Mais com-
ment périt cette Babylone ? comme les pro-
phètes l'a\oient déclaré. Ses eaux furent des- J". l. 3g.
séchées , comme avoit prédit Jérémie , pour
donner passage à son vainqueur : enivrée , /". l. 34.
endormie , trahie par sa propre joie , selon le ' 9
2iG Discours sur l'Histoire
même prophète, elle se trouva au pouvoir de
ses ennemis , et prise comme dans un filet ,
sans le savoir. On passe tous ses habitans au
isl'b i*1"' ^ ^e ^P^e : car Ies Mèdes , ses vainqueurs ,
Jer.'-L.'zi. comme avoit dit Isaïe , ne cherchoient ni l'or
37'43' ni l'argent, mais la vengeance, mais à assou-
vir leur haine par la perte d'un peuple cruel,
que son orgueil faisoit l'ennemi de tous les
u T xl vil* P euP^es ^u monde. Les courriers venoieni ,
M.i3.i4.i& l'un sur l'autre , annoncer au roi que l'ennemi
'^' enlroit dans la ville. Jérémie l'avoit ainsi
marqué. Ses astrologues , en qui elle croyoit,
et qui lui promettoient un empire éternel , ne
ij.xlvhi. purent la sauver de son vainqueur. C'est Isaïe
*°'jer. l. s. et Jérémie qui l'annoncent d'un commun ac-
X £!*«&. cord. Dans cet effroyable carnage , les Juifs,
avertis de loin , échappèrent seuls au glaive
du victorieux. Cyrus , devenu par cette con-
quête le maitre de tout l'Orient, reconnoit
dans ce peuple tant de fois vaincu , je ne sais
quoi de divin. Ravi des oracles qui avoient
prédit ses victoires , il avoue qu'il doit son
». pAràiip. empire au Dieu du ciel que les Juifs servoient,
xxxvi. et s]gna|e |a première année de son règne par
i.E«f.i.a.je rétablissement de son temple et de son
peuple.
Qui n'admireroit ici la Providence divine
si évidemment déclarée sur les Juifs et sur les
Chaldéens, sur Jérusalem et sur Babylone ?
Dieu les veut punir toutes deux ; et , afin qu'on
n'ignore pas que c'est lui seul qui le fait , il se
plait à le déclarer par cent prophéties. Jéru-
salem et Babylone , toutes deux menacées
dans le même temps et par les mêmes pro-
phètes.
UnIVEPl SELLE. 21 7
phètes,tombentl'uneaprèsl'autredans letemps
marqué. Mais Dieu découvre ici le grand
secret des deux chàtimens dont il se sert : un
châtiment de rigueur sur les Chaldéens ; un
châtiment paternel sur les Juifs , qui sont ses
enfans. L/orgueil des Chaldéens ( c'étoit le
caractère de la nation et l'esprit de tout cet
empire ) est abattu sans retour. Le superbe jer.L.s,.
est tombé , et ne se relèvera pas , disoit Jéré-33, 4°*
mie : et Isaïe avant lui , Babylone la gto-is.xm.19.
rieuse , dont les Chaldéens insolens s'enor-
gueillissoient , a été faite comme Sodome et
comme Gomorrhe , à qui Dieu n'a laissé au-
cune ressource. Il n'en est pas ainsi des Juifs :
Dieu les a châtiés comme des enfans désobéis-
sans , qu'il remet dans leur devoir par le châ-
timent , et puis , touché de leurs larmes , il
oublie leurs fautes. Ne crains point , ô Jacob , jw.xlvi.
dit le Seigneur, parce que je suis avec toi, Je%%*
te châtierai avec justice , et ne te pardonnerai
pas comme si tu clois innocent ; mais je ne te
détruirai pas comme je détruirai les nations
parmi lesquelles je fai dispersé. C'est pour-
quoi Babylone, ôtée pour jamais aux Chal-
déens, est livrée à un autre peuple ; et Jé-
rusalem , rétablie par un changement mer-
veilleux , voit revenir ses enfans de tous
côtés.
Ce fut Zorobabel , de la tribu de Juda et du
sang des rois , qui les ramena de captivité.
Ceux de Juda reviennent en foule , et rem-
plissent tout le pays. Les dix tribus dispersées
se perdent parmi les gentils, à la réserve de
ceux qui , sous le nom de Juda et réunis sous
Tome L K
tk.
a.Esdr.l.S. „
vin. ix. 4
218 Discours sur l'Histoire
ses étendards, rentrèrent dans Ja terre de leurs
pères.
Cependant l'autel se redresse , le temple se
rebâtit, les murailles de Jérusalem sont rele-
vées. La jalousie des peuples voisins est répri-
mée par les rois de Perse, devenus les protec-
teurs du peuple de Dieu. Le pontife rentre en
exercice avec tous les prêtres qui prouvèrent
leur descendance parles registres publics : les
Es.h. 11. autres sont rejetés. Esdras , prêtre lui-même
et docteur de la loi, et Néhémias, gouverneur,
réforment tous les abus que la captivité avoit
introduits, et font garder la loi dans sa pureté.
Le peuple pleure avec eux les transgressions
qui lui avoient attiré ces grands chàtimens, et
reconnoit que Moïse les avoit prédits.Tous en-
semble lisent dans les saints livres les menaces
de l'homme de Dieu : ils en voient l'accomplis-
3 -Ènfr.i.». sèment : l'oracle de Jérémie, et le retour tant
promis après les 70 ans de captivité , les éton-
ne et les console : ils adorent les jugemens
de Dieu, et, réconciliés avec lui , ils vivent
en paix.
Dieu , qui fait tout en son temps , avoit
choisi celui-ci pour faire cesser les voies ex-
traordinaires, c'est-à-dire, les prophéties,
dans son peuple désormais assez instruit. Il
restoit environ cinq cents ans jusqu'aux jours
du Messie. Dieu donna à la majesté de son
Fils de faire taire les prophètes durant tout ce
temps \ pour tenir son peuple en attente de
celui qui devoit être l'accomplissement de
tous leurs oracles.
Mais , vers la fin des temps où Dieu avoit
Universelle. 2itj
résolu de mettre fin aux prophéties , il sem-
bloit qu'il vouloit répandre toutesseslumières,
et découvrir tous les conseils de sa providence;
tant il exprima clairement les secrets des temps
à venir.
• Durant la captivité , et sur-tout vers les
temps qu'elle alloit finir , Daniel , révéré pour p™ h m.
' , , \ i • r ï m a V.\ IU.17.
sa pieté, même par les rois mncleles, et em-
ployé pour sa prudence aux plus grandes
affaires de leur état , vit par ordre , à diverses u. 11. vu.
fois et sous des figures différentes , quatre mo- xi. " ' *
narchies sous lesquelles dévoient vivre les Is-
raélites. 11 les marque par leurs caractères
propres. On voit passer, comme un torrent, J^'n
l'empire d'un roi des Grecs : c'étoît celui
d'Alexandre. Par sa chute, on voit établir un
autre empire moindre que le sien , et affoibli aaH- VIIL
par ses divisions. C'est celui de ses succes-
seurs , parmi lesquels il y en a quatre marqués
dans la prophétie: Antipater, Séleucus, rto-
lomée et Antigonus sont visiblement désignés.
U est constant par l'histoire qu'ils furent plus
puissans que les autres , et les seuls dont la
puissance ait passée à leurs enfans. On voit irf.xi.
leurs guerres, leurs jalousies et leurs alliances
trompeuses ; la dureté et l'ambition des rois de
Syrie ; l'orgueil et les autres marques qui dé- HM^1
• \ • 1 ï,... • , * , , ï .45. VU. iâ*
signent Antioenusl illustre,implacableennemi 14.37.
du peuple de Dieu; la brièveté de son règne ,
et la prompte punition de ses excès. On voit
riaitre enfin sur la fin , et comme dans !e sein
de ces monarchies,le règnes/// Fils de l'homme,
A ce nom vous reconnoissez Jésus - Christ ;
mais ce règne du Fils de l'homme est encore
K 3
220 Discours sur l'Histoire
appelé le règne des saints du Très-Haut, ,T ou s
les peuples sont soumis à ce grand et pacifi-
que royaume : l'éternité lui est promise, et il
doit être le seul dont la puissance ne passera
pas à un autre empire.
Quand viendra ce Fils de l'homme , et ce
Christ tant désiré , et comment il accomplira
l'ouvrage qui lui est commis, c'est-à-dire, la
rédemption du genre humain , Dieu le dé-
couvre manifestement à Daniel. Pendant qu'il
est occupé de la captivité de son peuple dans
Babylone , et des soixante et dix ans dans les-
quels Dieu a voit voulu la renfermer; au milieu
Vm. ix. des vœux qu'il fait pour la délivrance de ses
*o. etc. frères , il est tout-à-coup élevé à des mystères
plus hauts. Il voit un autre nombre d'années,
et une autre délivrance bien plus importante .
Au lieu des septante années prédites par Jé-
rémie, il voit septante semaines , à commencer
depuis Fordonnance donnée par Artaxerxe à
la longue main , la vingtième année de son
règne, pour rebâtir la ville de Jérusalem. Là
est marquée en termes précis , sur la fin de
nu. 14. ces semaines , la rémission des péchés , le règne
éternel de la justice , P entier accomplissement
des prophéties , et l'onction du Saint des
saints. Le Christ doit faire sa charge , et pa-
rqitre comme conducteur du peuple après 69
semaines. Après 69 semaines ( car le pro-
ie/?, as 26. phète le répète encore ) le Christ doit être
mis à mort: il doit mourir de mort violente ,
il faut qu'il soit immolé , pour accomplir les
mystères. Une semaine est marquée entre les
autres, et c'est la dernière et la soixante et
Universelle. 221
dixième : c'est celle où le Christ sera immolé , Dan. rx.
où l'alliance sera confirmée , et au milieu de *7'
laquelle l'hostie et les sacrifices seront abolis ;
sans doute par la mort du Christ , car c'est
ensuite de la mort du Christ que ce change-
ment est marqué. Après cette mort du Christ md.it.*;.
et l'abolition des sacrifices , on ne voit plus
qu'horreur et confusion , on voit la ruine de
la Cité sainte et du sanctuaire ; un peuple et
un capitaine qui vient pour tout perdre ;
V abomination dans le temple ; la dernière et
irrémédiable désolation du peuple ingrat en-
vers son Sauveur.
Nous avons vu que ces semaines , réduites
en semaines d'années , selon l'usage de l'Ecri-
ture, font 490 ans, et nous mènent, précisé-
ment depuis la vingtième année d'Artaxerxe,
à la dernière semaine ; semaine pleine de mys-
tères , où Jésus-Christ immolé met fin par sa
mort aux sacrifices de la loi , et en accomplit
les figures. Les doctes font différentes sup-
putations pour faire cadrer ce temps au juste.
Celle que je vous ai proposée est sans em-
barras. Loin d'oLscurcir la suite de l'histoire
des rois de Perse , elle l'éclaircit ; quoiqu'il n'y
auroit rien de fort surprenant, quand il se
trouveroit quelque incertitude dans les dates
de ces princes : et huit ou neuf ans au plus ,
dont on pourroit disputer sur un compte de
490 ans , ne feront jamais une importante
question. Mais pourquoi discourir davantage ?
I)ieu a tranché la difficulté , s'il y en avoit ,
par une décision qui ne souffre aucune répli-
que. Un événement manifeste nous met au-
K 3
222 Discours sur l'Histoire
dessus de tous les raiïînemens des chronolo-
gistes ; et la ruine totale des Juifs , qui a suivi
de si près la mort de Notre-Seigncur , fait
entendre aux moins clair-voyans 1 accomplis-
sement de la prophétie.
11 ne reste plus qurà vous en faire remar-
quer une circonstance. Daniel nous découvre
■un nouveau mystère. L'oracle de Jacob nous
àvoit appris que le royaume de Juda devoit
Cesser à la venue du Messie ; mais il ne nous
«iisoit pas que cette mort seroit la cause de
la chute de ce royaume. Dieu a révélé ce
secret important à Daniel \ et il lui déclare ,
comme vous voyez, que la ruine des Juifs
sera la suite de la mort du Christ et de leur
méconnoissance. Marquez, s'il vous plaît , cet
endroit : la suite des événemens vous en fera
bientôt un beau commentaire.
Vous voyez ce que Dieu montra au pro-
phète Daniel , un peu devant les victoires de
Cyrus et le rétablissement du temple. Du
temps qu'il se bâtissoit, il suscita les prophètes
Aggee et Zacharie : et, incontinent après, il
envoya Malachie, qui devoit fermer les pro-
phéties de l'ancien peuple.
Que n'a pas vu Zacharie? On diroit que le
livre des décrets divins étoit ouvert à ce pro-
phète , et qu'il y ait lu toute l'histoire du
peuple de Dieu depuis la captivité.
Zach.xiv. Les persécutions des rois de Syrie , et les
guerres qu'ils font à Juda, lui sont découvertes
dans toute leur suite. Il voit Jérusalem prise
et saccagée ; un pillage effroyable et des dé-
sordres infinis \ le peuple en fuite dans le dé-
Universelle. 223
sert, incertain de sa condition , entre la mort
et la vie ; à la veille de sa dernière désolation,
une nouvelle lumièrelui paroilre tout-à-coup.
Les ennemis sont vaincus; les idoles sont ren-
versées dans toute la Terre sainte: on voit la
paix et l'abondance dans la ville et dans le
pays , et le temple est révéré dans tout l'Orient.
Une circonstance mémorable de ces guerres zathXft.
est révélée au prophète ; c'est que Jérusalem li*'
devoit être trahie par ses enfans , et que ,
parmi ses ennemis , il se trouveroit beaucoup
de Juifs.
Quelquefois il voitunelongue suite de pros- Zaciïx.
pérîtes : Juda est rempli deforce; les royaumes *zach. x,
qui l'ont oppressé sont humiliés ; les voisins16^ „,
qui n'ont cessé de le tourmenter sont punis; zach.ix.
quelques-uns sont convertis et incorporés auj*?.'!.'*'
peuple de Dieu. Le prophète voit ce peuple
comblé des bienfaits divins, parmi lesquels il
leur compte le triomphe aussi modeste que
glorieux du Roi pauvre , du Roi pacifique , du
Roi Sauveur , qui entre , monté sur un âne ;
dans sa cille de Jérusalem.
Après avoir raconté les prospérités , il re~ Zaà.xî.
prend , dès l'origine , toute la suite des maux.
il voit tout d'un coup le feu dans le temple ;
tout le pays ruiné avec la ville capitale ; des
meurtres , des violences , un roi qui les auto-
rise. Dieu a pitié de son peuple abandonné ; il
s'en rend lui-même le pasteur, et sa protec-
tion le soutient. A la lin il s'allume de^ guerres
civiles , et les affaires vont en décadence. Le jmj.
temps de ce changement est désigné par un
caractère certain ; et trois princes dégradés
K 4
224 Discours sur l'Histoire
en un même mois en marquent le commen-
cement.
Au milieu de ces malheurs , paroit encore
un plus grand malheur. Un peu après ces di-
visions, et dans les temps de la décadence ,
Dieu est acheté trente deniers par son peuple
ingrat; et le prophète voit tout, jusqu'au
Zach. xi. champ du potier ou du sculpteur auquel cet
xb. 16. »7: argent est employé. De là suivent d'extrêmes
désordres parmi lespasteursdu peuple; enfin ils
sont aveuglés, et leur puissance est détruite.
Que dirai-je de la merveilleuse vision de
Zcich.xm. Zacharie , qui voit le pasteur frappé et les
ètch. xu. brebis dispersées ? Que dirai-je du regard
que jette le peuple sur son Dieu qu'il a percé ,
et des larmes que lui fait verser une mort plus
lamentable que celle d'un fils unique et que
celle de Josias '( Zacharie a vu toutes ces
choses : mais ce qu'il a vu de plus grand ,
Za6h.\\.z. c'est le Seigneur envoyé par le Seigneur pour
9' i0' "' habiter dans Jérusalem , d'où il appelle les
Gentils pour les agréger à son peuple , et de-
meurer au milieu deux.
i.Esdr.m. Aggée dit moins de choses; mais ce qu'il
*2° dit est surprenant. Pendant qu'on bâtit le se-
cond temple , et que les vieillards qui avoient
vu le premier , fondent en larmes , en com-
parant la pauvreté de ce dernier édifice avec
Age. 11. 7. la magnificence de l'autre , le prophète , qui
8 * 10' voit plus loin , publie la gloire du second tem-
ple, et le préfère au premier. Il explique d'où
viendra la gloire de cette nouvelle maison ;
c'est que le Désiré des Gentils arrivera ; ce
Messie , promis depuis deux mille ans et dèe
Universelle. 225
l'origine du monde , comme le Sauveur des
Gentils, paroitra dans ce nouveau temple. La
paix y sera établie ; tout V univers ému rendra
témoignage à la venue de son Rédempteur; il
n'y a plus qu'un peu de temps à l'attendre, et
les temps destinés à cette attente sont dans
leur dernier période.
Enfin le temple s'achève , les victimes y
sont immolées; mais les Juifs avares y offrent
des hosties défectueuses. Malachie ,qui les en
reprend, est élevé à une plus haute considé-
ration; et, à l'occasion des offrandes immondes
des Juifs, il voit Yoffrande toujours pure et Mai. 1. Mi
jamais souillée gui sera présentée à Dieu , non
plus seulement comme autrefois dans le temple
de Jérusalem , mais depuis le soleil levant
jusqu'au couchant ; non plus par les Juifs ,
mais par les Gentils , parmi lesquels il prédit
que le nom de Dieu sera grand.
Il voit aussi , comme Aggée j la gloire du
second temple , et le Messie qui l'honore de
sa présence : mais il voit , en même temps ,
que le Messie est le Dieu à qui ce temple est
dédié. J'envoie mon ange, dit le Seigneur ^Md.m.z.
pour me préparer les voies ; et incontinent
cous verrez arriver dans son saint temple le
Seigneur que vous cherchez , et l'Ange de l'Al-
liance que vous désirez.
Un ange est un envoyé : mais voici un en-
voyé d'une dignité merveilleuse , un envoyé
qui a un temple : un envoyé qui est Dieu , et
qui entre dans le temple comme dans sa propre
demeure ; un envoyé désiré par tout le peuple,
qui vient faire une nouvelle alliance . et qui
K S
ïï6 Discours sur l'Histoibe
est appelé , pour cette Maison, l'Ange de FAI-
liance ou du Testament.
r.îai m. C'étoit donc dans le second temple que ce
' ' v • 6* I)ieu , envoyé de Dieu , devoit paroitre , mais
un autre envoyé précède , et lui prépare les
voies. Là nous voyons le Messie précédé par
son précurseur Le caractère de ce précurseur
est encore montré au prophète. Ce doit être
un nouvel Elie, remarquable par sa sainteté ,
par l'austérité de sa vie, par son autorité et
par son zèle.
Ainsi le dernier prophète de l'ancien peuple
marque le premier prophète qui devoit venir
après lui, c'est-à-dire, cet Elie , précurseur
du Seigneur qui devoit paroître. Jusqu'à ce
temps, le peuple de Dieu n'avoit point à at-
tendre de prophète ; la loi de Moïse lui de-
voit suffire ; et c'est pourquoi Malachie finit
Ma?, m. par ces mots: Souvenez-vous de la loi que
fui donnée sur le mont Horeb à Moïse mon
serviteur , pour tout Israël. Je vous enverrai
le prophète Elie , qui unira les cœurs des
pères avec le cœur des enj'ans , qui montrera à
e.éux-ci ce qu'ont attendu les autres.
A cette loi de Moïse , Dieu avoit joint les
prophètes qui avoient parlé en conformité ,
et l'histoire du peuple de Dieu faite par les
mêmes prophètes , dans laquelle étoient con-
firmées , par des expériences visibles , les pro-
messes et les menaces de la loi. Tout étoit
soigneusement écrit , tout étoit digéré par
l'ordre des temps ; et voilà ce que Dieu laissa
pour l'instruction de son peuple, quand il fit
cesser les prophéties.
Universelle. 227
De telles instructions firent un grand chan-^ J^
gement dans les mœurs des Israélites. Ils n'a- du second.
voient plus besoin ni d'apparition , ni de pré-temp *'
diction manifeste j ni de ces prodiges inouïs
que Dieu faisoit si souvent pour leur salut.
Les témoignages qu'ils avoient reçus leursuf-
fisoient ; et leur incrédulité , non-seulement
convaincue par l'événement , mais encore si
souvent punie , les avoit enfin rendus dociles.
C'est pourquoi , depuis ce temps, on ne les
voit plus retourner à l'idolâtrie, à laquelle ils
étoient si étrangement portés. Ils s'étoient
trop mal trouvés d'avoir rejeté le Dieu de
leurs pères. Ils se souvenoient toujours de Na-
Luchodonosor , et de leur ruine si souvent
prédite dans toutes ses circonstances, et tou-
tefois plutôt arrivée qu'elle n'avoit été crue.
Ils n'étoient pas moins en admiration de leur
rétablissement fait , contre toute apparence ,
dans le temps et par celui qui leur avoit éié
marqué. Jamais ils ne voyoient le second
temple sans se souvenir pourquoi le premier
avoit été renversé , et comment celui-ci avoit
été rétabli : ainsi ils se confirmoient dans la
foi de leurs écritures, auxquelles tout leur état
iendoii témoignage.
On ne vit plus parmi eux de faux prophètes.
Ils s'étoient défaits tout ensemble de la pente
qu'ils avoient à les croire, et de celle qu'ils
avoient à l'idolâtrie. Zacharie avoit prédit , zach. xm.
par un môme oracle, aue ces deux choses leur*'3'**5
arriveraient. Sa prophétie eut un manifeste
accomplissement. Les faux prophètes cessèrent
sous le second temple : le peuple , rebuté de
K 6'
228 Discours sur l'Histoire
leurs tromperies, n'étoit plus en état de les
écouter. Les vrais prophètes de Dieu étoient
lus et relus sans cesse: il ne leur falloit point
de commentaire, et les choses qui arri voient
tous les jours, en exécution de leurs prophé-
ties , en étoient de trop fidèles interprètes.
i*. xh. ii. En effet, tous leurs prophètes leur avoient
xii3i. 18. promis une paix profonde. On lit encore avec
S. k)U2*; j^re ia belle peinture que font lsaïe et Ezéchiel
ïV.uvî".^8 bienheureux temps qui dévoient suivre la
captivité de Babylone. Toutes les ruines sont
JLV. etc.
*xxvi. réparées , les villes et les bourgades sont ma-
xxxvin. Kc ' , . , *>,
». 13. 13 gnihquement rebâties , Je peuple est mnom-
*T Erable , les ennemis sont à bas , l'abondance
est dans les villes et dans la campagne ; on y
voit la joie , le repos, et enfin tous les fruits
*r..XLvi. d'une longue paix. Dieu promet de tenir son
** peuple dans une durable et parfaite tranquil-
lité : ils en jouirent sous les rois de Perse. Tant
que cet empire se soutint , les favorables dé-
crets de Cyrus , qui en étoit le fondateur ,
assurèrent le repos des Juifs. Quoiqu'ils aient
été menacés de leur dernière ruine sous As-
suérus, quel qu'il soit, Dieu, fléchi par leurs
-Est?, iv. larmes , changea tout-à-coup le cœur du roi ,
vniVîx. et **ra une vengeance éclatante d'Aman leur
xxvfTla enneroi. Hors de cette conjoncture , qui passa
»7j XL. '9. si vite, ils furent toujours sans crainte. Ins-
«t. ' 'traits par leurs prophètes à obéir aux rois à
qui Dieu les avoit soumis, leur fidélité fut
inviolable. Aussi furent-ils toujours doucement
traités. A la faveur d'un tribut assez léger
qu'ils payoient à leurs souverains , qui étoient
plutôt leurs prolecteurs que leurs niaitrestiTs
Universelle. 22g
vivoient selon leurs propres lois. La puissance
sacerdotale fut conservée en son entier : les
Eontifes conduisoient le peuple : le conseil pu-
lic , établi premièrement par Moïse , avoit
toute son autorité , et ils exerçoient entr'eux
la puissance de vie et de mort , sans que per-
sonne se mèlàt de leur conduite. Les rois»-E«*.vn.
l'ordonnoient ainsi. La ruine de l'empire des idseph.ata.
Perses ne changea point leurs affaires. Alexan- COnuAp.
dre respecta leur temple , admira leurs pro-
phéties, et augmenta leurs privilèges, llseurent
un peu à souffrir sous ses premiers successeurs.
Ptolomée, fils de Lagus, surprit Jérusalem , wd.Ant.
et emmena en Egypte cent mille captifs ; mais c*,«.%'. '
il cessa bientôt de les haïr. Lui-même les fit
citoyens d'Alexandrie, capitale de son royau-
me, ou plutôt il leur confirma le droit qu'A-
lexandre leur y avoit déjà donné; et ne trou-
vant rien dans tout son état de plus fidèle
que les Juifs, il en remplit ses armées, et leur
confia ses places les plus importantes. Si les nid.An$.
Lagides les considérèrent, ils furent encore cont*A%
mieux traités des Séleucides sous l'empire
desquels ils vivoient. Séleucus Nicanor , chef
de cette famille, les établit dans Antioche; et
Aniiochus-le-dieu, son petit-fils , les ayant
fait recevoir dans toutes les villes de l'Asie
mineure, nous les avons vus se répandre dans
toute la Grèce, y vivre selon leur loi , et y
jouir des mêmes droits que les autres citoyens,
comme ils faisoient dans Alexandrie et dans
Antioche. Cependant leur loi est tournée en j0^pn.
grec par les soins de Ptolomée Philadelphe ,ar&ïï!\.
roi d'Egypte. La religion judaïque est connue^- corJ*
s3o Discours sur l'Histoire
parmi les Gentils; le temple de Jérusalem est
enrichi par les dons des rois et des peuples ;
les Juifs vivent en paix et en liberté sous la
puissance des rois de Syrie , et ils n'avoient
guère goûté une telle tranquillité sous leurs
propres rois.
Elle sembloit devoir être éternelle, s'ils ne
l'eussent eux-mêmes troublée par leurs dis-
sentions. Il y avoit trois cents ans qu'ils jouis-
soient de ce repos tant prédit par leurs pro-
phètes, quand l'ambition et les jalousies qui
se mirent parmi eux les pensèrent perdre.
t.Mach.i. Quelques-uns des plus puissans trahirent leur
"i.'?w!Si. peuple pour flatter les rois , ils voulurent se
lu'. i\V'iô.' rendre illustres à la manière des Grecs, et
16. eu. préférèrent celte vaine pompe à la gloire solide
que leur acquéroit parmi leurs citoyens 1 ob-
servance des lois de leurs ancêtres. Us célé-
brèrent des jeux comme les gentils. Cette nou-
veauté éblouit les yeux du peuple; et l'idolâ-
trie , revêtue de cette magnificence , parut
belle à beaucoup de Juifs. A ces changemens ,
se mêlèrent les disputes pour le souverain sa-
cerdoce , qui étoit la dignité principale de la
nation. Les ambitieux s'attachoient aux rois de
Syrie pour y parvenir, et celte dignité sacrée
fut le prix de la flatterie de ces courtisans. Les
jalousies et les divisions des particuliers ne
tardèrent pas à causer, selon la coutume, de
grands malheurs à tout le peuple. Antiochus
l'illustre, roi de Syrie, conçut le dessein de
perdre ce peuple divisé, pour profiter de ses
Dm. vu. richesses. Ce prince parut alors avec tous les
J?ioS iT Ï." caractères que Daniel avoit marqués : ambi-
»o- 24. a5.
Universelle. soi
tieux , avare., artificieux, cruel, insolent ,xP^.^.
impie, insensé , enflé de ses victoires, et puisxxxi/!,,
irrité de ses pertes. Il entre dans Jérusalem !£"X."*.
en état de tout entreprendre : les factions desx-
Juifs , et non pas ses propres forces , l'enhar-
dissoient ; et Daniel l'avoit ainsi prévu. Il pJn. viu.
exerce des cruautés inouies : son orgueil Tern- **•
porte aux derniers excès, et il vomit des blas-
phèmes contre le Très-Haut , comme favoit
prédit le même prophète. En exécution de ces Dan- vu.
prophéties, et à cause des péchés du peuple, vin! as.'
\ k , '. , r i T Dan. y,m-
la force lui est donnée contre le sacrifice „. ia. 13.
perpétuel. 11 profane le temple de Dieu que14,
les rois ses ancêtres avoient révéré : il le pille ,
et répare, par les richesses qu'il y trouve, les
ruines de son trésor épuisé. Sous prétexte éè)-Mach.i.
rendre conformes les mœurs de ses sujets, t.Mach.
et en effet pour assouvir son avarice en pillant
toute la Judée, il ordonne aux Juifs d'adorer
les mêmes dieux que les Grecs : sur-tout il
veut qu'on adore Jupiter olympien, dont il
place l'idole dans le temple même ; et plus
impie que Nabuchodonosor , il entreprend de
détruire les fêtes , la loi de Moïse , les sacri-
fices , la religion , et tout le peuple. Mais les
succès de ce prince avoient leurs bornes mar--
quées par les prophéties. Mathathias s'oppose
à ses violences , et réunit les gens de bien.
Judas Machabée son fils , avec une poignée Dan. vii.
de gens, fait des exploits inouis, et purifie leît
temple de Dieu trois ans et demi après sa Pr0Tiïb.'de
profanation , comme avoit prédit Daniel. B £/Vîfvî!
poursuit les Iduméens et tous les autres gentils11-
qui se joignent à Antiochus ; et, leur ayant
232 Discours sur l'Histoire
pris leurs meilleures places, il revient victo-
ix.ixin.rieux et humble, tel que Pavoit vu Isaïe ,
iv/7ô' v. chantant les louanges de Dieu , qui avoit livré
3^ «6. as. en ses mains les ennemis de son peuple , et
encore tout rouge de leur sang. II continue
ses victoires , malgré les armées prodigieuses
d«j«. vin. des capitaines d'Antiochus. Daniel n'avoit
,4' donné que six ans à ce prince impie pour
tourmenter le peuple de Dieu ; et voilà qu'au
terme préfix , il apprend à Ecbatane les faits
i. Mach. héroïques de Judas. Il tombe dans une pro-
vi. a. ix. foncje mélancolie, et meurt, comme avoit
prédit le saint prophète , misérable , mais
Dan. vin. non de main d'homme, après avoir reconnu ,
aS* mais trop tard , la puissance du Dieu d'Is-
raël.
Je n'ai plus besoin de vous raconter de
quelle sorte ses successeurs poursuivirent la
guerre contre la Judée , ni la mort de Judas
son libérateur , ni les victoires de ses deux
frères Jonathas et Simon , successivement
souverains pontifes , dont la valeur rétablit la
gloire ancienne du peuple de Dieu. Ces trois
grands hommes virent les rois de Syrie et tous
les peuples conjurés contr'eux ; et , ce qui
étoit de plus déplorable, ils virent à diverses
fois ceux de Juda même armés contre leur
patrie et contre Jérusalem : chose inouïe jus-
qu'alors, mais expressément marquée par les
Zach.xrv. prophètes. Au milieu de tant de maux, la
4 • *r , i confiance qu'ils eurent en Dieu les rendit in-
xa. ix. xi. trépides et invincibles. Le peuple tut toujours
xvf/" a heureux sous leur conduite; et enfin, du ternes
ivM22h<tdc Simon , affranchi du joug des gentils , il
f.
Universelle. 233
se soumit à lui et à ses enfans , du consente-
ment des rois de Syrie.
Mais Facte par lequel le peuple de Dieu
transporte à Simon toute la puissance publi-
que , et lui accorde les droits royaux , est
remarquable. Le décret porte qu'il en jouira ^.Mach.
1 . . , ., / • i y 5 •/ • XIV. 41.
lui et sa postérité jusqu a ce qu il çienne un
fidèle et véritable prophète.
Le peuple , accoutumé dès son origine à un
ouvernement divin , et sachant que , depuis
e temps que David avoit été mis sur le trône
par ordre de Dieu , la souveraine puissance
appartenoit à sa maison , à qui elle devoit être
à la fin rendue au temps du Messie , mit ex-
pressément cette restriction au pouvoir qu'il
donna à ses pontifes , et continua de vivre
sous eux dans l'espérance de ce Christ tant de
fois promis.
C'est ainsi que ce royaume absolument libre
usa de son droit, et pourvut à son gouver-
nement. La postérité de Jacob , par la tribu
de Juda et par les restes qui se rangèrent
sous ses étendards , se conserva en corps
d'état , et jouit indépendamment et paisible-
ment de la terre qui lui avoit été assignée.
En vertu du décret du peuple dont nous
venons de parler, Jean Hircan,fils de Simon,
succéda à son père. Sous lui les Juifs s'agran- F^ech.
dissent par des conquêtes considérables. Ils^i'5354*
soumettent Samarie ( Ezéchiel et Jérémie.JrXXX1,
l'avoient prédit) , ils dorhptent les Iduméens,*;**"*-*-
les Philistins , et les Ammonites leurs perpé- £«****• ant-
1 • 1 1 .1 X11I. 8. 17.
tuels ennemis; et ces peuples embrassent leur 18.
religion ( Zacharie l'avoit marqué ). Enfin ,1.?
Zach.lX.
tu.
234 Discours sur l'Histoire
malgré la haine et la jalousie des peuples qui
les environnent , sous l'autorité de leurs pon-
tifes qui deviennent enfin leurs rois , ils fon-
dent le nouveau royaume des Asmonéens ou
des Machabées , plus étendu que jamais , si on
en excepte les temps de David et de Salomon.
Voilà en quelle manière le peuple de Dieu
subsista toujours parmi tant de changemens ;
et ce peuple tantôt châtié et tantôt consolé
dans ses disgrâces, par les différenstraitemens
qu'il reçoit selon ses mérites, rend un témoi-
gnage public à la Providence qui régit le
monde.
Mais, en quelque état qu'il fût , il vivoit
toujours en attente des temps du Messie , où
il attendoit de nouvelles grâces plus grandes
que toutes celles qu'il avoit reçues : et il n'y
a personne qui ne vo\e que cette foi du Messie
et de ses merveilles, qui dure encore aujour-
d hui parmi les Juifs, leur est venue de leurs
patriarches et de leurs prophètes, dès l'ori-
Joseph. i.n*ne ^e leur nation. Car, dans cette longue
cont-APion- suite d'années où eux-mêmes reconnoissoient
que , par un conseil de la Providence , il ne
s'élevoit plus parmi eux aucun prophète , et
que Dieu ne leur faisoit point de nouvelles
prédictions ni de nouvelles promesses, cette
foi du Messie qui devoit venir étoit plus vive
que jamais. Elle se trouva si bien établie ,
quand le second temple fut bâti , qu'il n'a plus
fallu de prophète pour y confirmer le peuple.
Ils vivoient sous la foi des anciennes prophé-
ties qu'ils avoient vu s'accomplir si précisé-
ment à leurs yeux en tant de chefs : le reste >
Universelle. 235
depuis ce temps, ne leur a jamais paru dou-
teux, et ils n'avoient point de peine à croire
que Dieu, si fidèle en tout, n'accomplit en-
core en son temps ce qui regardoit le Mes-*
sie , c'est-à-dire, la principale de ses pro-
messes et le fondement de toutes les autres.
En effet, toute leur histoire, tout ce qui leur
arrivoit de jour en jour, netoit qu'un per-
pétuel développement des oracles que le Saint-
Esprit leur avoit laissés. Si , rétablis dans leur
terre après la captivité , ils jouirent durant
3oo ans d'une paix profonde ; si leur temple
fut révéré et leur religion honorée dans tout
l'Orient ; si enfin leur paix fut troublée par
leurs disseniions ; si ce superbe roi de Syrie fit
des efforts inouïs pour les détruire ; s'il pré-
valut quelque temps; si un peu après il fut
puni ; si la religion judaïque et tout le peuple
de Dieu fut relevé avec un éclat plus mer-
veilleux que jamais , et le royaume de Juda
accru sur la fin des temps par de nouvelles
conquêtes : vous avez vu , Monseigneur , que
tout cela se trouvoil écrit dans leurs prophè-
tes. Oui, tout y étoit marqué, jusqu'au temps
que dévoient durer les persécutions, jusqu'aux
lieux ou se donnèrent les combats, jusqu'aux
terres qui dévoient être conquises.
Je vous ai rapporté en gros quelque chose
de ces prophéties : le détail seroit la matière
d'un plus long discours. Je ne veux \ous
donner ici qu'une première teinture de ces
vérités importantes, qu'on reconnoît d'autant
plus qu'on entre plus avant dans le partieu-
rcmarquerai seulement ici que les
plus quJ
lier. Je
236 Discours sur l'Histoire
prophéties du peuple de Dieu ont eu , durant
tous ces temps, un accomplissement si mani-
feste , que depuis, quand les païens mêmes ,
Porph. ^ quand un Porphyre, quand un Julien l'apos-
id. Porph. tat, ennemis d ailleurs des Lcntures,ont voulu
'cyuhhfy. donner des exemples de prédictions prophé-
h7n}'inJu~ tiques, ils les ont été chercher parmi les Juifs.
Et je puis même vous dire avec vérité, que
si durant cinq cents ans le peuple de Dieu
fut sans prophète , tout l'état de ces temps
étoit prophétique : l'œuvre de Dieu s'achemi-
noit , et les voies se préparoient insensible-
ment à Tentier accomplissement des anciens
oracles.
Le retour de la captivité deBabylone n'étoit
qu'une ombre de la liberté et plus grande et
plus nécessaire , que le Messie devoit apporter
aux hommes captifs du péché. Le peuple dis-
persé en divers endroits; dans la haute Asie,
dans l'Asie mineure , dans l'Egypte, dans la
Grèce même , commençoit à faire éclater
parmi les Gentils le nom et la gloire du Dieu
d'Israël. Les Ecritures, qui dévoient un jour
être la lumière du monde , furent mises dans
la langue la plus connue de l'univers : leur
antiquité est reconnue. Pendant que le temple
est révéré, et les Ecritures répandues parmi
les Gentils , Dieu donne quelque idée de leur
conversion future , et en jette de loin les fon-
démens.
Ce qui se passoit même parmi les Grecs
étoit une espèce de préparation à la connois-
sance de la vérité. Leurs philosophes connu-
rent que le monde ctoil régi par un Dieu bien
Universelle. 2^7
différent de ceux que le vulgaire adoroit , et
qu'ils servoient eux-mêmes avec le vulgaire.
Les histoires grecques font foi que cette phi-
losophie venoit d'Orient, et des endroits où
les Juifs avoientété dispersés. Mais de quelque
endroit qu'elle soit venue, une vérité si im-
portante répandue parmi les Gentils, quoique
combattue , quoique mal suivie même par
ceux qui l'enseignoient , commençoit à ré-
veiller le genre humain , et fournissoit par
avance des preuves certaines à ceux qui dé-
voient un jour le tirer de son ignorance.
Comme toutefois la conversion de la genti-
lité étoit une œuvre réservée au Messie , et
le propre caractère de sa venue , l'erreur et
l'impiété prévaloient par-tout. Les nations les
plus éclairées et les plus sages , les Chaldéens ,
les Egyptiens , les Phéniciens , les Grecs , les
Romains, étoient les plus ignorans et les plus
aveugles sur la religion : tant il est vrai qu'il
y faut être élevé par une grâce particulière
et par une sagesse plus qu'humaine. Qui ose-
roit raconter les cérémonies des dieux im-
mortels et leurs mystères impurs 'i Leurs
amours , leurs cruautés , leurs jalousies , et
tous leurs autres excès , étoient le sujet de
leurs fêtes , de leurs sacrifices , des hymnes
qu'on leur chantoit, et des peintures que l'on
consacroit dans leurs temples. Ainsi le crime
étoit adoré et reconnu nécessaire au culte
des dieux. Le plus grave des philosophes dé- vut.u
fend de boire avec excès , si ce n'étoit dans ef!'
les fêtes de Bacchus et à l'honneur de ce dieu.
Ln autre, après avoir sévèrement blâmé toutes prQ\'li YlL
2 38 Discours sur l'Histoire
les images mal-honnêtes, en excepte celles des
dieux qui vouloient être honorés par ces infa-
Baruch.vi.mïes. On ne peut lire , sans étonnement , les
HmS.'f'i. honneurs qu'il falloit rendre à Vénus , et les
snab. i. is. prostitutions qui étoient établies pourPadorer.
La Grèce , toute polie et toute sage qu'elle
étoit 9 avoit reçu ces mystères abominables.
Athen. hb.JJans les affaires pressantes , les particuliers
et les républiques vouoient à Vénus des courti-
sanes ; et la Grèce ne rougissoit pas d attribuer
son salut aux prières quelles faisoient à leur
déesse. Après la défaite de Xerxès et de ses
formidables armées, on mit dans le temple un
tableau où étoient représentés leurs vœux et
leurs processions , avec cette inscription de
Simonides, poète fameux : Celles-ci ont prié
la déesse Vénus qui , pour V amour d'elles , a
sauvé la Grèce,
S'il falloit adorer l'amour , ce devoit être
du moins l'amour honnête : mais il n'en étoit
pas ainsi. Solon , qui le pourroit croire , et
qui attendroit d'un si grand nom une si grande
fW* infamie? Solon , dis— je , établit à Athènes le
temple de Vénus la prostituée , ou de l'amour
impudique. Toute la Grèce étoit pleine de
temples consacrés à ce dieu , et l'amour con-
jugal n'en avoit pas un dans tout le pays.
Cependant ils détestoient l'adultère dans les
hommes et dans les femmes: la société conju-
gale étoit sacrée parmi eux. Mais quand ils
s'appliquoient à la religion , ils paroissoient
comme possédés par un esprit étranger , et
leur lumière les abandonnoit.
La gravité romaine n'a pas traité la religion
F
Universelle. 209
lus sérieusement , puisqu'elle eonsacroit à
'honneur des dieux les impuretés du théâtre
et les sanglans spectacles des gladiateurs ,
c'est-à-dire , tout ce qu'on pouvoit imaginer
de plus corrompu et de plus barbare.
Mais je ne sais si les folies ridicules qu'on
mèloit dans la religion , n'étoient pas encore
plus pernicieuses , puisqu'elles lui attiroient
tant de mépris. Pouvoit-on garder le respect
qui est dû aux choses divines , au milieu des
impertinences que contenoient les fables, dont
la représentation ou le souvenir faisoient une
si grande partie du culte divin ? Tout le ser-
vice public n'étoit qu'une continuelle profa-
nation , ou plutôt une dérision du nom de
Dieu : et il îalloit bien quJil y eût quelque
puissance ennemie de ce nom sacré, qui, ayant
entrepris de le ravilir , poussât les hommes à
l'employer dans des choses si méprisables , et
même à le prodiguer à des sujets si indignes.
11 est vrai que les philosophes avoient à la
fin reconnu qu'il y avoit un autre Dieu que
ceux que levulgaire adoroit : mais ils n'osoient
l'avouer. Au contraire, Socrate donnoit pour Xenoph.
maxime qu'il failoit que chacun suivit la reli-™
gion de son pays. Platon, son disciple , qui plcw.^.
voyoit la Grèce et tous les pays du monde
remplis d'un culte insensé et scandaleux , ne
laisse pas de poser comme un fondement de
«a république , quil ne Jaut jamais rien chan-
ger dans la religion qu'un trouve établie , et
fue c'est avoir perdu le sens que d'y penser.
)es philosophes si graves, et qui ont dit de si
belles choses sur la nature divine , n'ont osé
240 Discours sur i/Histoire
s'opposer à l'erreur publique , et ont désespéré
jtpoi.Soe. de la pouvoir vaincre. Quand Socrate fut ac-
n -Xenoph.' çu$ë de nier les dieux que le public adoroit ,
il s'en défendit comme d'un crime : et Platon ,
en parlant du Dieu qui avoit formé l'univers ,
Epist. *. ad fat qu'il est difficile de le trouver, et quil est
détendu de ie déclarer au peuple. 11 proteste
de n'en parler jamais qu'en énigme, de peur
d'exposer une si grande vérité à la moquerie.
Dans quel abime étoit le genre humain ,
qui ne pouvoit supporter la moindre idée du
p/o*. .Livrai Dieu ! Athènes , la plus polie et la plus
in. Vpiat°.c' savante de toutes les villes grecques , prenoit
pour athées ceux qui parloient des choses in-
tellectuelles; et c'est une des raisons qui avoit
id. m. il fait condamner Socrate. Si quelques philoso-
phes osoient enseigner que les statues n'élolent
pas des dieux , comme l'entendoit le vulgaire ,
ils se voyoient contraints de s'en dédire : en-
core , après cela , étoient-ils bannis comme des
impies , par sentence de l'aréopage. Toute la
terre étoit possédée de la même erreur ; la
vérité n'y osoit paroi Ire. Ce grand Dieu ,
créateur du monde , n'avoit de temple ni de
culte qu'en Jérusalem. Quand les gentils y
en voyoient leurs offrandes , ils ne faisoient
autre honneur au Dieu d'Israël , que de le
joindre aux autres dieux. La seule Judée con-
noissoit sa sainte et sévère jalousie , et savoit
que partager la religion entre lui et les autres
dieux , étoit la détruire.
Cependant , à la fin des temps , les Juifs
mêmes qui le connoissoient, et qui étoient les
dépositaires de la religion, commencèrent,
tant
Universelle. 241
tant les hommes vont toujours affaiblissant la
vérité , non point à oublier le Dieu de leurs
pères , mais à mêler dans la religion des su-
perstitions indignes de lui. Sous le règne des^/f*- anti
Asmonéens , et dès le temps de Jonathas , la
secte des pharisiens commença parmi les Juifs.
Ils s'acquirent d'abord un grand crédit par la
pureté de leur doctrine et par l'observance
exacte de la loi : joint que leur conduite étoit un. 13.
douce , quoique régulière , et qu'ils vivoient
entre eux en grande union. Les récompenses j™;/f>"*
et les chàtimens de la vie future , qu'ils sou- 7-
tenoient avec zèle , leur attiraient beaucoup
d'honneur. A la fin l'ambition se mit parmi
eux. Ils voulurent gouverner , et en effet ils
se donnèrent un pouvoir absolu sur le peuple :
ils se rendirent les arbitres de la doctrine et
de la religion , qu'ils tournèrent insensiblement
à des pratiques superstitieuses , utiles à leur
intérêt et à la domination qu'ils vouloient éta-
blir sur les consciences ; et le vrai esprit de la
loi étoit prêt à se perdre.
A ces maux se joignit un plus grand mal ,
l'orgueil et la présomption ; mais une pré-
somption qui alloit à s'attribuer à soi-même le
don de Dieu.LesJuifs, accoutumés à ses bien-
faits et éclairés depuis tant de siècles de sa
connoissance , oublièrent que sa bonté seule
les avoit séparés des autres peuples , et re-
gardèrent sa grâce comme une dette. Race
élue et toujours bénie depuis deux mille ans ,
ils se jugèrent les seuls dignes de connoître
Dieu , et se crurent d'une autre espèce que
les autres hommes qu'ils voyoient privés de sa
Tome I. L
242 Discours sur l'Histoire
connoissance. Sur ce fondement , ils regardè-
rent les Gentils avec un insupportable dédain.
Etre sorti d'Abraham selon la chair , leur pa-
roissoit une distinction qui les mettoit naturel-
lement au-dessus de tous les autres ; et, enflés
d'une si beMe origine , ils se croyoient saints
par nature , et non par grâce : erreur qui dure
encore parmi eux. Cefurentles pharisiens qui ,
cherchant à se glorifier de leurs lumières et
de l'exacte observance des cérémonies de la
loi , introduisirent cette opinion vers la fin des
temps. Comme ils ne songeoient qu'à se dis-
tinguer des autres hommes , ils multiplièrent
sans bornes les pratiques extérieures, et dé-
bitèrent toutes leurs pensées , quelque con-
traires qu'elles fussent à la loi de Dieu, comme
des traditions authentiques.
Encore que ces senlimens n'eussent point
passé par décret public en dogme de la
synagogue , ils se couloient insensiblement
parmi le peuple , qui devenoit inquiet , tur-
Zach. xi.Dulent et séditieux. Enfin les divisions , qui
§.7. 8. etc. ^voient être, selon leurs prophètes, le com-
mencement de leur décadence , éclatèrent à
l'occasion des brouilleries survenues dans la
maison des Asmonéens. 11 y avoit à peine
soixante ans jusqu'à Jésus-Christ , quand Hir-
canet Aristobule^enfans d'Alexandre Jannée,
eurent guerre pour le sacerdoce auquel la
Joseph, ant. royauté étoit annexée. C'est ici le moment
xi\'.i.beii. fatal où l'histoire marque la première cause
JttApvln. de Ia ruine des Juifs. Pompée , que les deux
MiÂd fflr^res appelèrent pour les régler , les assujettit
Uu llbl 6. tous deux, en même temps qu'il déposséda
Universelle. 243
Antiochus surnommé l'Asiatique, dernier roi
de Syrie. Ces trois princes, dégradés ensemble
et comme par un seul coup , furent le signai
de la décadence marquée en termes précis
par le prophète Zacharie. Il est certain parzari.xi.g. ]
l'histoire , que ce changement déS affaires de
la Syrie et de la Judée fut fait en même temps
par Pompée , lorsqu'après avoir achevé la
guerre de Mithridate , prêt à retourner à
nome , il régla les affaires d'Orient. Le pro-
phète n'a remarqué que ce qui faisoit à la
ruine des Juifs , qui , de deux frères qu'ils
avoient vus rois , en virent l'un prisonnier
servir au triomphe de Pompée ; et l'autre
( c'est le foihle Hircan ) à qui le même Pom-
pée ôta , avec le diadème , une grande partie
de son domaine , ne retenir plus qu'un vain
titre d'autorité qu'il perdit bientôt. Ce fut
alors que les Juifs furent faits tributaires des
Romains : et la ruine de la Syrie attira la leur ,
parce que ce grand royaume , réduit en pro-
vince dans leur voisinage , y augmenta telle-
ment la puissance des Romains , qu'il n'y avoit
plus de salut qu'à leur obéir. Les gouverneurs
de Syrie firent de continuelles entreprises sur
la Judée : les Romains s'y rendirent maîtres
absolus , et en affoiblirent le gouvernement en
beaucoup de choses. Pareux enfin, le royaume
de Juda passa des mains des Asmonéens à qui
il s'étoil soumis , en celles d'Hérode, étranger
etiduméen. La politique cruelle et ambitieuse
de ce roi, qui ne professoit qu'en apparer,< <
la religion judaïque, changea les maximes du
gouvernement ancien. Ce ne sont plus
L 2
244 Discours sur l'Histoire
Juifs maîtres de leur soi t sous le vaste empire
des Perses et des premiers Séleucides , où ils
n'avoient qu'à vivre en paix. Hérode , qui les
tient de près asservis soussapuissance, brouille
toutes choses , confond, à son gré, la succes-
sion des pontifes , affoiblit le pontificat qu'il
rend arbitraire , énerve l'autorité du conseil
de la nation, qui ne peut plus rien : toute la
puissance publique passe entre les mains d'Hé-
rode et des Romains dont il est l'esclave , et
il ébranle les fondemens de la république ju-
daïque.
Les pharisiens et le peuple, qui n'écoutoient
que leurs sentimens , souffroient cet état avec
impatience. Plus ils se sentoient pressés du
joug des Gentils , plus ils conçurent pour eux
de dédain et de haine. Ils ne voulurent plus
de Messie qui ne fût guerrier, et redoutable
aux puissances qui les captivoient. Ainsi , ou-
bliant tant de prophéties qui leur parloient si
expressément de ses humiliations, ils n'eurent
plus d'yeux ni d'oreilles que pour celles qui
leur annonçaient des triomphes, quoique bien
difFérens de ceux qu'ils vouloient.
vi. Dans ce déclin de la religion et des affaires
dôcuàne" des Juifs , à la fin du règne d'Hérode , et dans
le temps que les pharisiens introduisoienttant
d'abus , Jésus-Christ est envoyé sur la terre
pour rétablir le royaume dans la maison de
David , d'une manière plus haute que les Juifs
charnels ne l'entendoient , et pour prêcher la
doctrine que Dieu avoit résolu de faire an-
u. ïx. 6. noncer à tout l'univers. Cet admirable enfant ,
appelé par Isaïe le Dieu fort , le père du siècle
Universelle. 24.5
futur et l'auteur de la paix, naît d'une Vierge
à Bethléem , et il y vient reconnoitre l'origine
de sa race. Conçu du Saint-Esprit, saint par
sa naissance, seul digne de réparer le vice de
la nôtre , il reçoit le nom de Sauveur de froé -**»**• '•
péchés. Aussitôt après sa naissance, une nou-
velle étoile , figure de la lumière qu'il devoit
donner aux Gentils , se fait voir en Orient,
et amène au Sauveur encore enfant les pré-
mices de la gentilité convertie. Un peu après ,
ce Seigneur tant désiré vient à son saint tem-
ple , où Siméon le regarde , non-seulement
comme la gloire d'Israël , mais encore comme Luc. 11. a.
la lumière des nations infidelles. Quand le
temps de prècherson évangile approcha , saint
Jean -Baptiste , qui lui devoit préparer les
voies , appela tous les pécheurs à la pénitence ,
et fit retentir de ses cris tout le désert , où il
avoit vécu , dès ses premières années , avec
autant d'austérité que d'innocence. Le peuple
ui , depuis cinq cents ans , n'avoit point vu
e prophètes , reconnut ce nouvel Elie, tout
prêt à le prendre pour le Sauveur 5 tant sa
sainteté paroissoit grande : mais lui-même il
montroit au peuple celui dont il étoil indigne Joan. i.ar.
de délier les souliers. Enfin Jésus-Christ com-
mence à prêcher son évangile,. et à révéler
les secrets qu'il voyoit de toute éternité au
sein de son père. Il pose les fondemens de son
Eglise par la vocation de douze- pêcheurs , ét>w««A.x..a.
met saint Pierre à la tête de tout le troupeau , 10.
avec une prérogative si manifeste , que les aVù j
évangélistes, qui , dans le dénombrement qu'ils scvÎ!"^
font des apôtres , ne gardent aucun ordre.
U 5
3
m
246 Discours sur l'Histoire
certafn, s'accordent à nommer saint Pierre
devant tous les autres , comme le premier.
Jésus-Christ parcourt toute la Judée, qu'il
remplit de ses bienfaits ; secourable aux ma-
lades , miséricordieux envers les pécheurs ,
dont il se montre le vrai médecin par l'accès
qu'il leur donne auprès de lui , faisant ressentir
aux hommes une autorité et une douceur qui
ïi'avoient jamais paru qu'en sa personne. Il an-
nonce de hauts mystères ; mais il les confirme
par de grands miracles. Il commande de
grandes vertus ; mais il donne en même temps
de grandes lumières , de grands exemples et
de grandes grâces. C'est par là aussi qu'il pa-
joan. 1. 14. roît plein de grâce et de vérité , et nous recc*
çons tout de sa plénitude.
Tout se soutient en sa personne ; sa vie , sa
doctrine, ses miracles. La même vérité y reluit
par-tout; tout concourt à y faire voir le maitre
dugenrehumain, et le modèle de la perfection.
Eui seul, vivant au milieu des hommes , et
à la vue de tout le monde , a pu dire , sans
joan. vin. craindre d'être démenti : Qui de vous me re~
n',â. m. 2r). prendra de péché ? Et encore : Je suis la lu-
iv. 34- mière du monde ; ma nourriture est de faire
la volonté de mon Père ; celui qui m'a envoyé
est avec moi , et ne me laisse pas seul , parce
que je fais toujours ce qui lui plaît.
Ses miracles sont d'un ordre particulier et
d'un caractère nouveau. Ce ne sont point des
Matth. signes dans le ciel , tels que les Juifs les de-
at¥1•1*• mandoient : il les fait presque tous sur les
hommes mêmes, et pour guérir leurs infir-
mités. Tous ces miracles tiennent plus de la
Universelle. 247
bonté que de la puissance , et ne surprennent
pas tant les spectateurs qu'ils les touchent dans
le fond du cœur. Il les fait avec empire : les
démons et les maladies lui obéissent : à sa pa-
role les aveugles nés reçoivent la vue, les
morts sortent du tombeau , et les péchés sont
remis. Le principe en est en lui-même ; ils cou-
lent de source. Je sens , dit-il , qu'une ^rtu^^-
est sortie de moi. Aussi personne n'en avoit-
il fait ni de si grands , ni en si grand nombre ,
et toutefois il promet que ses disciples feront
en son nom , encore de plus grandes choses : jwxiv.
tant est féconde et inépuisable la vertu qu'il12,
porte en lui-même.
Qui n'admireroit la condescendance avec
laquelle il tempère la hauteur de sa doctrine?
C'est du lait pour les enfans , et tout ensemble
du pain pour les forts. On le voit plein des se-
crets de Dieu : mais on voit qu'il n'en est pas
étonné , comme les autres mortels à qui Dieu
se communique. 11 en parle naturellement,
comme étant né dans ce secret et dans cette
gloire ; et ce qu'il a sans mesure , il le répand £««• ni-
avec mesure , afin que notre foiblesse le puisse0
porter.
Quoiqu'il soit envoyé pour tout le monde,
il ne s'adresse d'abord qu'aux brebis perdues
de la maison d'Israël, auxquelles il étoit aussi
principalement envoyé : mais il prépare la voie
à la conversion des Samaritains et des Gentils.
Une femme samaritaine le reconnoit pour le Joan. iv.
Christ que sa nation attendoit aussi bien que"'*
celle des Juifs , et apprend de lui le mystère
du culte nouveau qui ne seroit plus attaché
L 4
XV
248 Discours sur l'Histoire
Mauh. à un certain lieu. Une femme chananéennc
Mauh. et idolâtre lui arrache , pour ainsi dire, quoi-
vm.io.n.qUe re]3U^e5 Ja guérison de sa fille. Il recon-
noit, en divers endroits, les enfans d'Abraham
dans les Gentils, et parle de sa doctrine comme
devant être prêchée , contredite et reçue par
toute la terre. Le monde navoit jamais rien
vu de semblable, et ses apôtres en sont éton-
nés. Il ne cache point aux siens les tristes
épreuves par lesquelles ils dévoient passer. Il
leur fait voir les violences et la séduction em-
ployées contreux , les persécutions , les fausses
doctrines, les faux frères , la guerre au-dedans
et au-dehors , la foi épurée par toutes ces
épreuves ; à la fin des temps , l'afFoiblissement
de cette foi et le refroidissement de la charité
Mauh. parmi ses disciples : au milieu de tant de pé-
nls, son église et la vente toujours invin-
cibles.
Voici donc une nouvelle conduite et un
nouvel ordre de choses. On ne parle plus aux
enfans de Dieu de récompenses temporelles :
Jésus-Christ leur montre une vie future; et,
les tenant suspendus dans cette attente , il
leur apprend à se détacher de toutes les choses
sensibles. La croix et la patience deviennent
jiKitth.xi. leur partage sur la terre , et le ciel leur est
l3' proposé comme devant être emporté de force.
Jésus-Christ , qui montre aux hommes cette
nouvelle voie , y entre le premier : il prêche
Jes vérités pures qui étourdissent les hommes
grossiers et néanmoins superbes : il découvre
l'orgueil caché et l'hypocrisie des pharisiens
et des docteurs de la loi , qui la corrompoient
Universelle. 249
par leurs interprétations. Au milieu de ces re-
proches , il honore leur ministère , et la chaire
de Moïse où ils sont assis. Il fréquente le
temple dont il fait respecter la sainteté , et
renvoie aux prêtres les lépreux qu'il a guéris.
Par là il apprend aux hommes comme ils
doivent reprendre et réprimer les abus , sans
préjudice du ministère établi de Dieu , et mon-
tre que le corps de la synagogue subsistoit
malgré la corruption des particuliers. Mais
elle penchoit visiblement à sa ruine. Les pon-
tifes et les pharisiens animoient contre Jésus-
Christ le peuple Juif, dont la religion se tour-
noit en superstition. Ce peuple ne peut souf-
frir le Sauveur du monde , qui l'appelle à des
pratiques solides, mais difficiles. Le plus saint
et le meilleur de tous les hommes , la sainteté
etla bonté même, devientle plus enviéetle plus
haï. 11 ne se rebute pas , et ne cesse de faire du
bien à ses citoyens; mais il voit leur ingrati-
tude , il en prédit le châtiment avec larmes ? et
dénonce à Jérusalem sa chute prochaine. Il
prédit aussi que les Juifs , ennemis de la vérité
qu'il leur annonçoit , seroient livrés à l'erreur,
et deviendroient le jouet des faux prophètes.
Cependant la jalousie des pharisiens etdes prê-
tres le mène à un supplice infâme : ses disci-
ples l'abandonnent; un d'eux le trahit; le pre-
mier et le plus zélé de tous le renie trois fois.
Accusé devant le conseil , il honore jusqu'à la
fin le ministère des prêtres , et répond , en ter-
mes précis , au pontife qui Tinterrogeoit juri-
diquement. Mais le moment étoit arrivé où la
synagogue devoit être réprouvée. Le pontife
L 5
Matth.
XX11I. a
s5o Discours sur i/Histoire
et tout le conseil condamne Jetas -r Christ •
parce qu'il se disoit le Christ, Fils de Dieu. Il
est livré à Ponce Pilaie , président romain :
son innocence est reconnue par son juge , que
la politique et l'intérêt font agir contre sa cons-
cience : le juste est condamné à mort : le plus
grand de tous les crimes donne lieu à la plus
parfaite obéissance qui fut jamais : Jésus ,
maître de sa vie et de toutes choses , s'aban-
donne volontairement à la fureur des mé-
dians, et offre le sacrifice qui devoit être l'ex-
piation du genre humain. A la croix , il re-
garde dans les prophéties ce qui lui restoit à
Joan. xix. faire ; il l'achève , et dit enfin : Tout est con-
sommé. A ce mot i tout change dans le monde :
la loi cesse; ses ligures passent ; ses sacrifices
sont abolis par une oblaiion plus parfaite. Cela
fait , Jésus-Christ expire avec un grand cri :
toute la nature s'émeut : le centurion qui le
gardoit , étonné d'une telle mort , s'écrie qu il
est vraiment le Fils de Dieu ; et les spectateurs
s'en retournent frappant leur poitrine. Au
troisième jour , il ressuscite ; il paroit aux siens
qui l'avoient abandonné , et qui sobstinoient
à ne pas croire sa résurrection. Ils le voient ,
lis lui parlent , ils le touchent , ils sont con-
vaincus. Pour confirmer la foi de sa résurrec-
tion , il se montre à diverses fois et en diverses
circonstances. Ses disciples le voient en parti-
culier , et le voient aussi tous ensemble : il
\.cor. xv. paroit une fois à plus de cinq cents hommes
assemblés. Uv apôtre qui l'a écrit , assure
que la plupant d'eux vi voient encore dans le
temps qu'il fécrivoit. Jésus-Christ ressuscité
Universelle. a5i
donne à ses apôtres tout le temps qu'ils veu-
lent pour le bien considérer ; et , après s'être
mis entre leurs mains en toutes les manières
qu ils le souhaitent, en sorte qu il ne puisse
plus leur rester le moindre doute , il leur or-
donne de porter témoignage de ce qu'ils ont
vu , de ce qu'ils ont ouï , et de ce qu'ils ont
touché. Afin qu'on ne puisse douter de leur
bonne foi, non plus que de leur persuasion , il
les oblige à sceller leur témoignage de leur
sang. Ainsi leur prédication est inébranlable;
le fondement est un fait positif, attesté una-
nimement par ceux qui l'ont vu. Leur sincérité
est justifiée par la plus forte épreuve qu'on
puisse imaginer , qui est celle des tourmens et
de la mort même. Telles sont les instructions
que" reçurent les apôtres. Sur ce fondement,
douze pêcheurs entreprennent de convertir le
monde entier , qu'ils voyoient si opposé aux
lois qu'ils avoient à lui prescrire , et aux vérités
qu'ils avoient à lui annoncer. Ils ont ordre de £«r.
commencer par Jérusalem, et , de là , de se^». i.'sî*
répandre par toute la terre , pour instruire M*uh.
toutes les nations , et les baptiser au nom du ig. û0-
Pcre , et du Fils , et du Saint-Esprit. Jésus-
Christ leur promet d'être avec eux jusquà la
consommation des siècles , et assure , par cette
parole, la perpétuelle durée du ministère ecclé-
siastique. Cela dit , il monte aux cieux en leur
présence.
Les promesses vont être accomplies , les pro-
phéties vontavoir leur dernieréclaircissement»
Les Genlils sont appelés à la eonnoissance de
Dieu parlesordres de Jésus-Christ ressuscité :
L 6
252 Discours sur l'Histoire
«ne nouvelle cérémonie est instituée pour la
régénération du nouveau peuple : les fidèles
apprennent que le vrai Dieu , le Dieu d'Israël,
ce Dieu un et indivisible, auquel ils sont con-
sacrés par le baptême, est tout ensemble Père,
Fils et Saint-Esprit.
Là donc nous sont proposées les profon-
deurs incompréhensibles de PEtre divin , et la
grandeur ineffable de son unité , et les riches-
ses infinies de cette nature , plus féconde en-
core au-dedans qu'au-dehors , capable de se
communiquer sans division ; à trois personnes
égales.
Là sont expliqués les mystères qui étoient
enveloppés et comme scellés dans les ancien-
nes Ecritures. Nousentendonsleseeret de cette
Ctn.i.ià. parole : Faisons l'homme à notre image; et
la Trinité , marquée dans la création de
l'homme , est expressément déclarée dans sa
régénération.
JNous apprenons ce que c'est que cette sa-
Prov. vin. gesse conçue , selon Safomon , devant ions les
temps dans le sein de Dieu ; sagesse qui fait
toutesses délices, et par qui sont ordonnés tous
ses ouvrages. Nous savons qui est celui que
p*.cix. David a vu engendré devant l'aurore ; et le
nouveau Testament nous enseigne que c'est
le Verbe , la parole intérieure de Dieu , et sa
pensée éternelle, qui est toujours danssonsein,
«t par qui toutes choses ont été faites.
• Par là nous répondons à la mystérieuse
question qui est proposée dans les Proverbes :
jj£'-, Dites-moi le nom de Dieu 9 et le nom de son
Fils ? si vous le savez. Car nous savons que
Universelle. 2$3
Ce nom de Dieu , si mystérieux et si caché *
est le nom de Père, entendu en ce sens profond
fui le fait concevoir dans l'éternité Père d'un
'ils égal à lui , et que le nom de son Fils est le
nom de Verbe; Verbe qu'il engendre éternel-
lement en se contemplant lui-même , qui est
l'expression parfaite de sa vérité , son image ,
son Fils unique , t éclat de sa clarté , et Vem- Mr. i. 3.
preinte de sa substance.
Avec le Père et le Fils nous connoissons
aussi le Saint-Esprit, l'amour de l'un et de
l'autre , et leur éternelle union. C'est cet Esprit
qui fait les prophètes , et qui est en eux pour
leur découvrir les conseils de Dieu , et les
secrets de l'avenir ; Esprit dont il est écrit : le
Seigneur nia envoyé , et son Esprit , gui est f6XLVin-
distingué du Seigneur , et qui est aussi le Sei-
gneur même , puisqu'il envoie les prophètes ,
et qu'il leur découvre les choses futures. Cet
Esprit qui parle par les prophètes , est uni au
Père et au Fils , et intervient avec eux dans
la consécration du nouvel Homme.
Ainsi le Père , le Fils et le Saint-Esprit ,
un seul Dieu en trois personnes montré plus
obscurément à nos pères , est clairement ré-
véré dans la nouvelle alliance. Instruits d'un
si haut mystère , et étonnés de sa profondeur
incompréhensible , nous couvrons notre face
devant Dieu avec les Séraphins que vit Isaïe , 1». vi.
et nous adorons avec eux celui qui est trois
fois saint.
C'étoit au Fils unique, qui éfoit dans le^n.ï. i$,
sein du Père > et qui sans en sortir venoit à
nous ; c'étoit à lui à nous découvrir pleine-
M
2^4 Discours sur l'Histoire
ment ces admirables secrets de la nature divine
Sue Moïse et les prophètes n'avoient qu'ef-
eurés.
C'étoit àlui à nous faire entendre d'où vient
que le Messie, promis comme un homme qui
devoit sauver les autres hommes , étoit en
même temps montré comme Dieu en nombre
singulier, et absolument à la manière dont le
créateur nous est désigné : et c'est aussi ce
qu'il a fait , en nous enseignant que , quoique
Joan.vm. flig d'Abraham , il étoit devant qu Abraham
id.ui. lî.jûtjait ; qu'il est descendu du ciel , et toute] ois
qu il est au ciel; qu'il est Dieu, Fils de Dieu ,et
tout ensemble homme , fils de I homme ; le
vrai Emmanuel , Dieu avec nous; en un mot
le Verbe fait chair , unissant en sa personne
la nature humaine avec la divine , afin, de
réconcilier toutes choses en lui-même.
Ainsi nous sont révélés les deux principaux
mystères, celui de la Trinité, et celui de l'In-
carnation. Mais celui qui nous les a révélés
nous en fait trouver l'image en nous-mêmes ,
afin qu'ils nous soient toujours présens , et que
nous reconnoissions la dignité de notre nature.
En effet , si nous imposons silence à nos
sens, et que nous nous renfermions pour un
peu de temps au fond de notre ame , c'est-à-
dire , dans celte partie où la vérité se fait en-
tendre , nous y verrons quelque image de la
Trinité que nous adorons. La pensée que nous
sentons naître comme le germe de notre es-
prit , comme le fils de notre intelligence , nous
donne quelque idée du Fils de Dieu conçu
éternellement dans rintelligen.ce du Père cé^
U W I V E H 9 F. L L ï. 2^5
leste. C'est pourquoi ce Fils de Dieu prend lecrtg. $<,&
nom de Verbe , afin que nous entendions qu il Jug.deTrh
naît dans le sein du Père, non comme nais-.?^ ?;-J**
sent les corps , mais comme nait dans notre Jf*) '£"£;
ame cette parole intérieure que nous y sen-£v*a*La6*>
tons quand nous contemplons la -vérité.
Mais la fécondité de notre esprit ne se ter-
mine pas à cette parole intérieure , à cette pen-
sée intellectuelle , à cette image de la vérité
qui se forme en nous. Nous aimons et celte
parole intérieure , et l'esprit où elle nait ; et ,
en l'aimant , nous sentons en nous quelque
chose qui ne nous est pas moins précieux que
notre esprit et notre pensée , qui est le fruit
de l'un et de l'autre , qui les unit , qui s'unit
à eux , et ne fait avec eux qu'une même vie.
Ainsi , autant qu'il se peut trouver de rap-
port entre Dieu et l'homme , ainsi, dis-je, se
produit en Dieu l'amour éternel qui sort dut
Père qui pense , et du Fils qui est sa pensée ,
pour faire , avec lui et sa pensée , une même
nature également heureuse et parfaite.
En un mot, Dieu est parfait; et son Verbe,
image vivante d'une vérité infinie, n'est pas
moins parfait que lui , et son amour qui , sor-
tant de la source inépuisable du bien , en a
toute la plénitude , ne peut manquer d'avoir
une perfection infinie. Elpuisquenousn'avons
point d'autre idée de Dieu que celle de la per-
fection , chacune de ces trois choses considérée
en elle-même , mérite d'èire appelée Dieu :
mais parce que ces trois choses conviennent
nécessairement à une même nature } ces trois,
choses ne sont qu'un seul Dieu,
2&6 Discours sua l'Histotre
Il ne faut donc rien concevoir d'inégal , ni
de séparé dans cette Trinité adorable ; et ,
quelque incompréhensible que soit cette éga-
lité , notre ame , si nous l'écoutons , nous en
dira quelque chose.
Aug.içc. Elle est : et quand elle sait parfaitement ce
qu'elle est, son intelligence répond à la vérité
de son être ; et quand elle aime son être avec
son intelligence autant qu'ils méritent d'être
aimés , son amour égale la perfection de l'un
et de l'autre. Ces trois choses ne se séparent
jamais ) et s'enferment Tune l'autre : nous en-
tendons que nous sommes et que nous aimons ,
et nous aimons à être et à entendre. Qui le
peut nier, s'il s'entend lui-même? et non-seu-
lement une de ces choses n'est pas meilleure
que l'autre , mais les trois ensemble ne sont
pas meilleures qu'une d'elles en particulier ;
puisque chacune enferme le tout , et que dans
les trois consiste la félicité et la dignité de la
nature raisonnable. Ainsi , et infiniment au-
dessus , est parfaite , inséparable , une en son
essence , et enfin égale en tout sens , la Trinité
que nous servons, et à laquelle nous sommes
consacrés par notre baptême.
Mais nous-mêmes , qui sommes l'image de
la Trinité , nous-mêmes , à un autre égard T
nous sommes encore l'image de l'Incarnation.
Aug.Ep. Notre ame , d'une nature spirituelle et in-
ius'. c. 3. 5r corruptible , a un corps corruptible qui lui est
cvT.Ep?2dtiftl ; et , de l'union de l'un et de l'autre , ré-
££"'»«■/'• suite un tout qui est l'homme, esprit et corps
cone.Eph.ioiii ensemble , incorruptible et corruptible,
sy'mb.At h. intelligent et purement brute. Ces attributs
Universelle. 2^7
conviennent au tout , par rapport à chacune
-de sesdeux parties. Ainsi le Verbe divin , dont
la vertu soutient tout, s'unit d'une façon par-
ticulière, ou plutôt il devient lui-même, par
Une parfaite union , ce Jésus-Christ, fils de
Marie , ce qui fait qu'il est Dieu et homme
tout ensemble, engendré dans l'éternité, et
engendré dans le temps , toujours vivant dans
le sein du Père , et mort sur la croix pour nous
sauver.
Mais où Dieu se trouve mêlé, jamais les
comparaisons tirées des choses humaines ne
sont qu'imparfaites. Notre ame n'est pas de-
vant notre corps , et quelque chose lui man-
que lorsqu'elle en est séparée. Le Verbe, par-
iait en lui-même dès l'éternité, ne s'unit à notre
nature que pour l'honorer. Celte ame qui pré-
side au corps , et y fait divers changemens ,
elle-même en souffre à son tour. Si le corps est
mu au commandement et selon la volonté de
l'aine , l'ame est troublée , l'ame est affligée ,
et agitée en mille manières ou fâcheuses, ou
agréables , suivant les dispositions du corps :
en sorte que , comme l'ame élève le corps à
elle en le gouvernant, elle est abaissée au-^
dessous de lui par les choses qu'elle en souffre.
Mais j en Jésus-Christ , le Verbe préside à
tout , le Verbe ti p* tout sous sa main. Ainsi
1 homme est élevé , et le Verbe ne se rabaisse
par aucun endroit : immuable et inaltérable ,
il domine , en tout et par-tout, la nature qui
est unie.
De là vient qu'en Jésus-Christ l'homme ,
absolument soumis à la direction intime du
^58 Discours sur i/Histoire
Verbe qui l'élève à soi , n'a que des pensées et
des mouvemens divins. Tout ce qu'il pense ,
tout ce qu'il veut , tout ce qu'il dit , tout ce
qu'il cache au dedans , tout ce qu'il montre
au dehors; est animé parle Verte , conduit
par le Verbe , digne au Verbe, c'est-à-dire ,
digne de la raison même , de la sagesse même ,
et de la vérité même. C'est pourquoi tout est
lumière en Jésus-Christ ; sa conduite est une
règle ; ses miracles sont des instructions ; ses
paroles sont esprit et vie.
Il n'est pas donné à tous de bien entendre
ces sublimes vérités , ni de voir parfaitement
en lui-même cette merveilleuse image des
choses divines, que saint Augustin et les autres
pères ont crue si certaine. Les sens nousgou-
vernent trop ; et notre imagination , qui se
veut mêler dans toutes nos pensées ,ne nous
permet pas toujours de nous arrêter sur une
lumière si pure. Nous ne nous connoissons
pas nous-mêmes ; nous ignorons les richesses
que nous portons danslefond de notre nature ;
et il n'y a que les yeux les plus épurés qui les
puissent apercevoir. Mais si peu que nous en-
trions dans ce secret , et que nous sachions
remarquer en nous l'image des deux mystères
qui sont le fondement de notre foi , c'en est
assez pour nous élever au-dessus de tout, et
rien de mortel ne nous pourra plus toucher.
Aussi Jésus-Christ nous appelle t-il à une
gloire immortelle ; et c'est le fruit de la foi
que nous avons pour les mystères.
Ce Dieu homme, celle vérité et cette sa-
gesse incarnée qui nous fait croire de si gran-
Universelle. s5g
des choses sur sa seule autorité , nous en pro-
met dans l'éternité Ja claire et bienheureuse
vision , comme la récompense certaine de
notre foi.
De cette sorte , la mission de Jésus-Christ
est relevée infiniment au-dessus de celle de
Moïse.
Moïse étoit envoyé pour réveiller par des
récompenses temporelles les hommes sen-
suels et abrutis. Puisqu'ils étoient devenus
tout corps et tout chair, il les falîoit d'abord
prendre par les sens , leur inculquer par ce
moyen la connoissance de Dieu, et l'horreur
de l'idolâtrie , àlaquelle le genre humain avoit
une inclination si prodigieuse.
Tel étoit le ministère de Moïse : il étoit
réservé à Jésus-Christ d'inspirer à l'homme
des pensées plus hautes , et de lui faire con-
noitre, dans une pleine évidence , la dignité >
l'immortalité , et la félicité éternelle de son
ame.
Durant les temps d'ignorance , c'est-à-dire ,
durant les temps qui ont précédé Jésus-Christ ,
ce que l'aine connoissoit de sa dignité et de
son immortalité Pinduisoit le plus souvent à
erreur. Le culte des hommes morts faisoit
presque tout le fonds de l'idolâtrie : presque
tous les hommes sacrifioient aux mânes , c'est-
à-dire , aux âmes des morts. De si anciennes
erreurs nous font voir à la vérité combien
étoit ancienne la croyance de l'immortalité de
l'ame , et nous montrent qu'elle doit être ran-
gée parmi les premières traditions du genre
humain. Mais l'homme , qui gâioit tout , en
260 Discours sur l'Histoire
avoit étrangement abusé , puisqu'elle le por-
toit à sacrifier aux morts. On alloit même jus-
qu'à cet excès de leur sacrifier des hommes
■vivans : on tuoit leurs esclaves , et même leurs
femmes , pour les aller servir dans l'autre
cas. de leii. monde. Les Gaulois le pratiquoient avec beau-
coup d'autres peuples ; et les Indiens , mar-
qués par les auteurs païens parmi les premiers
défenseurs de l'immortalité de lame , ont
aussi été les premiers à introduire sur la terre ,
•dus prétexte de religion , ces meurtres abo-
minables. Les mêmes Indiens se tuoient eux-
mêmes pouravancerla félicité de la vie future;
et ce déplorable aveuglement dure encore au-
jourd'hui parmi ces peuples : tant il est dan-
gereux d'enseigner la vérité dans un autre
ordre que celui que Dieu a suivi , et d'expli-
quer clairement à l'homme tout ce qu'il est
avant qu'il ait connu Dieu parfaitement.
C'étoit faute de connoître Dieu , que la plu-
part des philosophes n'ont pu croire famé
immortelle sans la croire une portion de la
divinité , une divinité elle-même , un être
éternel , incréé aussi bien qu'incorruptible , et
qui n'avoit non plus de commencement que
de fin. Que dirai-je de ceux qui croyoient la
transmigration des âmes : qui les faisoient
rouler des deux à la terre, et puis de la terre
aux cieux ; des animaux dans les hommes . et
des hommes dans les animaux : de la félicité à
la misère , et de la misère à la félicité , sans
que ces révolutions eussent jamais ni de terme,
ni d'ordre certain? Combien étoit obscurcie
la justice , la providence 5 la bonté divine ,
Universelle. 261
parmi tant d'erreurs ! Et qu'il étoit nécessaire
deconnoitre Dieu , et les règles de sa sagesse,
avant que de connoitre l'ame et sa nature
immortelle !
C'est pourquoi la loi de Moïse ne donnoit
à Thomme qu'une première notion de la na-
ture de l'ame et de sa félicité. Nous avons vu
l'ame au commencement faite par la puis-
sance de Dieu , aussi bien que les autres créa-
tures ; mais avec ce caractère particulier ,
qu'elle étoit faite à son image et par son
souffle , afin qu'elle entendit à qui elle tient
par son fonds , et qu'elle ne se crût jamais de
même nature que les corps, ni formée de leur
concours. Mais les suites de cette doctrine ,
et les merveilles de la vie future , ne furent
pas alors universellement développées ; et
c'étoit au jour du Messie que cette grande
lumière devoit paroître à découvert.
Dieu en avoit répandu quelques étincelles
dans les anciennes Ecritures. Salomon avoit
dit que , comme fe corps retourne à la terre Ecci.xii.
d'où il est sorti , l'esprit retourne à Dieu qui7'
l'a donné. Les patriarches et les prophètes ont
vécu dans cette espérance : et Daniel avoit
prédit qu'il viendroit un temps où ceux qui 2Dan- xn-
dorment dans la poussière s'éveilleront , les
uns pour la vie éternelle , et les autres pour
une éternelle confusion , afin de voir toujours.
Mais , en même temps que ces choses lui sont
révélées, il lui est ordonné desceller le livre ,
et de le tenir fermé jusqu'au temps ordonné m***
de Dieu , afin de nous faire entendre que la
262 Discouhs sue l'Histoire
pleine découverte de ces vérités étoit d'une
autre saison et d'un autre siècle.
Encore donc que les Juifs eussent dansleurs
Ecrituresquelques promessesdes félicités éter-
nelles , et que, vers les temps du Messie où
elles dévoient être déclarées , ils en parlas-
sent beaucoup davantage , comme il paroi t
par les livres de la Sagesse et des Machabées :
toutefois cette vérité faisoit si peu un dogme
universel de l'ancien peuple , que les saddu-
céens , sans la reconnoitre, non-seulement
étoient admis dans la synagogue , mais encore
élevés au sacerdoce. C'est un des caractères
du peuple nouveau de poser pour fondement
de la religion la foi de la vie future; et ce
devoit être le fruit de la venue du Messie.
C'est pourquoi , non content de nous avoir
dit qu'unevie éternellementbienheureuseétoit
réservée aux enfans de Dieu , il nous a dit en
jban.xvii.qUOi e}|e consîstoit. La vie bienheureuse est
d'êtreavec lui dms la gloirede Dieu son Père :
la vie bienheureuse est de voir la gloire qu'il
adans le sein du Père dès l'origine du monde :
la vie bienheureuse est que Jésus-Christ soit
en nous comme dans ses membres , et que
l'amour éternel que le Père a pour son Fils
s'étendantsur nous , il nous comble des mêmes
dons : la vie bienheureuse, en un mot, est de
connoître le seul vrai Dieu et Jésus-Christ
qu'il a envoyé ; mais le connoître de cette
i.Cor.xm. manière qui s'appelle la claire vue , la vue
9" ia' fade à face et à découvert , la vue aui réforme
en nous et y achève l'ouvrage de Dieu, selon
Joan. 1. ep. ce que dit saint Jean : Que nous lui serons
Universelle. 263
Semblables , parce que nous le verrons tel qu'il
est.
Cette vue sera suivie d'un amour immense,
d'une joie inexplicable et d'un triomphe sans
fin. Un alléluia éternel et un amen éternel iApol\¥n-
dont on entend retentir la céleste Jérusalem ,».34*.6i
font voir toutes les misères bannies et tous les
désirs satisfaits : il n'y a plus qu'à louer la
bonté divine.
Avec de si nouvelles récompenses , il falloit
que Jésus-Christ proposât aussi de nouvelles
idées de vertu , des pratiques plus parfaites et
plus épurées. La fin de la religion , lame des
vertus et l'abrégé de la loi , c'est la charité.
Mais , jusqu'à Jésus-Christ, on peut dire que
la perfection et les effets de cette vertu n'étoient
pas entièrement connus. C'est Jésus - Christ
proprement qui nous apprend à nous con-
tenter de Dieu seul. Pour établir le règne
de la charité et nous en découvrir tous les
devoirs , il nous propose l'amour de Dieu , jus-
qu'à nous haïr nous-mêmes , et persécuter ,
sans relâche , le principe de corruption que
nous avons tous dans le cœur. Il nous propose
l'amour du prochain , jusqu'à étendre sur tous
les hommes celte inclination bienfaisante ,
sans en excepter nos persécuteurs. 11 nous pro-
pose la modération des désirs sensuels, jusqu'à
retrancher tout-à-fait nos propres membres ,
c'est-à-dire , ce qui tient le plus vivement et le
plus intimement à notre cœur. 11 nous propose
la soumission aux ordres de Dieu, jusqu'à nous
réjouir des souffrances qu'il nous envoie. Il
nous propose l'humilité, jusqu'à aimer les op-
264 Discours sur l'Histoire
probres pour la gloire de Dieu , et à croire
que nulle injure ne nous peut mettre si bas
devant les hommes , que nous ne soyons en-
core plus bas devant Dieu par nos péchés. Sur
ce fondement de la charité, il perfectionne
tous les états de la vie humaine. C'est par là
que le mariage est réduit à sa forme primi-
tive : l'amour conjugal n'est plus partagé :
une si sainte société n'a plus de fin que celle
de la vie ; et les enfans ne voient plus chasser
leur mère pour mettre à sa place une marâtre.
Le célibat est montré comme une imitation
de la vie des anges , uniquement occupée de
Dieu et des chastes délices de son amour. Les
supérieurs apprennent qu'ils sont serviteurs
des autres , et dévoués à leur bien : les infé-
rieurs reconnoissent l'ordre de Dieu dans les
puissances légitimes , lors même qu'elles abu-
sent de leur autorité ; cette pensée adoucit les
peines de la sujétion , et, sous des maîtres fâ-
cheux , l'obéissance n'est plus fâcheuse au
vrai chrétien.
A ces préceptes , il joint des conseils de
perfection éminente : renoncer à tout plaisir;
vivre dans le corps comme si on étoit sans
corps ; quitter tout, donner tout aux pauvres,
pour ne posséder que Dieu seul ; vivre de peu,
et presque de rien ; et attendre ce peu de la
Providence divine.
Mais la loi la plus propre à 1 évangile est
celle de porter sa croix. La croix est la vraie
épreuce de la foi , le vrai fondement de l'es-
pérance , le parlait épurement de la charité,
en un mot le chemin du ciel. Jésus-Christ est
mort
Universelle. 265
mort à la croix ; il a porté sa croix toute sa
vie ; c'est à la croix qu'il veut (ju'on le suive ,
et il met la vie éternelle à ce prix. Le premier,
à qui il promet en particulier le repos du siècle
futur, est un compagnon de sa croix : Tux^ ^
seras , lui dit -il , aujourd'hui avec moi en
paradis. Aussitôt qu'il fut à la croix , le voile
qui couvroit le sanctuaire fut déchiré de haut
en bas , et le ciel fut ouvert aux âmes saintes.
C'est au sortir de la croix , et des horreurs de
son supplice , qu'il parut à ses apôtres , glo-
rieux et vainqueur de la mort ; afin qu'ils
comprissent que c'est par la croix qu'il devoit
entrer dans sa gloire , et qu'il ne montroit
point d'autre voie à ses enfans.
Ainsi fut donnée au monde , en la personne
de Jésus-Christ , l'image d'une vertu accom-
plie , qui n'a rien et n'attend rien sur la
terre , que les hommes ne récompensent que
par de continuelles persécutions , qui ne cesse
de leur faire du bien , et à qui ses propres
bienfaits attirent le dernier supplice. Jésus-
Christ meurt sans trouver ni reconnoissance
dans ceux qu'il oblige , ni fidélité dans ses
amis, ni équité dans ses juges. Son innocence,
quoique reconnue , ne le sauve pas; son Père
même, en qui seul il avoit mis son espérance ,
retire toutes les marques de sa protection : le
juste est livré à ses ennemis, et il meurt aban-
donné de Dieu et des hommes.
Mais il falloit faire voir à l'homme de bien
que , dans les plus grandes extrémités, il n'a
besoin ni d'aucune consolation humaine , ni
même d'aucune marque sensible du secours
Tome I. M
266 Discoms sur l'Histoire
divin : qu'il aime seulement et qu'il se confie,
assuré que Dieu pense à lui sans lui en
donner aucune marque , et qu'une éternelle
félicité lui est réservée.
r't' thî ^e P^US sa8e ^es ph'I0S0Pnes 5 en cherchant
\i. de Hep. l'idée de la vertu , a trouvé que, comme celui-
là seroit le plus méchant qui sauroit si bien
couvrir sa malice qu'il passât pour homme de
bien , et jouit par ce moyen de tout le crédit
que peut donner la vertu : ainsi le plus ver-
tueux devoit être , sans difficulté, celui à qui
sa vertu attire , par sa perfection, la jalousie
de tous les hommes ; en sorte qu'il n'ait pour
lui que sa conscience , et qu'il se voie exposé
à toute sorte d'injures, jusqu'à être mis sur
la croix , sans que sa vertu lui puisse donner
ce foible secours de l'exempter d'un tel sup-
plice. Ne semble-t-il pas que Dieu n'ait mis
cette merveilleuse idée de vertu dans l'esprit
d'un philosophe, que pour la rendre effective
dans la personne de son Fils ; etfaire voir que
le juste a une autre gloire , un autre repos ,
enfin un autre bonheur que celui qu'on peut
avoir sur la terre.
Etablir cette vérité , et la montrer accom-
plie si visiblement en soi-même , aux dépens
de sa propre vie , c'étoit le plus grand ouvrage
que pût faire un homme : et Dieu l'a trouvé
si grand, qu'il l'a réservé à ce Messie tant pro-
mis , à cet homme qu'il a fait la même per-
sonne avec son Fils unique.
En effet , que pou voit-on réserver de plus
grand à un Dieu venant sur la terre ? et qu'y
pouvoit-il faire de plus digne de lui , que d'y
Universelle. 26/
montrer la vertu dans toute sa pureté, et le
bonheur éternel où la conduisent les maux les
plus extrêmes ?
Mais , si nous venons à considérer ce qu'il
y a de plus haut et de plus intime dans le
mystère de la croix , quel esprit humain le
pourra comprendre ? Là nous sont montrées
des vertus que le seul Homme -Dieu pouvoit
pratiquer. Quel autre pouvoit comme lui se
mettre à la place de toutes les victimes ancien-
nes, les abolir en leur substituant une victime
dune dignité et d'un mérite infini , et faire
que désormais il n'y eût plus que lui seul à
offrir à Dieu ? Tel est l'acte de religion que
Jésus-Christ exerce à la croix. Le Père éter-
nel pouvoit-il trouver , ou parmi les anges,
ou parmi les hommes , une obéissance égale à
celle que lui rend son Fils bien-aimé, lorsque ,
rien ne lui pouvant arracher la vie , il la donna
volontairement pour lui complaire ? Que dirai-
je de la parfaite union de tous ses désirs avec
la divine volonté , et de l'amour par lequel il
se tient uni à Dieu qui étoit en lui , se rccon- 3- c*r. v.
ciliant avec le monde 1 Dans cette union in-
compréhensible , il embrasse tout le genre
humain; il pacifie le ciel ella terre: il se plonge,
avec une ardeur immense , dans ce déluge de
sang où // déçoit être baptisé avec tous les iw. xij.
siens, et fait sortir de ses plaies le jeu de^9 i0,
l'amour divin qui déçoit embraser toute la
terre. Mais voici ce qui passe toute intelli-
gence; la justice pratiquéepar ceDieu-Homme
qui se laisse condamner par le monde, afin que
le monde demeure éternellement condamné
M 2
268 Discours sur i/Histoire
Joan. xii. par l'énorme iniquité de ce jugement. Main-
tenant le monde est jugé , et le prince de ce
monde ça être chassé 9 comme le prononce
Jésus -Christ lui-même. L'enfer , qui avoit
subjugué le monde , le va perdre : en atta-
quant l'innocent , il sera contraint de lâcher
les coupables qu'il tenoit captifs : la malheii-
f*ux !!* ,3- reuse obligation , par laquelle nous étions
livrés aux anges rebelles , est anéantie : Jésus-
Christ l'a attachée à sa croix , pour y être
effacée de son sang : l'enfer dépouillé gémit :
la croix est un lieu de triomphe à notre Sau-
veur ; et les puissances ennemies suivent en
tremblant le char du vainqueur. Mais un plus
grand triomphe paroit à nos yeux : la justice
divine est elle-même vaincue; le pécheur
qui lui étoit dû comme sa victime , est arraché
de ses mains. Il a trouvé une caution capable
de payer pour lui un prix infini. Jésus-Christ
s'unit éternellement les élus pour qui il se
donne ; ils sont ses membres et son corps; le
Père éternel ne les peut plus regarder qu'en
leur chef : ainsi il étend sur eux l'amour in-
j^.xvii. fini qu'il a pour son Fils. C'est son Fils lui—
34. a*, a . m£me qUj je juj demande . \\ ne veut pas être
séparé des hommes qu'il a rachetés : O mon
Père , je ceux , dit-if, qu'ils soient avec moi ;
ils seront remplis de mon esprit, ils jouiront de
Apoc. m. ma gloire ; ils partageront avec moi jusqu'à
mon trône.
Après un si grand bienfait , il n'y a plus
que des cris de joie qui puissent exprimer nos
reconnobsances. O merveille! s'écrie un grand
%Sau. philosophe et un grand martyr ; ô échange in-
Just
ad
Universelle. 269
compréhensible , tt surprenant artifice de la
sagesse divine ! Un seul est frappé , et tous
sont délivrés. Dieu frappe son Fils innocent
pour l'amour des hommes coupables, et par-
donne aux hommes coupables pour l'amour
de son Fils innocent. Le juste paye ce qu'il ne
doit pas , et acquitte les pécheurs de ce qu'ils
doivent. Car qu'est-ce qui pouvoit mieux cou-
vrir nos péchés que sa justice ? Comment pou-
voit être mieux expiée la rébellion des servi-
teurs , que par V obéissance du Fils ? 1/ iniquité
de plusieurs est cachée dans un seul juste , et
la justice d'un seul fait que plusieurs sont jus-
tifiés. A quoi donc ne devons-nous pas pré-
tendre? Celui qui nous a aimés étant pécheurs, Rom.v.6.
jusqu'à donner sa vie pour nous , que nous re-
/usera-t-il après qu'il nous a réconciliés et jus-
tifiés par son sang F Tout est à nous par Jésus-
Christ ; la grâce , la sainteté , la vie , la gloire ,
la béatitude : le royaume du Fils de Dieu est
notre héritage ; il n'y a rien au-dessus de nous,
pourvu seulement que nous ne nous ravilis-
sions pas nous-mêmes.
Pendant que Jésus-Christ comble nos désirs
et surpasse nos espérances , il consomme l'œu-
vre de Dieu commencée sous les patriarches
et dans la loi de Moïse.
Alors Dieu vouloit se faire connoître par
des expériences sensibles : il se montroit ma-
gnifique en promesses temporelles : bon , en
comblant ses enfans des biens qui flattent les
sens; puissant , en les délivrant des mains de
leurs ennemis ; fidèle , en les amenant dans
la terre promise à leurs pères ; juste , par les
M 3
270 Discoubs sur l'Histoire
récompenses et les châtimens qu'il leur en-
yoyoit manifestement, selon leurs œuvres.
Toutes ces merveilles préparoient les voies
aux vérités que Jésus-Christ venoit enseigner.
Si Dieu est bon jusqu'à nous donner ce que
demandent nos sens , combien plutôt nous
donnera-t-il ce que demande notre esprit fait
à son image ? S'il est si tendre et si bienfaisant
envers ses enfans , renfermera-t-il son amour
et ses libéralités dans ce peu d'années qui com-
posent notre vie ? Ne donnera-t-il à ceux qu'il
aime , qu'une ombre de félicité et qu'une terre
fertile en grains et en huile ? ÎS'y aura-t-il
point un pays où il répande avec abondance
les biens véritables ?
Il y en aura un sans doute , et Jésus-Christ
nous le vient montrer. Car enfin le Tout-
Puissant n'auroit fait que des ouvrages peu
dignes de lui , si toute sa magnificence ne se
terminoit qu'à des grandeurs exposées à nos
sens infirmes. Tout ce qui n'est pas éternel ne
répond ni à la majesté d'un Dieu éternel , ni
aux espérances de l'homme à qui il a fait con-
noître son éternité; et cette immuable fidélité
qu'il garde à ses serviteurs, n'aura jamais un
objet qui lui soit proportionné , jusqu'à ce
ou'elle s'étende à quelque chose d'immortel et
de permanent.
iub, xi. s. H falloit donc qu'à la fin Jésus-Christ nous
li.iô! l ouvrit les cieux pour y découvrir à notre foi
cette cité permanente o\\ nous devons être recueil-
lis après cette vie. Il nous fait voir que si Dieu
prend pour son titre éternel, le nom de Dieu
d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, c'est à cause
Universelle. 271
que ces saints hommes sont toujours vivans
devant lui. Dieu n'est pas le Bleu des morts : j* **.
il n'est pas digne de lui de ne faire , comme les iw. ±k.
hommes, qu'accompagner ses amis jusqu'au33'
tombeau , sans leur laisser au-delà aucune
espérance ; et ce lui seroit une honte de se
dire avec tant de force le Dieu d'Abraham ,
s'il n'avoit fondé dans le ciel une cité éter-
nelle où Abraham et ses enfans pussent vivre
heureux.
C'est ainsi que les vérités de la vie future w^r. ix.
nous sont développées par Jésus - Christ. Il1'
nous les montre même dans la loi. La vraie
terre promise , c'est le royaume céleste. C'est
après cettebienheureuse patrie que soupiroient
Abraham , Isaac et Jacob : la Palestine en
méritoit pas de terminer tous leurs vœux, ni
d'être le seul objet d'une si longue attente de
nos pères.
L'Egypte d'où il faut sortir; le désert où
îl faut passer ; la Babylone dont il faut rompre
les prisons pour entrer ou pour retourner en
notre patrie , c'est le monde avec ses plaisirs
et ses vanités : c'est là que nous sommes vrai-
ment captifs et errans , séduits par le péché et
ses convoitises. Il nous faut secouer ce joug
pour trouver dans Jérusalem et dans la cité
de notre Dieu , la liberté véritable , et un sanc-
tuaire non fait de main d homme , où la gloire a. c0t.v. t.
du Dieu d'Israël nous apparoisse.
Par cette doctrine de Jésus-Christ, le secret
de Dieu nous est découvert , la loi est toute
spirituelle , ses promesses nous introduisent à
celle de l'évangile , et y servent de fondement.
M 4
hj2 Discours sur l'Histoire
Une mémo lumière nous paroît par-tout : elle
se lève sous les patriarches : sous Moïse et sous
les prophètes, elle s'accroît : Jésus - Christ ,
plus grand que les patriarches , plus autorisé
que Moïse , plus éclairé que tous les prophètes,
nous la montre dans sa plénitude.
A ce Christ , à cet Homme-Dieu , à cet
homme qui tient sur la terre , comme parle
saint Augustin , la place de la vérité , et la
fait voir personnellement résidente au milieu
de nous; à lui, dis-je, étoit réservé de nous
montrer toute vérité , c'est-à-dire , celle des
mystères , celle des vertus , et celle des ré-
compenses que Dieu a destinées à ceux qu'il
aime.
C'étoient de telles grandeurs que les Juifs
dévoient chercher en leur Messie. 11 n'y a rien
de si grand que de porter en soi-même, et de
découvrir aux hommes la vérité tout entière ,
qui les nourrit , qui les dirige, et qui épure
leurs yeux jusqu'à les rendre capables de voir
Dieu.
Dans le temps que la vérité devoit être
montrée aux hommes avec cette plénitude, il
étoit aussi ordonné qu'elle seroit annoncée par
toute la terre , et dans tous les temps. Dieu
n'a donné à Moïse qu'un seul peuple , et un
temps déterminé : tous les siècles et tous les
peuples du monde sont donnés à Jésus-Christ:
il a ses élus par-tout; et son Eglise, répandue
dans tout l'univers , ne cessera jamais de les
Mm*, enfanter. Allez , dit - il , enseignez toutes les
i9. ao. ' nations , les bap Usant au nom du Père , et du
Fils . et du Saint-Esprit , et leur apprenant à
Universelle. 273
garder tout ce que je vous ai commande 9 et
çoilà je suis avec cous jusqu'à la fin des
siècles.
Pour répandre dans tous les lieux et dans, Y11-
1 • \ 1 t • i , / •. / . La descente
tous les siècles de si hautes ventes, et pour y duSaint-Es-
mettre en vigueur , au milieu de la corruption, Euienu»,*"
des pratiques si épurées , il falloit une WtuftïÇKEi
plus qu'humaine. C'est pourquoi Jésus-Christ ?£ j^â'™
promet d'envoyer le Saint-Esprit pour f or ti-Mirle* Pa-
lier ses apôtres , et animer éternellement le * '-'
corps de l'Eglise.
Cette force du Saint-Esprit, pour se dé-
clarer davantage , devoit paroître dans l'in-
firmité. Je vous enverrai , dit Jésus-Christ à £«f.
T> > > . xxiv. 49.
ses apôtres , ce que mon rere a promis , c est-
à-dire, le Saint-Esprit : en attendant r tenez-
vous en repos dans Jérusalem , n'entreprenez
rien , jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la
force d'en haut.
Pour se conformer à cet ordre , ils demeu-
rent enfermés quarante jours : le Saint-Esprit
descend au temps arrêté ; les langues de feu ?
tombées sur les disciples de Jésus-Christ, mar-
quent l'efficace de leur parole; la, prédication
commence ; les apôtres rendent témoignage à
Jésus-Christ; ils sont prêts à tout souffrir pour
soutenir qu'ils l'ont vu ressuscité. Les miracles
suivent leurs paroles : en deux prédications
de saint Pierre , huit mille Juifs se convertis-
sent ; et , pleurant leur erreur , ils sont lavés
dans le sang qu'ils avoient versé.
Ainsi l'Eglise est fondée dans Jérusalem , et
parmi les Juifs , malgré l'incrédulité du gros
de la nation. Les disciples de Jésus-Christ font
M 5
274 Discours sur l'Histoire
voir au monde une charité , une force et une
douceur qu'aucune société n:avoit jamais eue.
La persécution s'élève : la foi s'augmente: les
enfans de Dieu apprennent de plus en plus à
ne désirer que le ciel. Les Juifs, par leur ma-
lice obstinée , attirent la vengeance de Dieu ,
et avancent les maux extrêmes dont ils étoient
menacés : leur état et leurs affaires empirent.
Pendant que Dieu continue à en séparer un
grand nombre qu'il range parmi ses élus , saint
Pierre est envoyé pour baptiser Corneille ,
centurion romain. Il apprend, premièrement
par une céleste vision , et après par expé-
rience , que les Gentils sont appelés a la con-
noissance de Dieu. Jésus-Christ qui les vou-
loit convertir , parle den haut à saint Paul ,
qui en devoit être le docteur ; et par un mi-
racle inoui jusqu'alors, de persécuteur il le
fait non-seulement défenseur , mais zélé pré-
dicateur de la foi : il lui découvre le secret
profond de la vocation des Gentils par la ré-
probation des Juifs ingrats , qui se rendent de
plus en plus indignes de l'Evangile. Saint Paul
tend les mains aux Gentils : il traite avec une
force merveilleuse ces importantes questions:
x-t.xxvi. Si le Christ déçoit souffrir ; et s'il éioit le pre-
mier qui devoit annoncer la vérité au peuple et
aux irentils , après être ressuscité des morts :
il prouve l'affirmative par Moïse et par les pro-
phètes , et appelle les idolâtres à la eonnois-
sance de Dieu , au nom de Jésus-Christ res-
suscité. Ils se convertissent en foule : saint
Paul fait voir que leur vocation est un effet de
la grâce, qui ce distingue plus ni Juifs ni
Universelle. 27S
Gentils. La fureur et la jalousie transportent
les Juifs : ils font des complots terribles contre
saint Paul , outrés principalement de ce qu'il
prêche les Gentils, et les amène au vrai Dieu:
ils le livrent enfin aux Romains , comme ils
leur avoient livré Jésus-Christ. Tout l'empire
s:émeut contre FEgiise naissante ; et Néron,
persécuteur de tout le genre humain , fut le
premier persécuteur des fidèles. Ce tyran fait
mourir saint Pierre et saint Paul. Rome est
consacrée par leur sang ; et le martyre de saint
Pierre, prince des apôtres, établit dans la ca-
pitale de l'empire le siège principal de la re-
ligion. Cependant le temps approchoit où la
vengeance divine devoit éclater sur les Juifs
impénitens : le désordre se met parmi eux; uni
faux zèle les aveugle et les rend odieux à tous
les hommes ; leurs faux prophètes les enchan-
tent par les promesses dun règne imaginaire.
Séduits par leurs tromperies , ils ne peuvent
plus souffrir aucun empire légitime , et ne
donnent aucune borne à leurs attentats. Dieu
les livre au sens réprouvé. Il se révoltent contre
les Romains, qui les accablent ; Tite même;
qui les ruine , reconnoit qu'il ne fait que prêter
sa main à Dieu irrité contr'ciix. Adrien achève PhUcst.
de les exterminer. Us périssent avec toutes les^w /i."
marques de la vengeance divine : chassés de jow»*. d*
leur terre , et esclaves par-tout l'univers , ife S! Vil?"^
n'ont plus ni temple, ni autel, ni sacrifice, ni
pays ; et on ne voit en Juda aucune forme de
peuple.
Dieu cependant avoit pourvu à l'éternité de
son culte; les Gentils ouvrent les yeux, et
M 6
276 Discours sur l'Histoire
sunissent en esprit aux Juifs convertis. Ils
entrent par ce moyen dans la race d'Abra-
ham ; et devenus ses enfans parla foi , ils hé-
ritent des promesses qui leur avoient été faites.
Un nouveau peuple se forme ; et le nouveau
sacrifice, tant célébré par les prophètes, com-
mence à s'offrir par toute la terre.
Ainsi fut accompli de point en point l'ancien
oracle de Jacob : Juda est multiplié dès le
commencement plus que tous ses frères ; et ,
ayant toujours conservé une certaine préémi-
nence , il reçoit enfin la royauté comme hé-
réditaire. Dans la suite, le peuple de Dieu est
réduit à sa seule race; et , renfermé dans sa
tribu , il prend son nom. En Juda se continue
ce grand peuple promis à Abraham , à Isaac
et à Jacob ; en lui se perpétuent les autres
promesses , le culte de Dieu , le temple , les
sacrifices , la possession de la terre promise
qui ne s'appelle plus que la Judée. Malgré
leurs divers états , les Juifs demeurent tou-
jours en corps de peuple réglé et de royaume
usant de ses lois. On y voit naître toujours
ou des rois , ou des magistrats et des juges ,
jusqu'à ce que le Messie vienne : il vient , et le
royaume de Juda peu à peu tombe en ruine.
11 est détruit tout à fait ; et le peuple Juif
est chassé, sans espérance , de la terre de ses
pères. Le Messie devient l'attente des nations,
et il règne sur un nouveau peuple.
Mais , pour garder la succession et la con-
tinuité , il falloit que ce nouveau peuple fût
enté-, pour ainsi dire, sur le premier, et,
Rom. xi. comme dit saint Paul, Policier sauvage sur
Universelle. 277
le franc olivier 9 afin de participer à sa bonne
sève. Aussi est-il arrivé que l'Eglise , établie
premièrement parmi les Juifs , a reçu enfin
les Gentils , pour faire avec eux un même
arbre , un même corps , un même peuple , et
les rendre participans de ses grâces et de ses
promesses.
Ce qui arrive après cela aux Juifs incrédu-
les , sous Vespasien et sous Tite , ne regarde
plus la suite du peuple de Dieu. C'est un châ-
timent des rebelles , qui , par leur infidélité
envers la semence promise à Abraham et à
David , ne sont plus Juifs ni fils d'Abraham
que selon la chair, et renoncent à la promesse
par laquelle les nations dévoient être bénies.
Ainsi cette dernière et épouvantable déso-
lation des Juifs n'est plus une transmigration,
comme celle de Babylone ; ce n'est pas une
suspension du gouvernement et de l'état du
peuple de Dieu , ni du service solennel de la
religion : le nouveau peuple , déjà formé et
continué avec l'ancien en Jésus-Christ , n'est
pas transporté ; il s'étend et se dilate sans
interruption , depuis Jérusalem où il devoit
naître , jusqu'aux extrémités de la terre. Les
Gentils agrégés aux Juifs deviennent doréna-
vant les vrais Juifs , le vrai royaume de Juda
opposé à cet Israël schismatique et retranché
du peuple de Dieu, le vrai royaume de David,
par l'obéissance qu'ils rendent aux lois et à
l'Evangile de Jésus - Christ , fils de David.
Après l'établissement de ce nouveau royau-
me , il ne faut pas s'étonner si tout périt dans
la Judée. Le second temple ne servoit plus de
2j8 Discours sur l'Histoire
rien , depuis que le Messie y eut accompli ce
qui étoit marqué par les prophéties. Ce temple
avoit eu la gloire qui lui étoit promise , quand
Je désiré des nations y étoit venu. La Jérusa-
lem visible avoit fait ce qui lui restoit à faire,
puisque l'Eglise y avoit pris sa naissance , et
que de là elle étendoit tous les jours ses bran-
ches par toute la terre. La Judée n'est rien à
Dieu ni à la religion , non plus que les Juifs,
et il est juste qu'en punition de leur endurcis-
sement , leurs ruines soient dispersées par
toute la terre.
C'est ce qui leur devoit arriver au temps
Osée m. du Messie, selon Jacob, selon Daniel, selon
is\ lix. Zacharie , et selon tous leurs prophètes : mais ,
a°Rom.xi comme ils doivent revenir un jour à ce Messie
xx.etc. qU5i|s ont méconnu , et que le Dieu d'Abra-
ham n:a pas encore épuisé ses miséricordes sur
la race , quoiqu'infidelle , de ce patriarche, il
a trouvé un moyen, dont il n'y a dans le monde
que ce seul exemple , de conserver les Juifs ,
hors de leur pays et dans leur ruine , plus long-
temps même que les peuples qui les ont vain-
cus. On ne voit plus aucun reste , ni des an-
ciens Assyriens , ni des anciens Mèdes , ni des
anciens Perses , ni des anciens Grecs , ni même
des anciens Romains. La trace s'en est per-
due, et ils se sont confondus avec d'autres
peuples. Les Juifs , qui ont été la proie de ces
anciennes nations si célèbres dans les histoires,
leur ont survécu ; et Dieu , en les conservant,
nous tient en attente de ce qu'il xeut faire en-
core des malheureux restes d'un peuple autre-
fois si favorisé.Cependant leur endurcissement
Universelle. 279
sert au salut des Gentils , et leur donne cet
avantage de trouver en des mains non suspec-
tes les Ecritures qui ont prédit Jésus-Christ et f^1^;
ses mystères. Nous voyons , entre autres cho- _/>««• «*„
1 r, . J , ,, 1 . . 1 Matth. XIII.
ses , dans ces Ecritures , et 1 aveuglement et les Joan. xi.
malheurs des Juifs qui les conservent si soi-xxvfiï. n
gneusement. Ainsi nous profitons de leur dis- Rom-xh
grâce : leur infidélité fait un des fondemens de
notre foi; ils nous apprennent à craindre Dieu,
et nous sont un spectacle éternel des jugemens
qu'il exerce sur ses enfans ingrats , afin que
nous apprenions à ne nous point glorifier des
grâces faites à nos pères.
Un mystère si merveilleux et si utile à l'ins-
truction du genre humain, mérite bien d'être
considéré. Mais nous n'avons pas besoin des
discours humains pour l'entendre : le Saint-
Esprit a pris soin de nous fexpliquer par la
bouche de saint Paul ; et je vous prieR°m.xi.i.
d'écouter ce que cet apôtre en a écrit aux8*'"'
Romains.
Après avoir parlé du petit nombre de Juifs
oui avoit reçu l'Evangile , et de l'aveuglement
des autres, il entre dans une profonde consi-
dération de ce que doit devenir un peuple ho-
noré de tant de grâces , et nous découvre tout
ensemble le profit que nous tirons de leur
chute, et les fruits que produira un jour leur
conversion. Les Juifs sont -il s donc tombés ^iiid.iuetc,
dit-il , pour ne se relerer Jamais ? A Dieu ne
plaise. Mais leur chute a donné occasion au
salut des Gentils , afin que le salut des Gen-
tils leur causât une émulation qui les fit ren-
trer en eux-mêmes» Que si leur chute a été
280 Discours sur l'Histoire
la richesse des Gentils qui se sont convertis
en si grand nombre , quelle grâce ne verrons-
nous pas reluire , quand ils retourneront avec
plénitude ! Si leur réprobation a été la ré-
conciliation du monde , leur rappel ne sera-
t-il pas une résurrection de mort à vie ? Que
si les prémices tirées de ce peuple sont saintes ,
la masse l'est aussi ; si la racine est sainte ,
les rameaux le sont aussi ; et si quelques-unes
des branches ont été retranchées , et que toi ,
Gentil , qui n'étois qu'un olivier sauvage , tu
aies été enté parmi les branches qui sont de-
meurées sur V olivier franc , en sorte que tu
participes au suc découlé de sa racine , garde-
toi de t' élever contre les branches naturelles.
Que si tu t élèves , songe que ce ri est pas toi
qui portes la racine , mais que c'est la racine
qui te porte. Tu diras peut-être : Les bran-
ches naturelles ont été coupées , afin que je
fusse enté à leur place. Il est vrai ; l'incré-
dulité a causé ce retranchement , et c'est la
foi qui te soutient. Prends donc garde de ne
l'enfler pas , mais demeure dans la crainte ;
car, si Dieu ri a pas épargné les branches
naturelles , tu dois craindre qu'il ne (épargne
encore moins.
Qui ne trembleroït en écoutant ces paroles
de Papôtre? Pouvons-nous n:être pas épou-
vantés de la vengeance qui éclate , depuis tant
de siècles, si terriblement sur les Juifs , puis-
Îue saint Paul nous avertit , de la part de
)ieu , que notre ingratitude nous attirera un
semblable traitement ? Mais écoutons la suite
de ce grand mystère. L'apôtre continue de
Universelle. 28 r
parler aux Gentils convertis. Considérez , leur Rem. xi.
dit- il , la clémence et la sévérité de Dieu; sai2etseq'
sévérité envers ceux qui sont déchus de sa ,
grâce ; et sa démenée envers vous , si toute-
fois vous demeurez fermes en l'état où sa
bonté vous a mis : autrement , vous serez re-
tranchés comme eux. Que s'ils cessent d'être
incrédules , ils seront entés de nouveau , parce
que Dieu , qui les a retranchés , est assez puis-
sant pour les jaire encore reprendre. Car ,
si vous avez été détachés de V olivier sauvage
où la nature vous avoit fiait naître , pour être
entés dans l'olivier franc contre l'ordre na-
turel , combien plus facilement les branches
naturelles de Y olivier même seront-elles entées
sur leur propre tronc ? Ici Fapôtre s'élève
au-dessus de tout ce qu'il vient de dire ; et ,
entrant dans les profondeurs des conseils de
Dieu , il poursuit ainsi son discours : Je ne **>**•*&**
veux pas , mes jreres , que vous ignoriez ce
mystère 9 afin que vous appreniez à ne pré-
sumer pas de vous-mêmes. C'est qu'une partie
des Juifs est tombée dans T aveuglement , afin
que la multitude des Gentils entrât cependant
dans l'Eglise , et qu'ainsi tout Israël fût
sauvé , selon qu'il est écrit : Il sortira de Sion fi lix. %o.
un libérateur qui bannira r impiété de Jacob ,
et voici V alliance que je ferai avec eux lorsque
f aurai effacé leurs péchés.
Ce passage d'Isaïe , que saint Paul cite
ici selon les Septante, comme il avoit accou-
tumé , à cause que leur version étoit connue
par toute la terre , est encore plus fort dans
l'original , et pris dans toute sa suite. Car le
282 Discours sur l'Histoire
prophète y prédit , avant toutes choses , la
is.ux.io. conversion des Gentils par ces paroles : Ceux
d 'Occident craindront le nom du Seigneur ,
et ceux d'Orient verront sa gloire. Ensuite
sous la figure d'un fleuve rapide poussé par
un vent impétueux , ïsaïe voit de loin les per-
sécutions qui feront croître l'Eglise. Enfin le
Saint-Esprit lui apprend ce que deviendront
lM.ao.ai. les Juifs , et lui déclare que le Sauveur viendra
à Sion9 et s'approchera de ceux de Jacob ,
qui alors se convertiront de leurs péchés ; et
voici, dit le Seigneur , l'alliance que je ferai
avec eux. Mon esprit qui est en loi9 ô prophète,
et les paroles que foi mises en ta bouche ,
demeureront éternellement , non - seulement
dans ta bouche , mais encore dans la bouche
de tes en/ans , maintenant et à jamais , dit
le Seigneur.
Il nous fait donc voir clairement qu'après
la conversion des Gentils, le Sauveur que Sion
avoit méconnu , et que les enfans de Jacob
avoient rejeté , se tournera vers eux , effacera
leurs péchés , et leur rendra l'intelligence des
prophéties qu'ils aurontperdue durant un long
temps , pour passer successivement et de main
en main dans toute la postérité , et n'être
plus oubliée.
Ainsi les Juifs reviendront un jour , et ils
reviendront pour ne s'égarer jamais; mais ils
ne reviendront qu'après que l'Orient et i Oc-
cident , c'est-à-dire tout l'univers, auront été
remplis de la crainte et de la connoissance
de Dieu.
Le Saint-Esprit fait voir à saint Paul que ce
Universelle. 283
bienheureux retour des Juifs sera l'effet de
l'amour que Dieu a eu pour leurs pères. C'est
pourquoi il achève ainsi son raisonnement :
Quant à l'Evangile , dit-il , que nous vous pré- *««• xi.
chons maintenant , les Juifs sont ennemis pour
l'amour de vous : si Dieu les a réprouvés , ça
été , ô Gentils , pour vous appeler : mais, quant
à l'élection , par laquelle ils étoient choisis dès
le temps de l'alliance jurée avec Abraham,
ils lui demeurent toujours chers à cause de
leurs pères : car les dons et la vocation de
Dieu sont sans repentance. Et comme vous
ne croyiez point autrefois , et que vous avez
maintenant obtenu miséricorde à cause de
V incrédulité des Juifs , Dieu ayant voulu vous
choisir pour les remplacer ; ainsi les Juifs
ri ont point cru que Dieu vous ait voulu faire
miséricorde , afin qu'un jour ils la reçoivent :
car Dieu a tout renfermé dans l'incrédulité
pour faire miséricorde à tous , et afin que tous
connussent le besoin qu'ils ont de sa grâce. O
profondeur des trésors de la sagesse et de la
science de Dieu ? Que ses jugemens sont in-
compréhensibles , et que ses voies sont impé-
nétrables , Car qui a connu les desseins de
Dieu 9 ou qui est entré dans ses conseils ! Qui
lui a donné le premier 9 pour en tirer récom-
pense , puisque c'est de lui, et par lui , et en
lui , que sont toutes choses ? La gloire lui en
soit rendue durant tous les siècles.
Voilà ce que dit saintPaul sur l'élection des
Juifs, sur leur chute , sur leur retour, et enfin
sur la conversion des Gentils qui sont appelés
pour tenir leur place et pour les ramener , à
284 Discours sur l'Histoire
la fin des siècles , à la bénédiction promise à
leurs pères , c'est-à-dire , au Christ qu'ils ont
renié. Ce grand apôtre nous fait voir la grâce
qui passe de peuple en peuple , pour tenir tous
les peuples dans la crainte de la perdre ; et
nous en montre la force invincible , en ce
qu'après avoir converti les idolâtres , elle se
réserve , pouf dernier ouvrage . de convain-
cre l'endurcissement et la perfidie judaïque.
Par ce profond conseil de Dieu , les Juifs
subsistent encore au milieu des nations , où ils
sont dispersés et captifs : mais ils subsistent
avec le caractère de leur réprobation , déchus
visiblement par leur infidélité des promesses
faites à leurs pères , bannis de la terre pro-
mise, n'ayant même aucune terre à cultiver ,
esclaves par-tout où ils sont , sans honneur ,
sans liberté , sans aucune figure de peuple.
Ils sont tombés en cet état trente-huit ans
après qu'ils ont eu crucifié Jesus-Christ , et
après avoir employé à persécuter ses disciples
le temps qui leur avoit été laissé pour se re-
connoïtre. Mais , pendant que l'ancien peuple
est réprouvé pour son infidélité , le nouveau
peuples'augmente tous les joursparmi les Gen-
tils: l'alliance , autrefois faite avec Abraham,
s'étend , selon la promesse , à tous les peuples
du monde qui avoient oublié Dieu. L'Eglise
chrétienne appelle à lui tous les hommes; et,
tranquille durant plusieurs siècles, parmi des
persécutions inouies , elle leur montre à ne
point attendre leur félicité sur la terre.
C'étoit là , Monseigneur , le plus digne
fruit de la connoissance de Dieu , et l'effet de
Universelle. 283
cette grande bénédiction que le monde devoit
attendre par Jésus-Christ. Elle alloit se ré-
pandant tous les jours de famille en famille et
de peuple en peuple : les hommes ouvroient
les yeux de plus en plus pour connoitre
l'aveuglement où l'idolâtrie les avoit plongés ;
et, malgré toute la puissance romaine , on
voyoit les chrétiens , sans révolte , sans faire
aucun trouble , et seulement en souffrant toute
sorte d'inhumanités, changer la face du monde,
et s'étendre par tout l'univers.
La promptitude inouie avec laquelle se fit
ce grand changement , est un miracle visible*
Jésus-Christ avoit prédit que son Evangile
seroit bientôt prêché par toute la terre : cette /<««. vin.
merveille devoit arriver incontinent après saa8X '3a
mort ; et il avoit dit qu'après qu'on Fauroit
élevé de terre , c'est-à-dire , qu'on fauroit at-
taché à la croix , il attirerait à lui toutes
choses. Ses apôtresn'avoient pas encore achevé *om. 1. 8>
leur course, et saint Paul disoit déjà auxRo- Coioss. i.s.
mains que leur foi étoit annoncée dans tout6*3'
le monde. Il disoit aux Colossiens que l'Evan-
gile étoit ouï de toute créature qui étoit sous
le ciel ; qu'il étoit prêché , qu'il fructifioit , <**<*> ffà
qu il croissoit par tout i univers. Une tradi-
tionconstante nous apprend que saint Thomas
le porta aux Indes , et les autres en d'autres
pays éloignés. Mais on n'a pas besoin des his-
toires pour confirmer cette vérité : l'eifetparle,
et on voit assez avec combien de raison saint Rom.x.i*.
Paul applique aux apôtres ce passage du psal-
miste : Leur voix s'est fait entendre par toute
la terre , et leur parole a été portée jusqu'aux
286 Discours sur l'Histoire
extrémités du monde. Sous leurs disciples , il
n'y avoit presque plus de pays si reculé el si
inconnu où FKvangile n'eut pénétré. Cent ans
f"^;^0'* après Jésus-Christ , saint Justin comptoit déjà
Tryphon. parmi les fidèles beaucoup de nations sau-
vages , et jusqu'à ces peuples vagabonds qui
erroient deçà et delà sur des chariots , sans
avoir de demeure fixe. Ce n'étoit point une
vaine exagération ; c'étoit un fait constant et
notoire , qu'il avançoit en présence des em-
pereurs et à la face de tout 1 univers. Saint
Jren'ïx3 Irénée vient un peu après; et on voit croître
le dénombrement qui se faisoit des Eglises.
\ Leur concorde étoit admirable : ce qu'on
m*, croyoit dans les Gaules , dans les Espagnes ,
dans la Germanie , on le croyoit dans
l'Egypte et dans l'Orient ; et , comme il ny
avoit qu'un même soleil dans fout l'univers ,
on voyoif dans toute V Eglise , depuis une ex-
trémité du monde à Vautre , la même lumière
de la vérité.
Si peu qu'on avance , on est étonné des pro-
grès qu'on voit. Au milieu du troisième siècle,
adî'jù'd.'t. Tertullien et Origène font voir dans l'Eglise
^oli^Tr ^es Peuples entiers , qu'un peu devant on n'y
a8.m?Uau.'mettoit pas. Ceux qu'Origène exceptoit , qui
Evch. etoient les plus éloignes du monde connu, y
Arn'hbîl'sont mis un peu après par Àrnobe. Que pou voit
avoir vu le monde pour se rendre si promp-
tement à Jésus-Christ? S'il a vu des miracles ,
Dieu s'est mêlé visiblement dans cet ouvrage;
et , s'il se pouvoit faire qu'il n'en eût pas vu ,
ieëc^u)'.ne seroit-ce pas un nouveau miracle plus
xxii. 6. grand et plus incroyable que ceux qu'on ne
Universelle. 287
veut pas croire , â avoir converti te monde sans
miracle , d'avoir fait entrer tant d ignorans
dans des mystères si hauts , d'avoir inspiré à
tant de savans une humble soumission, et
d avoir persuadé tant de choses incroyables à
des incrédules ?
Maisle miracle des miracles, si jepuisparler
de la sorte , c'est qu'avec la foi des mystères ,
les vertus les plus éminentes et les pratiques
les plus pénibles se sont répandues par toute
la terre. Les disciples de Jésus-Christ l'ont
suivi dans les voies les plus difficiles. Souffrir
tout pour la vérité , a été parmi ses enfans
un exercice ordinaire ; et , pour imiter leur
Sauveur, ils ont couru aux tourmens avec plus
d'ardeur que les autres n'ont fait aux délices.
On ne peut compter les exemples , ni des ri-
ches qui se sont appauvris pour aider les pau^
vres; ni des pauvres qui ont préféré la pau-
vreté aux richesses ; ni des vierges qui ont
imité sur la terre la vie des anges ; ni des
pasteurs charitables qui se sontfaits tout à tous,
toujours prêts à donner à leur troupeau , non-
seulement leurs veilles et leurs travaux, mais
leurs propres vfes. Que dirai-je de la péni-
tence et de la mortification? Les juges n'exer-
cent pas plus sévèrement la justice sur les cri-
minels , que les pécheurs pénitens l'ont exer-
cée sur eux-mêmes. Bien plus , les innocens
ont puni en eux avec une rigueur incroyable ,
cette pente prodigieuse que nous avons au pé-
ché. La vie de saint Jean-Baptiste, qui parut
si surprenante aux Juifs , est devenue com-
mune parmi les fidèles ; les déserts ont été
peuplés de ses imitateurs : et il y a eu tant de
288 Discours sur l'Histoire
solitaires , que des solitaires plus parfaits ont
été contraints de chercher des solitudes plus
profondes , tant on a fui le monde , tant la
vie contemplative a été goûtée.
Tels étoient les fruits précieux que devoit
produire l'Evangile. L'Eglise n;est pas moins
riche en exemples qu'en préceptes; et sa doc-
trine a paru sainte, en produisant une infinité
de saints. Dieu , qui sait que les plus fortes
vertus naissent parmi les souffrances , l'a fon-
dée par le martyre, et l'a tenue, durant trois
cents ans , dans cet état , sans qu'elle eût un
seul moment pour se reposer. Après qu'il eut
fait voir , par une si longue expérience , qu'il
n'avoit pas besoin du secours humain ni des
puissances de la terre pour établir son Eglise ,
il y appela enfin les empereurs ; et fit , du
grand Constantin , un protecteur déclaré du
christianisme. Depuis ce temps , les rois ont
accouru de toutes parts à l'Eglise ; et tout ce
qui étoit écrit dans les prophéties touchant
sa gloire future, s^est accompli aux yeux de
toute la terre.
Que si elle a été invincible contre les efforts
du dehors , elle ne l'est pas moins contre les di-
visions intestines. Ces hérésies , tant prédites
par Jésus-Christ et par ses apôtres , sont ar-
rivées; et la foi persécutée par les empereurs ,
souffroit en même temps des hérétiques une
persécution plus dangereuse. Mais cette per-
sécution n'a jamais été plus violente que aans
le temps où l'on vit cesser celle des païens.
L'enfer fit alors ses plus grands efforts pour
détruire par elle-même cette Eglise , que les
attaques
Universelle. 289
attaques de ses ennemis déclarés avoient affer-
mie. A peine commençoit-elle à respirer par-
la paix que lui donna Constantin, et voilà
qu'Arius, ce malheureux prêtre, lui suscite
de plus grands troubles qu'elle n'en avoit ja-
mais soufferts. Constance, fils de Constantin,
séduit par les ariens dont il autorise le dogme ,
tourmente les catholiques par toute la terre,
nouveau persécuteur du christianisme, et d'au-
tant plus redoutable , que , sous le nom de
Jésus-Christ, il fait la guerre à Jésus-Christ
même. Pour comble de malheurs, l'Eglise,
ainsi divisée , tombe entre les mains de Julien
l'apostat, qui met tout en œuvre pour détruire
le christianisme , et n'en trouve point de meil-
leurs moyens que de fomenter les factions dont
il étoit déchiré. Après lui, vient un Valens,
autant attaché aux ariens que Constance ,
mais plus violent. D'autres empereurs protè-
gent d'autres hérésies avec une pareille fureur.
L'Eglise apprend , par tant d'expériences ,
qu'elle n'a pas moins à souffrir sous les empe-
reurs chrétiens qu'elle avoit souffert sous les
empereurs infidèles, et qu'elle doit verser du
sang pour défendre non-seulement tout le
corps de sa doctrine, mais encore chaque ar-
ticle particulier. En effet, il n'y en a aucun
qu'elle n'ait vu attaqué par ses enfans. Mille
sectes et mille hérésies sorties de son sein se
sont élevées contre elle. Mais, si elle les a vu
s'élever selon les prédictions de Jésus-Christ,
elle les a vu tomber toutes selon ses promesses,
quoique souvent soutenues par les empereurs
et par les rois. Ses véritables enfans ont été ^
Tome L N
290 Discours sur l'Histoire
comme dit saint Paul , reconnus par cette
épreuve ; la vérité n'a fait que se fortifier
quand elle a été contestée , et l'Eglise est
demeurée inébranlable.
vin. Pendant que j'ai travaillé à vous faire voir
particïiS-' sans interruption la suite des conseils de Dieu
chitTment dans la perpétuité de son peuple, j'ai passé ra-
suriësifJ'ré- pidement sur beaucoup de faits qui méritent
dictions dejes réflexions profondes. Qu'il me soit permis
J. c. qui r v. 1
îavotent d y revenir, pour ne laisser pas perdre de si
marqué. J 1 ■ x L 1
grandes choses.
Et premièrement, Monseigneur, je vous
prie de considérer avec une attention particu-
lière la chute des Juifs , dont toutes les cir-
constances rendent témoignage à l'Evangile.
Ces circonstances nous sont expliquées par des
auteurs infidèles, par des Juifs, et par des
païens qui, sans entendre la suite des conseils
de Dieu, nous ont raconté" les faits importai»
par lesquels il lui a plu de la déclarer.
Nous avons Josephe, auteur juif, historien
très-fidèle, et très-instruit des affaires de sa
nation , dont aussi il a illustré les antiquités
par un ouvrage admirable. Il a écrit la der-
nière guerre où elle a péri , après avoir été
présent à tout , et y avoir lui-même servi
son pays avec un commandement considé-
rable.
Les Juifs nous fournissent encore d'autres
auteurs très-anciens, dont yous verrez les té-
moignages. Us ont d'anciens commentaires sur
les livres de l'Ecriture, et entre autres les pa-
raphrases chaldaïques qu'ils impriment avec
leurs bibles. Us ont leur livre qu'ils nomment
Universelle. 291
Talmud , c'est-à-dire , doctrine , qu'ils ne
respectent pas moins que l'Ecriture elle-même.
C'est un ramas de traités et de sentences de
leurs anciens maîtres ; et encore que les par-
ties dont ce grand ouvrage est composé ne
soient pas toutes de la même antiquité , les
derniers auteurs qui y sont cités ont vécu dans
les premiers siècles de l'Eglise. Là, parmi une
infinité de fables impertinentes qu'on voit com-
mencer pour la plupart après le temps de notre
Seigneur, on trouve de beaux restes des an-
ciennes traditions du peuple juif, et des preu-
ves pour le convaincre.
Et d'abord il est certain , de l'aveu des
Juifs, que la vengeance divine ne s'est jamais
plus terriblement ni plus manifestement dé-
clarée, qu'elle fit dans sa dernière désolation..
C'est une tradition constante attestée dans
leur Talmud, et confirmée par tous leurs rab-
bins , que , quarante ans avant la ruine de
Jérusalem , ce qui revient à peu près au temps
de la mort de Jésus-Christ, on ne cessoit de
voir dans le temple des choses étranges. Tous
les jours il y paroissoit de nouveaux prodiges,
de sorte qu'un fameux rabbin s'écria un jour : R- Jo!n.
O Temple ! o Temple ! qu est-ce qui /V-SJcâi. s
meut ? Et pourquoi te fais-tu peur à toi-tïpiat'/*"'
même ?
Qu'y a-t-il de plus marqué que ce bruit
affreux qui fut ouï par les prêtres dans le sanc-
tuaire le jour de la Pentecôte , et cette voix
manifeste qui sortit du fond de ce lieu sacré :
Sortons et ici, sortons d'ici. Les saints anges,
protecteurs du temple, déclarèrent hautement
292 Discours sur l'Histoire
qu'ils l'abandonnoient, parce que Dieu, qui y
avoit établi sa demeure durant tant de siècles,
l'avoit réprouvé.
Joseph, m. Josephe et Tacite même ont raconté ce pro-
Yud.i!™!' diçe. Il ne fut aperçu que des prêtres. Mais
STfcJJ^J; voici un autre prodige qui a éclaté aux yeux
£<j™ rf<de tout le peuple, et jamais aucun autre peu-
la.' c'ple n'avoit rien vu de semblable. (Quatre ans
devant la guerre déclarée , un paysan , dit
Josephe , se mit à crier : Une voix est sortie
du côté de l'Orient ; une voix est sortie du
côté de V Occident ; une voix est sortie du
côté des quatre vents ; voix contre Jérusa-
lem et contre le temple ; voix contre les nou-
veaux mariés et les nouvelles mariées; voix
contre tout le peuple. Depuis ce temps , ni
jour ni nuit il ne cessa de crier : Malheur,
malheur à Jérusalem ! Il redoubloit ses cris,
les jours de fêtes. Aucune autre parole ne
sortoit jamais de sa bouche : ceux qui le plai-
gnoient, ceux qui le maudissoient, ceux qui
lui donnoient ses nécessités, n'entendirent ja-
mais de lui que cette terrible parole : Malheur
à Jérusalem ! Il fut pris, interrogé , et con-
damné au fouet par les magistrats : à chaque
demande et à chaque coup, il répondoit, sans
jamais se plaindre : Malheur à Jérusalem !
Renvoyé comme un insensé, il couroit tout
le pays , en répétant sans cesse sa triste pré-
diction. Il continua, durant sept ans, à crier
de cette sorte , sans se relâcher et sans que sa
voix s'afFoiblit. Au temps du dernier siège de
Jérusalem, il se renferma dans la ville, tour-
nant infatigablement autour des murailles, et
Universelle. 290
criant de toute sa force : Malheur au temple !
malheur à la cille ! malheur à tout le peuple !
A la fin il ajouta : Malheur à moi-même ! et
en même temps il fut emporté d'un coup de
pierre lancée par une machine.
Ne diroit-on pas , Monseigneur , que la
\engeance divine s'étoit comme rendue visible
en cet homme, qui ne subsistoit que pour pro-
noncer ses arrêts; qu'elle Pavoit rempli de sa
force , afin qu'il pût égaler les malheurs du
peuple par ses cris : et qu'enfin il devoit périr,
par un effet de cette vengeance qu'il avoit si
long-temps annoncée, ann de la rendre plus
sensible et plus présente , quand il en seroit
non-seulement le prophète et le témoin, mais
encore la victime ?
Ce prophète des malheurs de Jérusalem
s'appeloit Jésus. Il sembloit que le nom de
Jésus, nom de salut et de paix , devoit tour-
ner aux Juifs qui le méprisoient en la per-
sonne de notre Sauveur, à un funeste présage;
et que, ces ingrats ayant rejeté un Jésus qui
leur annonçoit la grâce, la miséricorde et la
vie , Dieu leur envoyoit un autre Jésus qui
n'avoit à leur annoncer que des maux irrémé-
diables , et l'inévitable décret de leur ruine
prochaine.
Pénétrons plus avant dans les jugemens de
Dieu sous la conduite de ses Ecritures. Jéru^-
salem et son temple ont été deux fois détruits,
l'une par Nabuchodonosor, l'autre par Tite.
Mais , en chacun de ces deux temps , la justice
de Dieu s'est déclarée par les mêmes voies,
quoique plus à découvert dans le dernier.
N 3
294 Discours sur l'Histoire
Pour mieux entendre cet ordre des conseils
de Dieu, posons, avant toutes choses, cette
-vérité si souvent établie dans les saintes let-
tres ; que l'un des plus terribles effets de la
vengeance divine est lorsqu'en punition de
nos péchés précédens, elle nous livre à notre
sens réprouvé : en sorte que nous sommes
sourds à tous les sages averiissemens, aveugles
aux voies de salut qui nous sont montrées ,
prompts à croire tout ce qui nous perd ,
pourvu qu'il nous flatte, et hardis à tout en-
treprendre, sans jamais mesurer nos forces
avec celle des ennemis que nous irritons.
Ainsi périrent la première fois , sous la
main de Nabuchodonosor, roi de Babylone,
Jérusalem et ses princes. Foibles et toujours
battus par ce roi victorieux, ils avoient sou-
», Prraiip. \ent éprouvé qu'ils ne faisoient contre lui que
xxxri. ^e yajT]S efl-ortSj et av0Jent été obligés à lui
jurer fidélité. Le prophète Jérémie leur dé-
claroit de la part de Dieu, que Dieu les avoit
iivrés à ce prince, et qu'il n'y avoit de salut
pour eux qu'à subir le joug. Il disoit à Sé-
décias , roi de Judée, et à tout son peuple :
3,rem. Soumettez-vous à Nabuchodonosor , roi de
*X^ ' Babylone , afin que cous viviez : car pourquoi
voulez-vous périr, et faire de cetfe ville une
solitude ? Ils ne crurent point à sa parole.
Pendant que Nabuchodonosor les tenoit étroi-
tement enfermés par les prodigieux travaux
dont il avoit entouré la ville, ils se laissoient
enchanter par leurs faux prophètes qui leuF
remplissoient l'esprit de victoires imaginaires,
et leur dîsoientj au nom de Dieu, quoique
Universelle. 2g5
Dieu ne les eût point envoyés : J'ai brisé frz/j*"|.f
joug du roi de Babylone ; cous ri avez plus 3.
que deux ans à porter ce joug, et après vous
verrez, ce prince contraint à vous rendre les
vaisseaux sacrés quil a enlevés du temple. Le
peuple, séduit par ces promesses, souffroit la 4. h*.
faim et la soif et les plus dures extrémités,
et fit tant, par son audace insensée, qu'il
n'y eut plus pour lui de miséricorde. La ville
fut renversée, le temple fut brûlé, tout fut
perdu.
A ces marques , les Juifs connurent que
la main de Dieu étoit sur eux. Mais afin que
la vengeance divine leur fût aussi' manifeste
dans la dernière ruine de Jérusalem , qu'elle
Pavoit été dans la première , on a vu , dans
l'une et dans l'autre, la même séduction, la
même témérité et le même endurcissement.
Quoique leur rébellion eût attiré sur eux
les armes romaines, et qu'ils secouassent té-
mérairement un joug sous lequel tout l'univers
avoit ployé, Tite ne vouloit pas les perdre:
au contraire, il leur fit souvent offrir le par-
don, non-seulement au commencement de la
guerre , mais encore lorsqu'ils ne pouvoient
plus échapper de ses mains. Il avoit déjà élevé
autour de Jérusalem une longue et vaste mu-
raille , munie de tours et de redoutes aussi
fortes que la ville même , quand il leur en^
voya Josephe, leur concitoyen, un de leurs
capitaines, un de leurs prêtres, qui avoit été
pris dans cette guerre en défendant son pays.
Que ne leur dit-il pas pour les émouvoir? rar
combien de fortes raisons les invita-t-il à ren-
N4
ag6 Discours sur l'Histoire
trer dans l'obéissance ? II leur fit voir le ciel
et la terre conjurés contre eux , leur perte
inévitable dans la résistance, et tout ensemble
Jos*ph. leur salut dans la clémence de Tite. Sauvez,
jud.\. leur disoit-il, la cité sainte ; sauvez-vous vous-
mêmes ; sauvez ce temple , la merveille de
l'univers 9 que les Romains respectent, et que
Tite ne voit périr qu'à regret. Mais le moyen
de sauver des gens si obstinés à se perdre '(
Séduits par leurs faux prophètes, ils n'écou-
toient pas ces sages discours. Ils étoient ré-
duits à l'extrémité : la faim en tuoit plus que
la guerre , et les mères mangeoient leurs en-
fans. Tite-, touché de leurs maux, prenoit ses
Dieux à témoin qu'il n'étoit pas cause de leur
perte. Durant ces malheurs , ils ajoutaient foi
aux fausses prédictions qui leur promettoient
l'empire de l'univers. Bien plus, la ville étoit
ni'*, ii. prise ; le feu y étoit déjà de tous côtés ; et ces
insensés croyoient encore les faux prophètes
qui les assuraient que le jour de salut étoit
venu, afin qu'ils résistassent toujours, et qu'il
n'y eût plus pour eux de miséricorde. En
effet, tout fut massacré ; la ville fut renversée
de fond en comble, et, à la réserve de quel-
ques restes de tours que Tite laissa pour
servir de monument à la postérité , il n'y
demeura pas pierre sur pierre.
Vous voyez donc, Monseigneur, éclater
sur Jérusalem la même vengeance cjui avoit
autrefois paru sous Sédécias. Tite n'est
pas moins envoyé de Dieu que Nabuchodo-
nosor : les Juifs périssent de la même sorte.
On voit dans Jérusalem la même rébellion ,
Universelle. 297
la même famine , les mêmes extrémités , les
mêmes voies de salut ouvertes, la même sé-
duction , le même endurcissement , la même
chute; et, afin que tout soit semblable, le
second temple est brûlé sous Tite , le même • . £>«pA-
, r , . i, •,/./! VIl.debelL
mois et le même jour que 1 avoit ete le pre-y«</. 9. 10.
mier sous Nabuchodonosor : il falioit que tout
fût marqué , et que le peuple ne pût douter
de la vengeance divine.
Il y a pourtant entre ces deux chutes de
Jérusalem et des Juifs , de mémorables diffé-
rences, mais qui toutes vont à faire voir, dans
la dernière, une justice plus rigoureuse et plus
déclarée. Nabuchodonosor fit mettre le feu
dans le temple : Tite n'oublia rien pour le
sauver, quoique ses conseils lui représentas-
sent que, tant qu'il subsisteroit, les Juifs, qui
y attachoient leur destinée , ne cesseroient
jamais d'être rebelles. Mais le jour fatal étoit »*'<*.
venu : c'étoit le dixième d'août, qui avoit déjà
vu brûler le temple de Salomon. Malgré les
défenses de Tite prononcées devant les Ro-
mains et devant les Juifs, et malgré l'inclina-
tion naturelle des soldats qui devoit les porter
plutôt à piller qu'à consumer tant de richesses,
un soldat poussé , dit Josephe , par une inspi- nid.
ration divine, se fait lever par ses compa-
gnons à une fenêtre , et met le feu dans ce
temple auguste. Tite accourt, Tite commande
qu'on se hâte d'éteindre la flamme naissante.
Elle prend par-tout en un instant, et cet ad-
mirable édifice est réduit en cendres.
Que si l'endurcissement des Juifs sous Sé-
décias étoit l'effet le plus terrible et la marque
N ù
.298 Discours sur l'Histoire
la plus assurée de la vengeance divine , que
dirons-nous de l'aveuglement qui a paru du
temps de Tite ? Dans la première ruine de
Jérusalem, les Juifs s'entendoienl entre eux:
vivviïh' ^ans ^a dernière , Jérusalem , assiégée par les
Romains, étoit déchirée par trois factions en-
nemies. Si la haine qu'elles avoient toutes pour
les Romains, alloit jusqu'à la fureur, elles
n'étoient pas moins acharnées les unes contre
les autres : les combats du dehors coùtoient
moins de sang aux Juifs que ceux du dedans.
Un moment après les assauts soutenus contre
l'étranger , les citoyens recommençoient leur
guerre intestine : la violence et le brigandage
régnoient par-tout dans la ville. Elle périssoit \
elle n'étoit plus qu'un grand champ couvert
de corps morts ; et les chefs des factions y
combattoient pour l'empire. N'étoit- ce pas
une image de l'enfer, où les damnés ne se
haïssent pas moins les uns les autres, qu'ils
haïssent les démons qui sont leurs ennemis
communs, et où tout est plein d'orgueil, de
confusion et de rage?
Confessons donc , Monseigneur , que la
Justice que Dieu fit des Juifs par Nabuchodo-
nosor n'étoit qu'une ombre de celle dont Tite
fut le ministre. Quelle ville a jamais vu périr
onze cent mille hommes en sept mois de
temps et dans un seul siège '( C'est ce que vi-
rent les Juifs au dernier siège de Jérusalem.
Les Chaldéens ne leur avoient rien fait souf-
frir de semblable. Sous les Chaldéens, leur
captivité ne dura que soixante et dix ans: \\ y
a seize cents, ans qu'ils sont esclaves par tout
Universelle. 299
l'univers ; et ils ne trouvent encore aucun
adoucissement à leur esclavage.
Il ne faut pas s'étonner si Tite victorieux,
après la prise de Jérusalem , ne vouloit pas
recevoir les congratulations des peuples voi-
sins, ni les couronnes qu'ilsluienvoyoientpour
honorer sa victoire. Tant de mémorables cir-
constances, la colère de Dieu si marquée, et
sa main qu'il voyoit encore si présente, le te-
noient dans un profond étonnement; et c'est
ce qui lui fit dire ce que vous avez oui, qu'il
n'étoit pas le vainqueur, qu'il n'étoit qu'un
foible instrument de la vengeance divine.
11 n'en savoit pas tout le secret : l'heure
n'étoit pas encore venue où les empereurs
dévoient reconnoitre Jésus-Christ. C'étoit le
temps des humiliations et des persécutions
de l'Eglise. C/est pourquoi Tite, assez éclairé
pour connoître que la Judée périssoit par un
effet manifeste de la justice de Dieu , ne con-
nut pas quel crime Dieu avoit voulu punir si
terriblement. C'étoit le plus grand de tous les
crimes; crime jusqu'alors inoui, c'est-à-dire y
le déicide, qui a aussi donné lieu à une ven-
geance dont le monde n'a voit vu encore aucun
exemple.
Mais si nous ouvrons un peu les yeux , et
si nous considérons la suite des choses, ni ce
crime des Juifs, ni son châtiment ne pourront
nous être cachés.
Sou venons-nous seulement de ce que Jésus-
Christ leur avoit prédit, il avoit prédit la ruine xtéux.
entière de Jérusalem et du temple. Il n'y res-*^*'*
tera pas, dit-il, pierre sur pierre. Il* avoit f"Jiâ.
N 6 **■
3oo Discours sur l'Histoire
prédit la manière dont cette ville ingrate se-
roit assiégée, et cette effroyable circonvalla-
tion qui la devoit environner : il avoit prédit
cette faim horrible qui devoit tourmenter ses
citoyens , et n'avoit pas oublié les faux pro-
phètes par lesquels ils dévoient être séduits. 11
avoit averti les Juifs que le temps de leur
malheur étoit proche : il avoit donné les signes
certains qui dévoient en marquer l'heure pré-
cise : il leur avoit expliqué la longue suite
de crimes qui dévoient leur attirer un tel
châtiment : en un mot , il avoit fait toute
l'histoire du siège et de la désolation de
Jérusalem.
Et remarquez, Monseigneur, qu'il leur fit
ces prédictions vers le temps de sa passion ,
afin qu'ils connussent mieux la cause de tous
leurs maux. Sa passion approchoit, quand il
Mcxth. leur dit : La sagesse divine cous a envoyé des
eu. ' ^'-prophètes , des sages et des docteurs ; cous
en tuerez, les uns , vous en crucifierez les au-
tres ; vous les flagellerez dans vos synago-
gues ; vous les persécuterez de ville en ville ,
afin que tout le sang innocent qui a été ré-
pandu sur la terre , retombe sur vous , depuis
le sang dAbel le juste , jusqu'au sang de
("Zacharie , fils de Barachie , que vous avez
massacré entre le temple et F autel. Je vous
dis en vérité , toutes ces choses viendront sur
la race qui est à présent. Jérusalem , Jérusa-
lem 9 qui tues les prophètes et qui lapides ceux
qui te sont envoyés , combien de fois ai- je
voulu rassembler tes en/ans comme une poule
rassemble ses petits saus ses ailes , et lu ne tas
Universelle. Zoi
pas voulu ! Le temps approche que vos maisons
demeureront désertes.
Voilà l'histoire des Juifs. Us ont persécuté
leur Messie , et en sa personne et en celle des
siens : ils ont remué tout l'univers contre ses
disciples, et ne les ont laissés en repos dans
aucune ville : ils ont armé les Romains et les
empereurs contre l'Eglise naissante : ils ont la-
pidé saint Etienne, tué les deux Jacques, que
leur sainteté rendoient vénérables parmi eux;
immolé saint Pierre et saint Paul, par le glaive
et les mains des Gentils. Il faut qu'ils périssent.
Tant de sang, mêlé à celui des prophètes qu'ils
ont massacrés, crie vengeance devant Dieu :
leurs maisons et leur cille vont être désertes :
leur désolation ne sera pas moindre que leur
crime : Jésus - Christ les en avertit : le temps
est proche : toutes ces choses viendront sur x2l**h-
la race oui est à présent; et encore : Celte Marc.**'
,.7 r t L X1JI. 3o.
génération ne passera pas, sans que ces choses Luc. xix.
arrivent, c'est-à-dire, que les hommes qui33,
vivoient alors en dévoient être les témoins.
Mais écoutons la suite des prédictions de
notre Sauveur. Comme il faisoit son entrée
dans Jérusalem quelques jours avant sa mort,
touché des maux que cette mort devoit attirer
à cette malheureuse ville, il la regarde en
pleurant : Ah ! dit-il, ville infortunée, si tu Luc. xix.
connoissois du moins en ce jour qui t'est en-^' •
core donné pour te repentir , ce qui te pour-
roit apporter la paix ! Mais maintenant tout
ceci est caché à tes yeux. Viendra le temps
que tes ennemis t'environneront de tranchées ,
et t'enfermeront } et te serreront de toutes
XXlll. a
3o2 Discours sur l'Histoire
parts, et te détruiront entièrement toi et tes
en/ans , et ne laisseront en toi pierre sur
pierre . parce que tu nas pas connu le temps
auquel Dieu ta visitée.
Cétoit marquer assez clairement et la ma-
nière du siège, et les derniers effets de la ven-
geance. Mais il ne falloit pas que Jésus allât
au supplice sans dénoncer à Jérusalem com-
bien elle seroit un jour punie de l'indigne trai-
tement qu'elle lui faisoit. Comme il alloit au
Lvç. Calvaire, portant sa croix sur ses épaules, il
et oit suivi d'une grande multitude de peuple
et de femmes qui se frappaient la poitrine et
qui déploroient sa mort. 11 s'arrêta, se tourna
vers elles, et leur dit ces mots : Filles de Jé-
rusalem, ne pleurez pas sur moi , mais pleu-
rez sur vous-mêmes et sur vos en/ans; car
le temps s'approche auquel on dira : Heu-
reuses les stériles ! heureuses les entrailles
qui n'ont point porté d'enfans , et les mamelles
qui n'en ont point nourri ! Ils commi nceront
alors à dire aux montagnes : tombez sur
nous ; et aux collines : couvrez-nous. Car si
le bois vert est ainsi traité , que sera-ce du
bois sec ? Si l'innocent, si le juste souffre un
si rigoureux supplice, que doivent attendre
les coupables?
Jérémie a-t-il jamais plus amèrement dé-
ploré la perte des Juifs ? Quelles paroles plus
fortes pouvoit employer le Sauveur pour leur
faire entendre leurs malheurs et leur déses-
poir, et cette horrible famine funeste aux en-
fans , funeste aux mères qui voyoient sécher
leurs mamelles , qui n'avoient plus que des
Universelle. 3o3
larmes à donner à leurs enfans, et qui man-
gèrent le fruit de leurs entrailles ?
Telles sont les prédictions qu'il a faites à ~ Ix- ,
i /^ h "\ r • f Deux me-
tout le peuple. Celles qu il ht en particulier «»or»bies
à ses disciples méritent encore plus d'atten- VenoSe m
tion. Elles sont comprises dans ce long et ad- Joi? exju-
mirable discours, où il joint ensemble Ta ruine iqeuuereaccom-
de Jérusalem avec celle de l'univers. CeUe Jjj^jjï
liaison n'est pas sans mystère , et en voici le Par lhis-
, . * j i toire.
dessein.
Jérusalem, cité bienheureuse que le Sei-^-^1»*-
gneur avoit choisie, tant qu'elle demeura dam M*rcxm.
l'alliance et dans la foi des promesses, fut la
figure de l'Eglise et la figure du ciel où Dieu
se fait voir à ses enfans. C'est pourquoi nous
voyons souvent les prophètes joindre, dans la
suite du même discours , ce qui regarde Jé-
rusalem, à ce qui regarde l'Eglise, et à ce qui
regarde la gloire céleste. C'est un des secrets
des prophéties, et une des clefs qui en ouvrent
l'intelligence; mais Jérusalem réprouvée, et
ingrate envers son Sauveur, devoit être l'i-
mage de l'enfer. Ses perfides citoyens dévoient
représenter les damnés ; et le jugement ter-
rible que Jésus - Christ devoit exercer sur
eux , étoit la figure de celui qu'il exercera
sur tout l'univers, lorsqu'il viendra à la fin
des siècles, en sa majesté, juger les vivans
et les morts. C'est une coutume de l'Ecriture,
et un des moyens dont elle se sert pour im-
primer les mystères dans les esprits, de mêler
pour notre instruclion, la figure à la vérité.
Ainsi notre Seigneur a mêlé l'histoire de Jé-
rusalem désolée avec celle de la fin des sièclesj;
3o4 Discours sur l'Histoire
et c'est ce qui paroit dans le discours dont
nous parlons.
Ne croyons pas toutefois que ces choses
soient tellement confondues que nous ne puis-
sions discerner ce qui appartient à Tune et à
l'autre. Jésus-Christ les a distinguées par des
caractères certains que je pourrais aisément
marquer , s'il en étoit question. Mais il me
suffit de vous faire entendre ce qui regarde
la désolation de Jérusalem et des Juifs.
Mauh. Les apôtres ( c'étoit encore au temps de la
^m^t'c]'2' passion ) assemblés autour de leur maitre, lui
l"!'xxï. montraient le temple et les bâtimens d'alen-
6-6- tour : ils en admiroient les pierres , l'ordon-
nance, la beauté, la solidité; et il leur dit:
Voyez-vous ces grands bâtimens ? Il n'y res-
tera pas pierre sur pierre. Etonnés de cette
parole, ils lui demandent le temps d'un évé-
nement si terrible; et lui qui ne vouloit pas
qu'ils fussent surpris dans Jérusalem lors-
qu'elle seroit saccagée ( car il vouloit qu'il y
eût dans le sac de cette ville une image de
la dernière séparation des bons et des mau-
vais ) , commença à leur raconter tous les
malheurs comme ils dévoient arriver Tun
après l'autre.
Mauh. Premièrement il leur marque des pestes ,
Marc1.' des famines et des tremblemens de terre : et
£" xxi. les histoires font foi que jamais ces choses
Q- n'avoient été plus fréquentes ni plus remar-
quables qu'elles le furent durant ces temps.
Manh. . 11 ajoute qu'il y auroit par tout l'univers des
Xm!it'c!'7' troubles , des bruits de guerres sanglantes ;
ElLxxu Que toutes les nations se soulèveraient les unes
Q. 10.
Universelle. 3o5
lontre les autres ; et qu'on verroit toute la
terre dans l'agitation. Pouvoit-il mieux nous
représenter les dernières années de Néron ,
lorsque tout l'empire romain, c'est-à-dire
tout l'univers , si paisible depuis la victoire
d'Auguste, et sous la puissance des empereurs,
commença à s'ébranler; et qu'on vit les Gau-
les , les Espagnes , tous les royaumes dont
l'empire étoit composé , s'émouvoir tout à
coup ; quatre empereurs s'élever presqu'en
même temps contre Néron, et les uns contre
les autres; les cohortes prétoriennes, les ar-
mées de Syrie , de Germanie , et toutes les
autres qui étoient répandues en Orient et en
Occident, s'entre-choquer , et traverser, sous
la conduite de leurs empereurs, d'une extré-
mité du monde à l'autre pour décider leurs
querelles par de sanglantes batailles ? Voilà
de grands maux, dit le Fils de Dieu ; mais ce M«uh.
1 r \ T T CC ' t XX1V.6.8.
ne sera pas encore lajin. .Les J uns soullnront , Marc.
comme les autres, dans cette commotion uni- iJÎÎ'xxL
verseile du monde; mais il leur viendra bien-9-
tôt après des maux plus particuliers , et ce ne
sera ici que le commencement de leurs douleurs.
Il ajoute que son Eglise, toujours affligée Mann.
, .' 7 . ,.\v 5 \ .p, XXIV. 9.
depuis son premier établissement, verroit la Marc
persécution s'allumer contre elle plus violente ï"!'xxi.
que jamais, durant ces temps. Vous avez vu13,
que Néron, dans ces dernières années , entre-
prit la perte des chrétiens, et fit mourir saint
Pierre et saint Paul. Cette persécution , exci-
tée par les jalousies et les violences des Juifs ,
avançoit leur perte, mais elle ne marquoit pas
encore le terme précis.
3o6 Discours sur l'Histoire
La venue des faux christs et des faux pro-
phètes sembloit être un plus prochain achemi-
nement à la dernière ruine : car la destinée or-
dinaire de ceux qui refusent de prêter l'oreille
à la vérité est d'être entraînés à leur perte
par des prophètes trompeurs. Jésus-Christ ne
cache pas à ses apôtres que ce malheur arri-
xxfv"*; "veroit aux Juifs. Il s'élèvera, dit-il , un grand
ttofsfi- *£ nombre de faux prophètes qui séduiront beau-
Xiu.a1.a3. coup de monde ; et encore : Donnez - cous
s.uc' xxî'de garde des faux christs et des faux pro-
phètes.
Qu'on ne dise pas que c'étoit une chose ai-
sée à deviner à qui connoissoit l'humeur de
la nation; car, au contraire, je vous ai fait voir
que les Juifs rebutés de ces séducteurs qui
avoient si souvent causé leur ruine, et sur-tout
dans le temps de Sédécias, s'en étoient telle-
ment désabusés qu'ils cessèrent de les écouter.
Plus de cinq cents ans se passèrent sans qu'il
parût aucun faux prophète en Israël. Mais
l'enfer, qui les inspire, se réveilla à la venue
de Jésus-Christ; et Dieu, qui tient en bride
autant qu'il lui plait les esprits trompeurs ,
leur lâcha la main , afin d'envoyer dans le
même temps ce supplice aux Juifs , et cette
épreuve à ses fidèles. Jamais il ne parut tant de
fauxprophètes que dans les temps qui suivirent
la mort de notre Seigneur. Sur-tout vers le
temps de la guerre judaïque, et sous le règne
Jogph. mt. de Néron qui la commença, Josephe nous fait
mi il. aa. voir une infinité de ces imposteurs qui atti-
roient le peuple au désert par de vains pres-
tiges et des secrets de magie, leur promettant
Universelle. 307
une prompte et miraculeuse délivrance. C'est Math.
•l ,, 1 J / . , XXIV. iby
aussi pour cette raison que le désert est mar-
qué dans les prédictions de Notre-Seigneur,
comme un des lieux où seroient cachés ces
faux libérateurs que vous avez vus à la fin en-
traîner le peuple dans sa dernière ruine. Vous
pouvez croire que le nom de christ, sans le-
quel il n'y avoit point de délivrance parfaite
pour les Juifs , étoit mêlé dans ces promesses
imaginaires; et vous verrez dans la suite de
quoi vous en convaincre.
La Judée ne fut pas la seule province ex-
posée à ces illusions. Elles furent communes
dans tout l'empire. Il n'y a aucun temps où
toutes les histoires fassent paroitre un plus
grand nombre de ces imposteurs qui se vantent
de prédire l'avenir et trompent les peuples par
leurs prestiges. Un Simon le magicien, un Ely-
mas, un Apollonius Tyaneus, un nombre in-
fini d'autres enchanteurs , marqués dans les
histoires saintes et profanes , s'élevèrent du-
rant ce siècle où l'enfer sembloit faire ses der-
niers efforts pour soutenir son empire ébranlé.
C'est pourquoi Jésus-Christ remarque en ce
temps , principalement parmi les Juifs , ce
nombre prodigieux de faux prophètes. Qui
considérera de près ses paroles, verra qu'ils
dévoient se multiplier devant et après la ruine
de Jérusalem ; mais qu'au temps de cette ruine
ce seroit alors que la séduction, fortifiée par
de faux miracles et par de fausses doctrines,
seroit tout ensemble si subtile et si puissante,
que les élus mêmes 9 s'il étoit possible , y seroient njfc$-
trompés, lia.»».
3o8 Discours sur l'Histoire
Je ne dis pas qu'à la fin des siècles , il ne
doive arriver quelque chose de semblable et
de plus dangereux, puisque même nous ve-
nons de voir que ce qui se passe dans Jéru-
salem est la figure manifeste de ces derniers
temps : mais il est certain que Jésus-Christ
nous a donné celte séduction comme un des
effets sensibles de la colère de Dieu sur les
Juifs, et comme un des signes de leur perte.
L'événement a justifié sa prophétie ; tout est
ici attesté par des témoignages irréprochables.
Nous lisons la prédiction de leurs erreurs dans
l'Evangile ; nous en voyons l'accomplissement
dans leurs histoires, et sur-tout dans celle de
Josephe.
Après que Jésus-Christ a prédit ces choses ,
dans le dessein qu'il avoit de tirer les siens
des malheurs dont Jérusalem étoit menacée,
il vient aux signes prochains de la dernière
désolation de cette ville.
Dieu ne donne pas toujours à ses élus de
semblables marques. Dans ces terribles châ-
timens qui font sentir sa puissance à des na-
tions entières, il frappe souvent le juste avec
le coupable; car il a de meilleurs moyens de
les séparer , que ceux qui paroissent à nos
sens. Les mêmes coups qui brisent la paille ,
Aug. i. ^séparent le bon grain: for s'épure dans lemème
c feu où la paille est consumée ; et sous les mê-
mes châtimens par lesquels les médians sont
exterminés, les fidèles se purifient. Mais, dans
la désolation de Jérusalem , afin que l'image
du jugement dernier fût plus expresse , et
la vengeance divine plus marquée sur les in-
Dei.
Universelle. 309
crédules , il ne voulut pas que les Juifs qui
avoientreçu l'Evangile, fussent confondus avec
les autres ; et Jésus-Christ donna à ses disci-
ples des signes certains, auxquels ils pussent
connoitre quand il seroit temps de sortir de
cette ville réprouvée. Il se fonda, selon sa cou-
tume, sur les anciennes prophéties, dont il
étoit l'interprète aussi bien que la fin; et, re-
Sassant sur l'endroit où la dernière ruine de
érusalem fut montrée si clairement à Daniel,
il dit ces paroles: Quand vous verrez ^a^omi~x^iyth;s
nation de la désolation que Daniel a prophé- Marc
Usée 9 que celui qui lit entende ; quand vous la
verrez établie dans le lieu saint , ou , comme
il est porté dans saint Marc , dans le lieu où
elle ne doit pas être ; alors que ceux qui sont
dans la Judée s'enfuient dans les montagnes.
Saint Luc raconte la même chose en d'autres
termes : Quand vous verrez les armées entou- Luc- XXI-
rer Jérusalem y sachez que sa désolation est
proche ; alors que ceux qui sont dans la Judée
se retirent dans les montagnes.
Un des évangelistes explique l'autre ; et , en
conférant ces passages, il nous est aisé d'en-
tendre que cette abomination prédite par Da-
niel, est la même chose que les armées autour^ ^-39-
de Jérusalem. Les saints pères l'ont ainsi en- iii. <?• 80.
tendu , et la raison nous en convainc. ^h^ca.
Le mot àl abomination , dans l'usage de la
langue sainte, signifie idole : et qui ne sait que
les armées romaines portoient dans leurs en-
seignes les images de leurs dieux et de leurs
Césars, qui étoient les plus respectés de tous
leurs dieux. Ces enseignes étoient aux soldats
oio Discours sur l'Histoire
un objet de culte. Et, parce que les idoles,
selon les ordres de Dieu , ne dévoient jamais
paroitre dans la Terre sainte, les enseignes ro-
maines en étoient bannies. Aussi voyons-nous
dans les histoires, que tant qu'il a resté aux
Romains tant soit peu de considération poul-
ies Juifs, jamais ils n'ont fait, paroitre les en-
seignes romaines dans la Judée. C'est pour
Joseph, ant. cela que Vitellius , quand il passa dans cette
'c'7' province pour porter la guerre en Arabie, fit
marcher ses troupes sans enseignes ; car on ré-
véroit encore la religion judaïque , et on ne
vouloit point forcer ce peuple a souffrir des
choses si contraires à sa loi. Mais , au temps
de la dernière guerre judaïque , on peut bien
croire que les Romains n'épargnèrent pas un
peuple qu'ils vouloient exterminer. Ainsi ,
quand Jérusalem fut assiégée, elle étoit envi-
ronnée d'autant d'idoles qu'il y avoit d'en-
seignes romaines: et l'abomination ne parut
jamais tant où elle ne déçoit pas être , c'est-
à-dire, dans la Terre sainte, et autour du
temple.
Est-ce donc là, dira-t-on, ce grand signe
que Jésus-Christ devoit donner? Etoit-il temps
de s'enfuir quand Tite assiégea Jérusalem , et
qu'il en ferma de si près les avenues qu'il n'y
avoit plus moyen de s'échapper ? C'est ici
qu'est la merveille de la prophétie. Jérusalem
Joseph, h. a été assiégée deux fois en ces temps : la pre-
^a^'ai^'mière, par Cestius, gouverneur de Syrie, l'an
U'i.Vi.çg de Notre-Seigneur; la seconde, par Tite,
âuatre ans après, c'est-à-dire, l'an 72. Au
ernier siège , il n'y avoit plus moyen de se
jd. m
VII.
Universelle. 3 i i
sauver. Tite faisoit cette guerre avec trop
d'ardeur : il surprit toute la nation renfermée
dans Jérusalem, durant la fête de Pâques,
sans que personne échappât; et cette effroyable
circonvallalion qu'il fit autour de la ville, ne
laissoit plus d'espérance à ses habitans. Mais
il n'y avoit rien de semblable dans le siège de
Cestius. Il étoit campé à 5o stades, c'est-à-dire, #££/£
à six milles de Jérusalem : son armée se ré-
pandoit tout autour , mais sans y faire de tran-
chées; et il faisoit la guerre si négligemment,
qu'il manqua l'occasion de prendre la ville ,
dont la terreur, les séditions, et même ses in-
telligences lui ouvroient les portes. Dans ce
temps, loin que la retraite fut impossible,
l'histoire marque expressément que plusieurs
Juifs se retirèrent. Cétoit donc alors qu'il fal- liid-
loit sortir ; c'étoit le signal que le Fils de Dieu
donnoit aux siens. Aussi a-t-il distingué très-
nettement les deux sièges : l'un où la ville ^c- XIX-
serait entourée de fossés et dejorts; alors il
n'y auroit plus que la mort pour tous ceux
qui y étoient enfermés: l'autre où elle seroit luc.xxi.
seulement enceinte de l armée , et plutôt in-
vestie qu'assiégée dans les formes; c'est alors
qu'il falloit fuir et se retirer dans les mon-
tagnes.
Les chrétiens obéirent à la parole de leur
maître. Quoiqu'il y en eût des milliers dans
Jérusalem et dans la Judée, nous ne lisons
ni dans Josephe, ni dans les autres histoires +£m*\. in-
... , . l 7 , . , ... fHist.Ec.c.
qu il s en soit trouve aucun dans Ja ville quanas.
elle fut prise. Au contraire, il est constant >vîr! n<££
par l'histoire ecclésiastique et par tous les/S^V»*»
3i2 Discours sur l'Histoire
monumens de nos ancêtres, qu'ils se retirèrent
à la petite ville de Pella, dans un pays de mon-
tagnes , auprès du désert , aux confins de la
, Judée et de l'Arabie.
On peut connoitre par là combien précisé-
ment ils avoient été avertis ; et il n'y a rien
de plus remarquable que cette séparation des
Juifs incrédules d'avec les Juifs convertis au
christianisme : les uns étant demeurés dans Jé-
rusalem pour y subir la peine de leur infidé-
lité , et les autres s'étant retirés \ comme Loth
sorti de Sodome , dans une petite ville où ils
considéroient avec tremblement les effets de
la vengeance divine, dont Dieu avoit bien
voulu les mettre à couvert.
Outre les prédictions de Jésus-Christ, il y
eut desprédictionsde plusieurs de ses disciples,
entre autres celle de saint Pierre et de saint
Paul. Comme on trainoit au supplice ces deux
fidèles témoins de Jésus-Christ ressuscité, ils
dénoncèrent aux Juifs qui les livroient aux
Gentils, leur perte prochaine. Ils leur dirent
i^tbiv'-fà? Jérusalem alloit être renversée de fond en
c- ai. comble ; qu'ils périraient de faim et de déses-
poir; qu'ils ser oient bannis à jamais de la terre
de leurs pères , et envoyés en captivité par
toute la terre ; que le terme n'ètoit pas loin ;
et que tous ces maux leur arriveraient pour
avoir insulté , avec tant de cruelles railleries ,
au bien-aimé Fils de Dieu , qui s'étoit déclaré
à eux par tant de miracles. La pieuse anti-
quité nous a conservé cette prédiction des apô-
tres, qui devoit être suivie d'un si prompt ac-
complissement. Saint Pierre en avoit fait beau-
coup
Universelle. 3i3
coup d'au 1res , soit par une inspiration parti-
culière, soit en expliquant les paroles de son
maître ; et Phlégon , auteur païen , dont Ori-^f ^-
gène produit le témoignage , a écrit que tout gj^jf J
ce que cet apôtre avoit prédit s'étoit accompli ■«»* . ceis.
de point en point.
Ainsi rien n'arrive aux Juifs qui ne leur
ait été prophétisé. La cause de leur malheur
nous est clairement marquée dans le mépris
qu'ils ont fait de Jésus-Christ et de ses dis-
ciples. Le temps des grâces étoit passé, et leur
perte étoit inévitable.
Cétoit donc en vain , Monseigneur , que
Tite vouloit sauver Jérusalem et le temple : la
sentence étoit partie d'en haut ; il ne devoii
plus y rester pierre sur pierre. Que si un em-
pereur Romain tenta vainement d'empècheria
ruine du temple , un autre empereur Romain
tenta encore plus vainement de le rétablir. Ju-
lien l'apostat , après avoir déclaré la guerre à
Jésus - Christ , se crut assez puissant pour
anéantir ses prédictions. Dans le dessein qu'il
avoit de susciter de tous côtés des ennemis aux
chrétiens, il s'abaissa jusqu'à rechercher le*
Juifs, qui étoient le rebut du monde. 11 les ex-
cita à rebâtir le temple , il leur donna des som-
mes immenses , et les assista de toute la force
de l'empire. Ecoutez quel en fut l'événement,
et voyez comme Dieu confond les princes su-
perbes. Les saints pères et les historiens ecclé-
siastiques le rapportent d'un commun accord,
et le justifient par des monumens qui restoient
encore de leur temps. Mais il falloit que la
chose fut attestée par les païens mêmes. Am.-
Tome I. O
ud
3i4 Discours sur l'Histoire
mien Marcellin, gentil de religion et zélé dé-
fenseur de Julien , l'a racontée en ces termes :
Amm. Pendant qu'Alipius , aidé du gouverneur de
XKm.'init'Ja province , avançoit l'ouvrage autant qu'il
pouvoit , de terribles globes de jeu sortirent
des fondemens , qu'ils avouât auparavant
ébranlés par des secousses violentes ; les ou-
vriers qui recommencèrent souvent l'ouvrage ,
furent brûlés à diverses reprises ; le lieu devint
inaccessible , et l'entreprise cessa.
Les auteurs ecclésiastiques , plus exacts à
représenter un événement si mémorable, joi-
gnent le feu du ciel au feu de la ivrre. Mais
enfin la parole de Jésus-Christ demeura ferme.
oratio m Saint Jean Chrysostome s'écrie : // a bâti son
Eglise sur la pierre , rien ne l'a pu renverser ;
il a renversé le temple , rien ne ta pu relever.
Nul ne peut abattre ce que Dieu élève ; nul ne
peut relever ce que Dieu abat.
Ne parlons plus de Jérusalem ni du temple.
Jetons les yeux sur le peuple même , autrefois
le temple vivant du Dieu des armées, et main-
tenant l'objet de sa haine. Les Juifs sont plus
abattus que leur temple et que leur ville. L'es-
prit de vérité n'est plus parmi eux; la prophé-
tie y est éteinte: les promesses , sur lesquelles
ils appuyoient leur espérance, se sont éva-
nouies ; tout est renversé dans ce peuple, et il
n'y reste plus pierre sur pierre.
Et voyez jusqu'à quel point ils sont livrés à
JMO.V. 43. Terreur. Jésus-Christ leur avoît dit : Je suis
venu à vous au nom de mon Père , et vous ne
m'avez pas reçu ; un autre viendra en son
nom, et vous le recevrez. Depuis ce temps,
Universelle. 3 i 5
l'esprit de séduction règne tellement parmi
eux , qu'ils sont prêts encore à chaque moment
à s'y laisser emporter. Ce n'étoit pas assez que
les faux prophètes eussent livré Jérusalem
entre les mains de Tite ; les Juifs n'étoient pas
encore bannis de la Judée , et l'amour qu'ils
avoient pour Jérusalem en avoit obligé plu-
sieurs à choisir leur demeure parmi ses ruines.
Voici un faux christ qui va achever de les
perdre. Cinquante ans après la prise de Jéru-
salem, dans le siècle de la mort de Notre-Sei-
gneur, l'infâme Barchochébas , un voleur, un
scélérat , parce que son nom signifioit le fils de
l'étoile , se disoit l'étoile de Jacob prédite au x£iv. i7
livre des Nombres , et se porta pour le Christ, £«»*.»«.
a i «i î i • / *i l itj eccl.lV.ù.
Akibas, le plus autorise de tous les rabbins,»,
et à son exemple tous ceux que les Juifs ap-
peloient leurs sages, entrèrent dans son parti,
sans que l'imposteur leur donnât aucune autre
marque de sa mission, sinon qu' Akibas disoit
que le Christ ne pouvoit pas beaucoup tarder.
Les Juifs se révoltèrent par tout l'empire ro- Taim.Hur.
main, sous la conduite de Barchochébas qui>"« inilî.
leur promettoit l'empire du monde. Adrien 2î£.*u£r.
en tua six cent mille ; le joug de ces nialheu-;^;^^-
reux s'appesantit, et ils furent bannis pourrrs-c- "•
jamais de la Judée.
Qui ne voit que l'esprit de séduction s'est
saisi de leur cœur? L 'amour de la vérité , qui3Thess-IL
• ii. ta.
leur apportait le salut , s'est éteint en eux ;
Dieu leur a envoyé une efficace d'erreur qui les
fait croire au mensonge. 11 n'y a point d'im-
posture si grossière qui ne les séduise. De nos
jours , un imposteur s'est dit le Christ en
O 2
3i6 Discours sur l'Histoire
Orient. Tous les Juifs commençoient à s'at-
trouper autour de lui. Nous les avons vus, en
Italie, en Hollande, en Allemagne et à Metz,
se préparer à tout vendre et à tout quitter pour
le suivie. Ils s'imaginoient déjà qu'ils alloient
devenir les maîtres du monde, quand ils ap-
prirent que leur christ s'étoit fait turc , et
avoit abandonné la loi de Moïse.
x. Il ne faut pas s'étonner qu'ils soient tombés
erVeur? de* dans de tels égaremens , ni que la tempête les
manier1* ai* dissipés après qu'ils ont eu quitté leur
p?iiUnteiesroute' Cette route leur étoit marquée dans
prophéties. leurs prophéties , principalement dans celles
qui désignoient le temps du Christ. Ils ont
laissé passer ces précieux momens sans en
profiter ; c'est pourquoi on les voit ensuite
livrés au mensonge , et ils ne savent plus à
quoi se prendre.
Donnez-moi encore un moment pour vous
raconter la suite de leurs erreurs , et tous les
as qu'ils ont faits pour s'enfoncer dans
'abyme. Les routes par où on s'égare tien-
nent toujours au grand chemin ; et en con-
sidérant où l'égarement a commencé , on
marche plus sûrement dans la droite voie.
Nous avons vu , Monseigneur , que deux
prophéties marquoient aux Juifs le temps du
Christ: celle de Jacob , et celle de Daniel.
Elles marquoient toutes deux la ruine du
royaume de Juda au temps que le Christ vien-
droit. Mais Daniel expliquoit que la totale des-
truction de ce royaume devoit être une suite
de la mort du Christ ; et Jacob disoit claire-
ment que , dans la décadence du royaume de
i>;
Universelle. 317
Juda , le Christ qui viendroit alors seroit Vat-
tente des peuples , c'est-à-dire , qu'il en seroit
le libérateur ; et qu'il se feroit un nouveau
royaume composé non plus d'un seul peuple ,
mais de tous les peuples du monde. Les paroles
de la prophétie ne peuvent avoir d'autre sens ,
et c'étoit la tradition constante des Juifs ?
qu'elles dévoient s'entendre de cette sorte.
De là cette opinion répandue parmi les an- m Gtm. ty.
ciens rabbins, et qu on voit encore dans leurxi.
Talmud, que , dans le temps que le Christ
viendroit , il n'y auroit plus de magistrature ;
de sorte qu'il n'y avoit rien de plus important
pour connoitre le temps de leur Messie , que
d'observer quand ilstomberoient dans cet état
malheureux.
En effet , ils avoient bien commencé ; et ,
s'ils n'avoient eu l'esprit occupé des grandeurs
mondaines qu'ils vouloient trouver dans le
Messie , afin d'y avoir part sous son empire ,
ils n'auroient pu méconnoître Jésus - Christ.
Le fondement qu'ils avoient posé étoit cer-
tain ; car , aussitôt que la tyrannie du premier
Hérode, et le changement de la république
judaïque, qui arriva de son temps, leur eût
fait voir le moment de la décadence marquée
dans la prophétie , ils ne doutèrent point que
le Christ ne dut venir, et qu'on ne vit bientôt
ce nouveau royaume où dévoient se réunir
tous les peuples.
Une des choses qu'ils remarquèrent , c'est Taim.
que la puissance de vie et de mort leur tvis"'
ôtée. C'étoit un grand changement, puisqu'elle
leur avoit toujours été conservée jusqu'alors,
O 3
Yanf.tdr,
3i8 Discours sur l'Histoire
à quelque domination qu'ils fussent soumis , et
même clans Babylone pendant leur captivité.
Dan. xiii. L'histoire de Suzanne le fait assez voir, et
c'est une tradition constante parmi eux. Les
rois de Perse qui les rétablirent, leur laissè-
rent cette puissance par un décret exprès que
j.Esd. nous avons remarqué en son lieu; et nous
vn.a6.a6. avons yu aussj que jes premiers Séleucides
avoient plutôt augmenté que restreint leurs
privilèges. Je n'ai pas besoin de parler ici en-
core une fois du règne des Machabées, où ils
furent non-seulement affranchis , mais puis-
sans et redoutables à leurs ennemis. Pompée
qui les affoiblit à la manière que nous avons
vue , content du tribut qu'il leur imposa , et de
les mettre en état que le peuple Romain en pût
disposer dans le besoin , leur laissa leur prince
avec toute la juridiction. On sait assez que les
Romains en usoient ainsi , et ne touchoient
point au gouvernement du dedans , dans les
pays auxquels ils laissoient leurs rois naturels.
Enfin, les Juifs sont d'accord qu'ils perdi-
rent cette puissance de vie et de mort, seu-
lement quarante ans avant la désolation du
second temple ; et on ne peut douter que ce ne
soit le premier Hérode qui ait commencé a
jestrh.ant. faire cette plaie à la liberté. Car depuis que
XIV. 17. l | 1/1* \'l 'i'i'
pour se venger du sanhédrin , ou il avoit été
obligé de comparoitre lui-même avant qu'il
fût roi , et ensuite pour s'attirer toute l'auto-
rité à lui seul ,il eut attaqué cette assemblée ,
qui étoit comme le sénat fondé par Moïse, et
le conseil perpétuel de la nation où la suprême
juridiction étoit exercée ; peu à peu ce grand
tan.
XVIII. 3'
Universelle. 319
corps perdit son pouvoir, et il lui en restoit
bien peu quand Jésus-Christ vint au monde.
Les affaires empirèrent sous les enfans d'Hé-
rode , lorsque le royaume d'Arçhelaus , dont
Jérusalem étoit la capitale , réduit en province
romaine, fut gouverné par des présidens que
les empereurs envoyoient.Dans ce malheureux
état , les Juifs gardèrent si peu la puissance de
vie et de mort, que, pour faire mourir Jésus-
Christ, qu'à quelque prix que ce fut ils vou-
loient perdre, il leur fallut avoir recours à
Pilate ; et ce foible gouverneur leur ayant dit
qu'ils le fissent mourir eux-mêmes , ils répon-
dirent tout d'une voix: Nous n'avons pas le x^
pouvoir de faire mourir personne. Aussi fut-ce «**"xfi
parlesmainsd'Hérode qu'ilsfirent mourir saint 12*3'
Jacques , frère de saint Jean , et qu'ils mirent
saint Pierre en prison. Quand ils eurent résolu Aa xxiii
la mort de saint Paul, ils le livrèrent entre XXIV'
les mains des Romains comme ils avoient fait
de Jésus-Christ; et le vœu sacrilège de leurs
faux zélés , qui jurèrent de ne boire ni ne man-
ger jusqu'à ce qu'ils eussent tué ce saint apô-
tre , montre assez qu'ils se croyoient déchus du
pouvoir de le faire mourir juridiquement. Que a*, vu.
s'ils lapidèrent saint Etienne, ce fut tumul-56'67*
tuairement, et par un effet de ces emporte-
mens séditieux que les Romains ne pouvoient
pas toujours réprimer dans ceux qui se disoient
alors les zélateurs. On doit donc tenir pour
certain , tant par ces histoires que par le con-
sentement des Juifs, et par l'état de leurs af-
faires , que, vers le temps de Nofre-Seigneur ,
et sur-tout dans ceux où il commença d'exercer
o4
32o Discours sur l'Histoire
son ministère, ils perdirent entièrement l'anto-
rité temporelle. Ils ne purent voir cette perte
sans se souvenir de l'ancien oracle de Jacob ,
qui leur prédisoit que , dans le temps dû Mes-
sie , il n'y auroitjplus parmi eux ni puissance,
Tract, voc. ni autorité , ni magistrature. Un de leurs plus
TeZm^'in anciens auteurs le remarque : et il a raison da-
•*• vouer que le sceptre n'étoit plus alors dans
Juda , ni l'autorité dans les chefs du peuple,
puisque la puissance publique leur étoît ôtée ;
et que le sanhédrin étant dégradé , les mem-
bres de ce grand corps n'étoient plus considé-
rés comme juges , mais comme simples doc-
teurs. Ainsi, selon eux-mêmes, H étoit temps
queleChristparût.Commeilsvoyoient ce signe
certain de la prochaine arrivée de ce nouveau
Roi , dont l'empire devoit s'étendre sur tous
Jes peuples , ils crurent qu'en effet il alloit pa-
roitre. Le bruit s'en répandit aux environs ; et
on fut persuadé dans tout l'Orient , qu'on ne
seroit pas long-temps sans voir sortir de Ju-
dée ceux qui régneroient sur toute la terre.
Sutt. ves- Tacite etSuétone rapportentcebruitcomme
VTmdt. m. établi par une opinion constante , et par un an-
,3;H'5'' fcien oracle qu'on trouvoit dans les livres sa-
iiu!% /'crés du peuple Juif. Josephe récite cette pro-
»*«!*; deV^tie dans les mêmes termes , et dit comme
excd. urb. eux qu'elle se trouvoit dans les saints livres.
L. autorité de ces livres , dont on avoit vu les
prédictions si visiblement accomplies en tant
de rencontres , étoit grande dans tout F Orient;
et les Juifs , plus attentifs que les autres à ob-
server des conjonctures qui étoient principale-
ment écrites pour leur instruction , reconnu-
■
Universelle. 32i
rent le temps du Messie que Jacob avoit mar-
qué, dans leur décadence. Ainsi les réflexions
qu'ils firent sur leur état furent justes; et , sans
se tromper sur les temps du Christ , ils connu-
rent qu'il devoit venir dans le temps qu'il vint
en effet. Mais , ô foiblesse de l'esprit humain ,
et vanité , source inévitable d'aveuglement !
l'humilité du Sauveur cacha à ces orgueilleux
les véritables grandeurs qu'ils dévoient cher-
cher dans leur Messie. Us vouloient que ce fût
un roi semblable aux rois de la terre. C'est Epiph.ia.
pourquoi les flatteurs du premier Hérode , àerodian. '
éblouis de la grandeur et de la magnificence
de ce prince, qui , tout tyran qu'il étoit , ne
laissa pas d'enrichir la Judée, dirent qu'il étoit
lui-même ce roi tant promis. C'est aussi ce qui
donna lieu à la secte des Hérodiens, dont il
est tant parlé dans TEvangile , et que les païens x*??tt71-
ont connue , puisque Perse et son scholiaste ^vw! in.
nous apprennent , qu'encore du temps de Né- Pm.lt «?;
ron, la naissance du roi Hérode étoit 6éiébrëe&"A°î'g£,r,v*
par ses sectateurs, avec la même solennité que
le sabbat. Josephe tomba dans une semblable
erreur. Cet homme instruit , comme il dit lui- Joseph, de
même , dans les prophéties judaïques , comme m. ii"
étant prêtre et sorti de la race sacerdotale ,
reconnut à la vérité que la venue de ce roi
promis par Jacob, convenoit au temps d'Hé-
rode, où il nous montre lui-même avec tant
de soin , un commencement manifeste de la
ruine des Juifs: mais comme il ne vit rien dans
sa nation qui remplit ces ambitieuses idées
qu'elle avoit conçues de son Christ, il poussa
un peu plus avant le temps de la prophétie ;
O 5
022 Discours sur l'Histoire
iA.ni. ^et, l'appliquant a Vespasien , il assura que cet
yïii ïil6' 0/m7<? ^ l'Ecriture signijioit ce prince déclaré
empereur dans la Judée,
C'est ainsi qu'il détournoit l'Ecriture sainte
pour autoriser sa flatterie: aveugle, qui trans-
portoit aux étrangers l'espérance de Jacob et
de Juda; qui cherchoit en Vespasien le fils
d'Abraham et de David , et attiïbuoit à un
prince idolâtre le titre de celui dont les lu-
mières dévoient retirer les Gentils de Fido-
làtrie.
La conjoncture des temps le favorisoit. Mais
pendant qu'il atlribuoit à Vespasien ce que
Jacob avoît dit du Christ , les zélés qui défen-
doient Jérusalem se l'attribuoint à eux-mê-
mes. C'est sur ce seul fondement qu'ils se pro-
Joftph. ui. mettoient l'empire du monde ^ comme Josephe
\iLdit$u. |e raconte . pjus raisonnables que lui , en ce
que du moins ils ne sortoient pas de la nation
pour chercher l'accomplissement des promes-
ses faites à leurs pères.
Comment n'ouvroient-ils pas les yeux au
grand fruit que faisoit dès-lors parmi les Gen-
tils la prédication de l'Evangile , et à ce nouvel
empire que Jésus-Christ établissoit par toute
la terre? Quyavoit-il de plus beau qir'un
empire où la piété régnoit , où le vrai Dieu
triomphorWie 1 idolâtrie , où la vie éternelle
étoit annoncée aux nations infidèles'/' Et l'em-
pire même des Césars n'étoit-il pas une vaine
pompe en comparaison de celui-ci ? Mais cet
empire n'étoit pas assez éclatant aux yeux du
inonde.
Qu'il faut être désabusé des grandeurs hu-
Universelle. 323
maines pour connoitre Jésus-Christ ! Les Juifs
connurent le temps ; les Juifs voyoient les
feuples appelés au Dieu d'Abraham , selon
oracle de Jacob , par Jésus-Christ et par ses
disciples ; et toutefois ils le méconnurent ce
Jésus qui leur étoit déclaré par tant de mar-
ques. Et encore que , durant sa vie et après
sa mort , il confirmât sa mission par tant de
miracles , ces aveugles le rejetèrent , parce
qu'il n'avoit en lui que la solide grandeur des-
tituée de tout l'appareil qui frappe les sens ,
et qu'il venoit plutôt pour condamner que
pour couronner leur ambition aveugle.
Et toutefois , forcés par les conjonctures et
les circonstances du temps, malgré leur aveu-
glement , ils sembloient quelquefois sortir de
leurs préventions. Tout se disposoit tellement,
du temps de Notre-Seigneur , à la manifesta- Lue. m. 1$.
iion du Messie , qu'ils soupçonnèrent que saint %£*' * ***
Jean - Baptiste le pouvoit bien être. Sa vie
austère , extraordinaire, étonnante , les frap-
pa ; et au défaut des grandeurs du monde ,
ils parurent vouloir d'abord se contenter de
1 éclat d'une vie si prodigieuse. La vie simple
et commune de Jésus-Christ rebuta ces esprits
grossiers autant que superbes , qui ne pou-
vaient être pris que par les sens, et qui d'ail-
leurs éloignés d'une conversion sincère, ne
vouloient rien admirer que ce qu'ils regar-
doient comme inimitable. De cette sorte, saint
Jean -Baptiste, qu'on jugea digne d'être te
Christ, n'en fut pas cru quand il montra le
Christ véritable ; et Jésus-Christ , qu'il falloit
O 6
324 Discours sur l'Histoire
imiter quand on y croyoit , parut trop hum-
ble aux Juifs pour être suivi.
Cependant l'impression qu'ils avoîent con-
çue que le Christ devoit paroitre en ce temps,
étoit si forte qu'elle demeura près d'un siècle
parmi eux. Ils crurent que l'accomplissement
desprophétiespouvoit avoir une certaineéten-
due qui n'étoit pas toujours toute renfermée
dans un point précis ; de sorte que près de cent
ans , il ne se parloit parmi eux que des faux
christs qui se faisoient suivre , et des faux pro-
phètes qui les annoncoient. Les siècles précé-
dens n'avoient rien vu de semblable , et les
Juifs ne prodiguèrent le nom de Christ , ni
quand Judas le Machabée remporta sur leur
tyran tant de victoires, ni quand son frère
Simon les affranchit du joug des Gentils , ni
quand le premier Hyrcan fit tant de conquê-
tes. Les temps et les autres marques ne con-
venoient pas , et ce n'est que dans le siècle de
Jésus-Christ qu'on a commencé à parler de
tous ces messies. Les Samaritains, qui lisoient
dans le Pentateuque la prophétie de Jacob,
se firent des christs aussi bien que les Juifs ;
Crîg. Tract, et un peu après Jésus-Christ , ils reconnurent
rom. 14. mleur Dosithee. Simon le magicien , de même
<S.n''0"'*pays , se vantoit aussi d'être le fils de Dieu ;
J/m. i.ao. et Vlénandre son disciple se disoit le sauveur
du monde. Dès le vivant de Jésus-Christ , la
ïrV\\' Samaritaine avoit cru que le Messie alloit ve-
' nir ; tant il étoit constant dans la nation , et
parmi tous ceux qui lisoient l'ancien oracle
de Jacob, que le Christ devoit paroitre dans
ces conjonctures*
S1-
Universelle. 32S
Quand le terme fut tellement passé qu'il n'y
eut plus rien à attendre , et que les Juifseurent
vu par expérience que tous les messies qu'ils
avoient suivis, loin de les tirer de leurs maux,
n'avoient fait que les y enfoncer davantage ,
alors ils furent long-temps sans qu'il parut
parmi eux de nouveaux messies \ et Barcho-
chébas est le dernier qu'ils aient reconnu pour
tel dans ces premiers temps du christianisme.
Mais l'ancienne impression ne put être entiè-
rement eifacée. Aulieu de croire que le Christ
avoit paru , comme ils avoient fait encore au
temps d'Adrien ; sous les Antonins ses succes-
seurs, ils s'avisèrent de dire que leur Messie
étoit au monde , bien qu'il ne parût pas en-
core , parce qu'il attendoit le prophète Elie
qui devoit venir le sacrer. Ce discours étoit
commun parmi eux dans le temps de saint Jus- Justin, aâv,
tin ; et nous trouvons aussi, dans leur Tal- "ph*
mud , la doctrine d'un de leurs maîtres des
plus anciens , qui disoit que le Christ étoit R- *'<**
çcnu , selon qu'il étoit marqué dons les prophé- Gm. s«L
tirs ; mais qu'il se tenoit caché quelque part à
Rome parmi les pauvres mendions.
Une telle rêverie ne put pas entrer dans les
esprits; et les Juifs contraints enfin d'avouer
que le Messie n'étoit pas venu dans le temps
qu'ils avoient raison de l'attendre selon leurs
anciennes prophéties , tombèrent dans un au-
tre abime. Peu s'en fallut qu'ils ne renonças-
sent à l'espérance de leur Messie, qui leur
manquoit dans le temps ; et plusieurs suivi-
rent un fameux rabbin, dont les paroles se
trouvent encore conservées dans le Talmud. *:5wa*
326 Discours sur l'Histoire
Celui-ci voyant le terme passé de si loin , con-
clut que les Israélites ricwoieut plus de Messie
à attendre , parce qu'il leur avoit été donné en
la personne du roi Ezéchias.
A la vérité cette opinion , loin de prévaloir
parmi les Juifs, y a été détestée. Mais, comme
ils ne connoissoient plus rien dans les temps
qui leur sont marqués par leurs prophéties , et
qu'ils ne savent par où sortir de ce labyrinthe ,
ils ont fait un article de foi de cette parole que
g™. San. nous lisons dans le Talmud : Tous les termes ,
Mous, marqués pour la venue du Messie , sont passés ;
MairtK n. ni , , i ~\-, 1 7i>f
Epu. Taim. et ont prononce d un commun accord : Mau-
dfc'jffidï'i. dits soient ceux qui supputeront les temps du
Messie : comme on voit dans une tempête qui
a écarté le vaisseau trop loin de sa route , le
pilote désespéré abandonner son calcul , et
aller où le mène le hasard.
Depuis ce temps, toute leur étude a été
d'éluder les prophéties où le temps du Christ
étbit marqué. Ils ne se sont pas souciés de
renverser toutes les traditions de leurs pères,
pourvu qu'ils pussent ôter aux chrétiens ces
admirables prophéties ; et ils en sont venus
jusqu'à dire que celle de Jacob ne regardoit
pas le Christ.
g™. Tr. Mais leurs anciens livres les démentent.
xt'd'c' Cette prophétie est entendue du Messie dans
le Talmud : et la manière dont nous l'expli-
Paraph. quons se trouve dans leurs paraphrases , c'est-
hSn'n.'etje'à-dlre , dans les commentaires les plus authen-
rX'g*Àuz .tiques et les plus respectés qui soient parmi
eux.
Nous y trouvons , en propres termes , que
Universelle. 327
la maison et le royaume de Juda , auquel se
devoit réduire un jour toute la postérité de
Jacob et iout le peuple d'Israël, produiroit
toujours des juges et des magistrats jusqu'à la
venue du Messie, sous lequel il se formeroit
un royaume composé de tous les peuples.
C'est le témoignage que rendoient encore
aux Juifs , dans les premiers temps du chris-
tianisme , leurs plus célèbres docteurs et les
plus reçus. L'ancienne tradition , si ferme et
si établie , ne pouvoit être abolie d abord ; et,
quoique les Juifs n'appliquassent pas à Jésus-
Christ la prophétie de Jacob, ils n" avoient en-
core osé nier qu'elle ne convînt au Messie. Us
n'en sont venus à cet excès que long-temps
après ; et lorsque pressés par les chrétiens , ils
ont enfin aperçu que leur propre tradition
étoit contre eux.
Pour la prophétie de Daniel, où la venue du
Christ étoit renfermée dans le terme de 490
ans, à compter depuis la vingtième année
d'Àrtaxerxe à la longue main : comme ce terme
menoit à la fin du quatrième millénaire du
monde, c'éloit aussi une tradition très- an-
cienne parmi les Juifs, que le Messie paroitroit
vers la fin de ce quatrième millénaire , et envi-
ron deux mille ans après Abraham. Un Elie ,
dont le nom est grand parmi les Juifs, quoique
ce ne soit pas le prophète , l'avoit ainsi ensei- Gm. tv.
gné avant la naissance de Jésus - Christ ; et la *"" s' L
tradition s'en est conservée dans le livre du
Talmud. Vous avez vu ce terme accompli à la
venue de Notre-Seigneur , puisqu'il a paru en
effet environ deux mille ans après Abraham ?
328 Discours sur l'Histoire
et vers l'an 4000 du monde. Cependant les
Juifs ne l'ont pas connu ; et , frustrés de leur
attente , ils ont dit que leurs péchés avoient
retardé le Messie qui devoit venir. Mais ce-
pendant nos dates sont assurées de leur aveu
propre ; et c'est un trop grand aveuglement
de faire dépendre des hommes un terme que
Dieu a marqué si précisément dans Daniel.
C'est encore pour eux un grand embarras
de voir que ce prophète fasse aller le temps
du Christ avant celui de la ruine de Jérusa-
lem ; de sorte que ce dernier temps étant ac-
compli , celui qui le précède le doit être aussi.
Josephe s'est ici trompé trop grossièrement.
Il a bien compté les semaines qui dévoient être
Antiq.x.e. suivies de la désolation du peuple Juif; et,
juà. vu.4. les voyant accomplies dans le temps que Tite
mit le siège devant Jérusalem , il ne douta
point que le moment de la perte de celte ville
ne fut arrivé. Mais il ne considéra pas que
cette désolation devoit être précédée de la
venue du Christ et de sa mort; de sorte qu'il
n'entendit que la moitié de la prophétie.
Les Juifs qui sont venus après lui , ont
voulu suppléer à ce défaut. Ils nous ont forgé
un Agrippa descendu d'Hérode, que les Ro-
mains , disent-ils , ont fait mourir un peu de-
vant la ruine de Jérusalem , et ils veulent que
cet Agrippa, christ par son titre de roi , soit
le Christ dont il est parlé dans Daniel : nou-
velle preuve de leur aveuglement. Car, outre
que cet Agrippa ne peut être ni le Juste, ni le
Saint des saints , ni la fin des prophéties , tel
que devoit être le Christ que Daniel marquoit
Universelle. 329
en ce lieu : outre que le meurtre de cet Agrip-
pa , dont les Juifs étoient innocens , ne pou-
voit pas être la cause de leur désolation,
comme devoit être la mort du Christ de Da-
niel : ce que disent ici les Juifs est une fable.
Cet Agrippa , descendu d'Hérode , fut tou-
jours du parti des Romains; il fut toujours
bien traité par leurs empereurs, et régna dans ^ep\.m,
ri 1 t 1 ' 1 . \ 1 Vll.delell.
un canton de la Judée long - temps après la><*. Jmnu
prise de Jérusalem , comme 1 atteste Josepne vhot. ca.
et les autres contemporains.
Ainsi , tout ce qu'inventent les Juifs pour
éluder les prophéties , les confond. Eux-mê-
mes , ils ne se fient pas à des inventions si
grossières , et leur meilleure défense est dans
cette loi qu'ils ont établie de ne supputer plus
les jours du Messie. Par là ils ferment les
yeux volontairement à la vérité, et renoncent
aux prophéties où le Saint-Esprit a lui-même
compté les années. Mais , pendant qu'ils y re-
noncent , ils les accomplissent, et font voir la
vérité de ce qu'elles disent de leur aveugle-
ment et de leur chute.
Qu'ils répondent ce qu'ils voudront aux
prophéties : la désolation qu'elles prédisoient
leur est arrivée dans le temps marqué; l'évé-
nement est plus fort que toutes leurs subtili-
tés ; et si le Christ n'est pas venu dans cette
fatale conjoncture, les prophètes , en qui ils
espèrent , les ont trompés.
Et , pour achever de les convaincre , remar-
quez deux circonstances qui ont accompagné
leur chute et la venue du Sauveur du monde :
l'une , que la succession des pontifes , perpé-
33o Discours sur l'Histoire
tuelle et inaltérable depuis Aaron, finit alors;
l'autre , que la distinction des tribus et des
familles, toujours conservée jusqu'à ce temps,
y périt, de leur aveu propre.
Cette distinction éloit nécessaire jusqu'au
temps du Messie. De Lévi dévoient naitre les
ministres des choses sacrées; d' Aaron dévoient
sortir les prêtres et les pontifes ; de Juda de-
voit sortir le Messie même. Si la distinction
des familles n:eût subsisté jusqu'à la ruine de
Jérusalem , et jusqu'à la venue de Jésus-
Christ , les sacrifices judaïques auroient péri
devant le temps , et David eût été frustré de la
gloire d'être reconnu pour le père du Messie.
Le Messie est-il arrivé? le sacerdoce nou-
veau , selon l'ordre de Melchisédech, a-t-il
commencé en sa personne? et la nouvelle
royauté qui n'étoit pas de ce monde a-t-elle
paru ? On nJa plus besoin d'Aaron , ni de
Lévi , ni de Juda , ni de David , ni de leurs
familles. Aaron n'est plus nécessaire dans un
temps où les sacrifices dévoient cesser, selon
Dan. ix. Daniel. La maison de David et de Juda a
accompli sa destinée lorsque le Christ deDieu
en est sorti : et , comme si les Juifs renon-
çoient eux-mêmes à leur espérance , ils ou-
blient précisément en ce temps la succession
des familles jusqu'alors si soigneusement et
si religieusement retenue.
N'omettonspas une des marques de la venue
du Messie , et peut-être la principale, si nous
la savons bien entendre , quoiqu'elle fasse le
scandale et l'horreur des Juifs. C'est la rémis-
sion des péchés annoncée au nom d'un Sau-
Universelle. 33i
veur souffrant , d'un Sauveur humilié et
obéissant jusqu'à la mort. Daniel avoit mar- d™. K.
que parmi ses semaines, la semaine mysté-* #a7*
rieuse que nous avons observée, où le Christ
devoit être immolé, où l'alliance devoit être
confirmée par sa mort, où les anciens sacri-
fices dévoient perdre leur vertu. Joignons
Daniel avec Isaïe , nous trouverons tout le
fond d'un si grand mystère ; nous verrons
l Homme de douleurs , qui est chargé des ini- is. un.
quités de fout le peuple , qui donne sa vie pour
le péché , et le guérit par ses plaies.
Ouvrez les yeux , incrédules : n'est-il pas
vrai que la rémission des péchés vous a été
prêchée au nom de Jésus-Christ crucifié? S'é-
toit-on jamais avisé d'un tel mystère? Quel-
qu'autre que Jésus-Christ , ou devant lui ou
après , s'est-il glorifié de laver les péchés par
son sang ? Se sera- 1- il fait crucifier exprès
pour acquérir un vain honneur , et accomplir
en lui-même une si funeste prophétie? Il faut
se taire, et adorer dansl'Evangile une doctrine
ui ne pourroit pas même venir dans la pensée
aucun homme, si elle n'étoit véritable.
L'embarras des Juifs est extrême dans cet
endroit: ils trouvent dans leurs écritures trop
de passages où il est parlé des humiliations de
leur Messie. Que deviendront donc ceux où il
est parlé de sa gloire et de ses triomphes?
Le dénouement naturel est, qu'il viendra aux
triomphes par les combats , et à la gloire par
les souffrances. Chose incroyable ! les Juifs 7v. Smea,
ont mieux aimé admettre deux Messies. Nous \[ pî?c™âr!"
voyons dans leur Talmud , et dans d'au très \T*;?£*'t%
s
332 Discours sur l'Histoire
livres d'une pareille antiquité , qu'ils attendent
un Messie souffrant , et un Messie plein de
gloire ; l'un mort et ressuscité , l'autre tou-
jours heureux et toujours vainqueur; l'un à
qui conviennent tous les passages où il est
parlé de foiblesse, l'autre à qui conviennent
tous ceux où il est parlé de grandeur: l'un en-
fin fils de Joseph , car on n'a pu lui dénier
un des caractères de Jésus - Christ qui a été
réputé fils de Joseph, et l'autre fils de David:
sans jamais vouloir entendre que ce Messie ,
Ps. cix. fils de David , devoit , selon David , boire du
torrent avant que de lever la tête , c'est-à-dire ,
être affligé avant que d;ètre triomphant , com-
ïmi.xxïv. me le dit lui-même le fils de David : O insen-
»5. 2(1. , ,
ses et pesans de cœur \ qui ne pouvez croire ce
qu'ont dit les prophètes ! ne falloit-il pas que
le Christ souffrît ces choses , et qu'il entrât
dans sa gloire par ce moyen ?
Au reste, si nous entendons du Messie ce
grand passage où Isaïe nous représente si vi-
1». un. vement l'Homme de douleurs frappé pour nos
péchés et défiguré comme un lépreux , nous
sommes encore soutenus dans cette explica-
tion, aussi bien que dans toutes les autres, par
l'ancienne tradition des Juifs ; et , malgré
leurs préventions, le chapitre tant de fois cité
Gtm. Tr.de leur Talmud nous enseigne que ce lépreux
chargé des péchés du peuple sera le Messie.
ibii. Les douleurs du Messie , qui lui seront causées
par nos péchés, sont célèbres dans le même
endroit et dans les autres livres des Juifs. 11 y
'*"*• est souvent parlé de l'entrée aussi humble que
glorieuse qu'il devoit faire dans Jérusalem ,
Universelle. 333
monté sur une ànesse ; et cette célèbre pro-
phétie de Zachaiïe lui est appliquée. De quoi
les Juifs ont-ils à se plaindre r 1 out leur étoit
marqué en termes précis dans leurs prophè-
tes : leur ancienne tradition avoit conservé
l'explication naturelle de ces. célèbres prophé-
ties; et il n'y a rien de plus juste que ce re-
proche que leur fait le Sauveur du monde:
Hypocrites , vous savez juger par les vents etM.ut.xvi.
var ce qui vous paroît dans le ciel , si le temps Luc. xu.
sera serein ou pluvieux ; et vous ne savez pas
connoître , à tant de signes qui vous sont don-*
nés , le temps où vous êtes !
Concluons donc que les Juifs ont eu véri-
tablement raison de dire que tous les termes
de la venue du Messie sont passés. Juda n'est
plus un royaume ni un peuple ; d'autres peu-
ples ont reconnu le Messie qui devoit être
envoyé. Jésus-Christ a été montré aux Gentils.
A ce signe , ils ont accouru au Dieu d'Abra-
ham ; et la bénédiction de ce patriarche s'est
répandue par toute la terre. L'Homme de dou-
leurs a été prêché , et la rémission des péchés
a élé annoncée par sa mort. Toutes les semai-
nes se sont écoulées ; la désolation du peuple
et du sanctuaire , juste punition de la mort
du Christ , a eu son dernier accomplissement;
enfin le Christ a paru avec tous les caractères
que la tradition des Juifs y reconnoissoit , et
leur incrédulité n'a plus d'excuse.
Aussi voyons-nous , depuis ce temps, des
marques indubitables de leur réprobation.
Après Jésus-Christ, ils n'ont fait que s'enfon-
cer de plus en plus dans l'ignorance et dans la
334 Discours sur l'Histoire
misère , d'où la seule extrémité de leurs maux ,
et la honte d'avoir été si souvent en proie à
l'erreur , les fera sortir; ou plutôt la bonté de
Dieu , quand le temps arrêté par sa provi-
dence, pour punir leur ingratitude et dompter
leur orgueil , sera accompli.
Cependant ilsdemeurentla risée des peuples
et l'objet de leur aversion , sans qu'une si lon-
gue captivité les fasse revenir à eux, encore
qu'elle dut suffire pour les convaincre. Car
H^Ep'id enfin , comme leur dit saint Jérôme: Quat-
Epùt. ' ' tends-tu , 6 Juif incrédule ? Tu as commis
plusieurs crimes durant le temps des juges ;
ton idolâtrie fa rendu l'esclave de toutes les
nations voisines ; mais Dieu a eu bientôt pitié
de toi , et na pas tardé à f envoyer des sau-
veurs. Tu as multiplié tes idolâtries sous tes
rois ; mais les abominations où tu es tombé
sous Achaz et sous Manassés n'ont été punies
que par 70 ans de captivité. Cyrus est venu ,
et il t'a rendu ta patrie , ton temple et tes sa-
crifices. A la fin tu as été accablé par Vespa-
sien et par Tite. Cinquante ans après , Adrien
a achevé de f'exter miner , et H y a quatre cents
ans que tu demeures dans P oppression.
ce que disoit saint Jérôme. L'argument s'est
fortifié depuis , et douze cents ans ont été
ajoutés à la désolation du peuple Juif. Di-
sons-lui donc , au lieu (le Quatre cents ans ,
que seize siècles ont vu durer sa captivité,
sans que son joug devienne plus léger. (Ju as-
tu fait , âpeuplâ ingrat ? Esclave dans tous
les pays et de tous les princes , tu ne sers
point les dieux étrangers. Comment Dieu .
LaS.
Universelle. odS
tjui f avait élu , fa-il oublié ? Et que sont de-
ce nues ses anciennes miséricordes ? Quel cri-
vie i quel attentat plus grand que t idolâtrie ,
te fait sentir un châtiment que jamais tes ido-
lâtries ne l'avaient attiré ? Tu te tais ! tu ne
peux comprendre ce qui rend Dieu si inexo-
rable ! Souviens - toi de cette parole de tes
pères : Son sang soit sur nous et sur nos en- x£^'*
fans; et encore: Nous n'avons point de roiJonn.xïx
que César. Le Messie ne sera pas ion roi ; ■ '
garde bien ce que lu as choisi ; demeure l'es-
clave de César et des rois , jusqu'à ce que la *oma6xr-
plénitude des Gentils soit entrée , et qu'enfin
tout Israël soit sauvé.
Cetteconversion des Gentils étoit la seconde xr.
hl •• • ■ j V'ï Réflexions1
ose qui devoit arriver au temps du Aiessie * particulières
et la marque la plus assurée de sa venue. Nous tersu>nCdê»
avons vu comme les prophètes Pavoient clai-^J^
rement prédite . et leurs promesses se sont vé*ço.nseil de
nuées dans les temps de INotre-oei&neur. ili>* vouioit
i • > 1 I a ' I A w * convertir
est certain qu alors seulement , et ni plutôt ni paria croix
plus tard , ce que les philosophes n'ont osé ten- dR*Jn*„e-
ter , ce que les prophètes ni le peuple Juif ,p2jrSt*
lorsqu'il a été le plus protégé et le plus fidèle, ^J*™*^
n'ont pu faire, douze pécheurs envoyés par convertir.
Jésus-Christ , et témoins de sa résurrection ,
l'ont accompli. C'est que la conversion du
monde ne devoit être l'ouvrage , ni des phi-
losophes, ni même des prophètes; il étoit ré-
servé au Christ , et c'étoif le fruit de sa croix.
Il falloir, à la vérité , que ce Christ et ses
apôtres sortissent des Juifs, et que la prédica-
tion de l'Evangile commençât à Jérusalem. Une
montagne élevée devoit paraître dans les demie/ s Is **, a.
336 Discours sur l'Histoire
temps , selon Isaïe: cétoit l'Eglise chrétienne.
ibid. i7.it. Tous les Gentils y dévoient venir , et plusieurs
peuples dévoient s'y assembler. En ce jour ,
le Seigneur déçoit être seul élevé 9 et les idoles
dévoient être tout-à-fait brisées. Mais Isaïe ,
qui a vu ces choses , a vu aussi en même
nid. 3. 4- temps que la loi qui devoit juger les Gentils ,
sortirait de S ion , et que la parole du Seigneur
qui devoit corriger les peuples , sortirait de
Joan.iv. Jérusalem ; ce qui a. fait dire au Sauveur que
le salut devoit venir, des. Juifs. Et il étoît con-
venable que la nouvelle lumière, dont les peu-
ples plongés dans l'idolâtrie dévoient un jour
être éclairés , se répandit par tout l'univers ,
du lieu où elle avoit toujours été. Cétoit en
Jésus-Christ , fils de David et d'Abraham ,
que toutes les nations dévoient être bénies et
sanctifiées. Nous l'avons souvent remarqué :
mais nous n'avons pas encore observé la cause
pour laquelle ce Jésus souffrant , ce Jésus
crucifié et anéanti , devoit être le seul auteur
de la conversion des Gentils , et le seul vain-
queur de ridolàtrie.
SaintPaul nous a expliqué ce grandmystère
au premier chapitre de la première épitre aux
Corinthiens ; et il est bon de considérer ce bel
l'^lJ7 endroit dans toute sa suite. Le Seigneur , dit-
il , nia envoyé prêcher l'Evangile , non par la
sagesse et par le raisonnement humain , de
peur de rendre inutile la croix de Jésus-
Christ ; car la prédication du mystère de la
croix est folie à ceux qui périssent , et ne pa-
roit un effet de la puissance de Dieu qu'à ceux
qui se sauvent , c'est-à-dire à nous. En effet,
il
Universelle. ZZj
il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages , ^ \£Sn'
et je rejetterai la science des savans. Où sont\%.
maintenant les sages ? Où sont les docteurs ?
(Jue sont devenus ceux qui recherchoient les
sciences de ce siècle ? Dieu n'a-l-il pas con-
vaincu de folie la sagesse de ce monde? Sans
doute , puisqu'elle n'a pu tirer les hommes de
leur ignorance. Mais voici la raison que saint
Paul en donne. C est que Dieu voyant que lei.cor.i.n.
monde avec la sagesse humaine ne F a voit
point reconnu par les ouvrages de sa sagesse ,
c'est-à-dire , par les créatures qu'il avoit si
bien ordonnées , il a pris une autre voie , et
a résolu de sauver ses fidèles par la folie de la
prédication , c'est-à-dire, parle mystère de la
croix , où la sagesse humaine ne peut rien
comprendre.
Nouveau et admirable dessein de la divine
Providence ! Dieu avoitintroduitl'homme dans
le monde , où , de quelque côté qu'il tournât
les yeux, la sagesse au Créateur reluisoit dans
la grandeur, dans la richesse et dans la dis-
position d'un si bel ouvrage. L'homme cepen-
dant l'a méconnu : les créatures qui se pré-
sentoient pour élever notre esprit plus haut ,
l'ont arrêté : l'homme aveugle et abruti les a
servies ; et non content d'adorer l'œuvre des
mains de Dieu , il a adoré l'œuvre de ses pro-
pres mains. Des fables plus ridicules que celles
que l'on conte aux enfans , ont fait sa reli-
gion. 11 a oublié la raison : Dieu la lui veut
faire oublier d'une autre sorte. Un ouvrage
dont il entendoit la sagesse ne l'a point tou-
ché : un autre ouvrage lui est présenté , où son
Tome I. P
333 Discours sur l'Histoire
raisonnement se perd , et où tout lui paroit
folie : c'est la croix de Jésus-Christ. Ce n'est
point en raisonnant qu'on entend ce mystère:
i.cor. x. c'est en captivant son intelligence sous l'obéis-
sance de la foi; c'est en détruisant les raison-
nemens humains , et toute hauteur qui s'élève
contre la science de Dieu.
En effet , ïjue comprenons-nous dans ce
mystère , où le Seigneur de gloire est chargé
d'opprobres , où la Sagesse divine est traitée
de folie, où celui qui, assuré en lui-même de
Ph.i.w.f. sa naturelle grandeur , n'a pas cru s'attribuer
trop quand il s'est dit égal à Dieu , s'est
anéanti lui- même jusqu'à prendre la forme
d'esclave et à subir la mort de la croix ?
Toutes nos pensées se confondent ; et , comme
disoit saint raul , il n'y a rien qui paroisse de
plus insensé à ceux qui ne sont pas éclairés
d'en-haut.
Tel étoit le remède que Dieu préparoit â
l'idolâtrie. Il connoissoit l'esprit de l'homme,
et il sayoit que ce n'étoit pas par raisonne-
ment qu'il falloit détruire une erreur que le
raisonnement n'avoit pas établie. Il y a des
erreurs où nous tombons en raisonnant ; car
l'homme s'embrouille souvent à force de rai-
sonner. Mais l'idolâtrie étoit venue par l'ex-
trémité opposée ; c'étoit en laissant dominerles
sens qui vouloient tout revêtir des qualités dont
ils sont touchés. C'est par là que la divinité
étoit devenue visible et grossière. Les hommes
lui ont donné leur figure, et, ce qui étoit plus
honteux encore , leurs vices et leurs passions.
Le raisonnement n'avoit point de part à une
Universelle. 3og
erreur si brulale. C'étoit un renversement du
bon sens , un délire , une frénésie. Raisonnez
avec un frénétique et contre un homme qu'une
fièvre ardente fait extravaguer, vous ne faites
que l'irriter et rendre le mal irrémédiable : il
faut aller à la cause , redresser le tempéra-
ment, et calmer les humeurs dont la violence
cause de si étranges transports. Ainsi ce ne
doit pas être le raisonnement qui guérisse le
délire de l'idolâtrie. Qu'ont gagné les philo-
sophes , avec leurs discours pompeux , avec
leur style sublime, avec leurs raisonnemens si
artificieusement arrangés 1 Platon , avec son
éloquence qu'on a crue divine , a-t-il renversé
un seul autel où ces monstrueuses divinités
étoient adorées ? Au contraire, lui et ses dis-
ciples, et tous les sages du siècle, ont sacrifié
au mensonge. Ils se sont perdus dans leurs Rom.L*u
pensées 9 leur cœur insensé a été rempli de2i
ténèbres; et , sous le nom de sages qu'ils se
sont donné . ils sont devenus plus fous que les
autres , puisque , contre leurs propres lu-
mières , ils ont adoré les créatures.
N'est-ce donc pas avec raison que saint
Paul s'est écrié dans notre passage : Où sont ao*- Cof- L
1rs sages ? Où sont les docteurs ? Qu'ont
opéré ceux qui recherchoient les sciences de
ce siècle ? Ont-ils pu seulement détruire les
fables de l'idolâtrie f Ont-ils seulement soup-
çonné qu'il fallût s'opposer ouvertement à tant
de blasphèmes , et souffrir , je ne dis pas le
dernier supplice , mais le moindre affront pour
la vérité ? Loin de le faire , ils ont retenu laRom.i.is.
vérité capiiçe , et ont posé pour maxime, qu'en
P 2
l-y 30
340 Discours sur l'Histoire
matière de religion il falloit suivre le peuple:
le peuple , qu'ils méprisoient tant , a été leur
règle dans la matière la plus importante de
toutes, et où leurs lumières sembloient le plus
nécessaires. Qu'as-tu donc servi , ô philoso-
cor. i.phie ! Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la
sagesse de ce monde , comme nous disoit saint
Paul, n'a -t- il pas détruit la sagesse des
sages , et montré l'inutilité de la science des
savans ?
C'est ainsi que Dieu a fait voir par expé-
rience , que la ruine de l'idolâtrie ne pouvoit
pas être l'ouvrage du seul raisonnement hu-
main. Loin de lui commettre la guérison d'une
telle maladie, Dieu a achevé de le confondre
par le mystère de la croix; et tout ensemble
il a porté le remède jusqu'à la source du mal.
L'idolâtrie , si nous l'entendons , prenoit
sa naissance de ce profond attachement que
nous avons à nous-mêmes. C'est ce qui nous
avoit fait inventer des dieuxsemblables à nous;
des dieux qui en effet n'étoient que des
hommes sujets à nos passions, à nos foiblesses
et à nos vices ; de sorte que, sous le nom des
fausses divinités , c'étoit en efFet leurs propres
pensées , leurs plaisirs et leurs fantaisies que
les Gentils adoroient.
Jésus Christ nous a fait entrer dans d'autres
voies. Sa pauvreté, ses ignominies et sa croix
le rendent un objet horrible à nos sens. 11 faut
sortir de soi-même , renoncer à tout , tout
crucifier pour le suivre. L'homme, arraché à
lui-même et à tout ce que sa corruption lui
i aisoit aimer , devient capable d'adorer Dieu
Universelle. 341
et sa vérité éternelle dont il veut dorénavant
suivre les règles.
Là, périssent et s'évanouissent toutes les
idoles , et celles qu'on adoroit sur des autels ,
et celles que chacun servoit dans son cœur.
Celles-ci avoient élevé les autres. On adoroit
Vénus , parce qu'on se laissoit dominer à
l'amour, et qu'on en aimoit la puissance. Bac-
chus , le plus enjoué de tous les dieux , avoit
des autels , parce qu'on s'abandonnoit et
qu'on sacrifioit , pour ainsi dire, à la joie des
sens , plus douce et plus enivrante que le vin.
Jésus-Christ , par le mystère de sa croix ,
vient imprimer dans les cœurs l'amour des
souffrances , au lieu de l'amour des plaisirs.
Les idoles qu'on adoroit au dehors furent
dissipées , parce que celles qu'on adoroit au
dedans ne subsistoient plus. Le cœur purifié, Mauh.v.
comme dit Jésus-Christ lui-même, est rendu3*
capable de voir Dieu ; et l'homme , loin de
faire Dieu semblable à soi , tâche plutôt , au-
tant que le peut souffrir son infirmité, de de-
venir semblable à Dieu.
Le mystère de Jésus-Christ nous a fait voir
comment la divinité pouvoit , sans se ravilir,
être unie à notre nature et se revêtir de nos
foibl esses. Le Verbe s'est incarné : celui qui
avoit la forme et la nature de Dieu , sans per-
dre ce qu'il étoit , a pris la forme d 'esclave. pm.ij.6.
Inaltérable en lui-même, il s'unit et il s'ap-
proprie une nature étrangère. O hommes ,
vous vouliez des dieux qui ne fussent, à dire
vrai , que des hommes , et encore des hom-
mes vicieux ! C'étoit un trop grand aveugle-
P 3
342 Discours sur l'Histoire
ment. Mais voici un nouvel objet d'adoration
qu'on vous propose: c'est un Dieu et un homme
tout ensemble ; mais un Dieu qui n'a rien
perdu de ce qu'il étoit , en prenant ce que
nous sommes. La divinité demeure immuable:
et , sans pouvoir se dégrader , elle ne peut
qu'élever ce qu'elle unit avec elle.
Mais encore , qu'est-ce que Dieu a pris de
nous? Nos vices et nos péchés? A Dieu ne
plaise : il n'a pris de l'homme que ce qu'il y a
fait ; et il est certain qu'il n'y avoit fait, ni le
péché ni le vice. Il y avoit fait la nature, il l'a
prise. On peut dire qu'il avoit fait la mortalité
avec l'infirmité qui l'accompagne ; parce qu'en-
core qu'elle ne fût pas du premier dessein, elle
étoit le juste supplice du péché ; et, en cette
qualité elle étoit l'œuvre de la justice divine.
Aussi n'a-t-il pas dédaigné de la prendre ; et ,
en prenant la peine du péché sans le péché
même , il a montré qu'il étoit , non pas un
coupable qu'on punissoit , mais le Juste qui
expioit les péchés des autres.
De cette sorte , au lieu des vices que les
hommes mettoient dans leurs dieux, toutes les
vertus ont paru dans ce Dieu-Homme; et ,
afin qu'elles y parussent dans les dernières
épreuves , elles y ont paru au milieu des plus
horribles tourmens.Ne cherchons plus d'autre
Dieu visible après celui-ci : il est seul digne
d'abattre toutes les idoles; et la victoire qu'il
devoit remporter sur elles , est attachée à sa
croix.
Cest-à-dire, qu'elle est attachée à une folie
Cor.u%. apparente. Car les Juifs , poursuit saint Paul ,
23. 3/{. s5
Universelle. 343
demandent des miracles , par lesquels Dieu ,
en remuant avec éclat toute la nature , comme
il fit à la sortie d'Egypte, il les mette visible-
ment au-dessus de leurs ennemis , et les Grecs
ou les Gentils cherchent la sagesse , et des
discours arrangés comme ceux de leur Platon
et de leur Socrate : et nous , continue l'apôtre,
nous prêchons Jésus - Christ crucifié ; scan-
dale aux Juifs , et non pas miracle ; folie
aux Gentils , et non pas sagesse : mais qui est ,
aux Juifs et aux Gentils appelés à la con-
noissance de la çérité , la puissance et la sa~
gesse de Dieu ; parce qu'en Dieu ce qui est fou
est plus sage que toute la sagesse humaine ,
et ce qui est faible est plus fort que toute la
force humaine. Voilà le dernier coup qu'il fal-
loit donner à notre superbe ignorance. La sa-
gesse où l'on nous mène est si sublime, qu'elle
paroit folie à notre sagesse ; et les règles en
sont si hautes , que tout y paroîtun égarement.
Mais, si cette divine Sagesse nous est impé-
nétrable en elle-même, elle se déclare par ses
effets. Une vertu sort de la croix , et toutes
les idoles sont ébranlées. Nous les voyons tom-
ber par terre , quoique soutenues par toute la
puissance romaine. Ce ne sont point les sages ,
ce ne sont point les nobles , ce ne sont point
les puissans qui ont fait un si grand miracle.
L'œuvre de Dieu a été suivie ; et , ce qu'il
avoit commencé par les humiliations de Jésus-
Christ , il l'a consommé par les humiliations
de ses disciples. Considérez , mes frères , c'est i.Cor.i.iô.
ainsi que saint Paul achève son admirable 37,a8,a(?-
discours , considérez ceux que Dieu a appelés
344 Discours sur l'Histoire
parmi cous, et dont il a composé celte Eglise
victorieuse du monde. Il y a peu de ces sages
que le monde admire , il y a peu de puissans
et peu de nobles ; mais Dieu a choisi ce qui est
fou selon le monde , pour confondre les sages ;
il a choisi ce qui étoit foible , pour confondre
les puissans ; il a choisi ce qu'il y avoit de plus
méprisable et de plus çil , et enfin ce qui n'é-
toit pas , pour détruire ce qui étoit , afin que nul
homme ne se glorifie devant lui. Les apôtres et
leurs disciples, le rebut du monde et le néant
même, à les regarder par les yeux humains ,
ont prévalu à tous les empereurs et à tout l'em-
pire. Les hommes avoient oublié la création ;
et Dieu l'a renouvelée , en tirant de ce néant
son Eglise , qu'il a rendue toute-puissante
contre l'erreur. Il a confondu avec les idoles ,
toute la grandeur humaine qui s'intéressoit a
les défendre , et il a fait un si grand ouvrage
comme il avoit fait l'univers , par la seule
force de sa parole.
xii. L'idolâtrie nous paroît la foiblesse même ,
Diverses ■ • x J î'i •»
formes de et nous avons peine a comprendre qu il ait
rLÎ?£ï,faMo tant de f°rce Pour ïa détruire. Mais , au
îwrèt, contraire , son extravagance fait voir la dîfH—
l'ignorance, ' , O .. .
unfauxres- culte qu il v avoit a la vaincre ; et un si grand
]>ectdel'an- i i
fiquité, ia renversement du bon sens montre assez com-
fa°Jph?io!j- bien le principe étoit gâté. Le monde avoit
heÏÏsiel le* vieilli dans l'idolâtrie; et , enchanté par ses
^n'ëcôurs!1 idoles , il étoit devenu sourd à la voix de la
L'Egiise nature qui crioit contre elles. Quelle puissance
/etout. falloit-il pour rappeler dans la mémoire des
hommes le vrai Dieu si profondément oublié,
et retirer le genre humain d'un si prodigieux
assoupissement ?
Universelle. 34^
Tous les sens, toutes les passions , tous les
intérêts combattoient pour 1 idolâtrie. Elle
étoit faite pour le plaisir : les divertissemens ,
les spectacles , et enfin la licence même , y
faisoient une partie du culte divin. Les fêtes
n'étoient que des jeux ; il n'y avoit nul endroit
de la vie humaine d'où la pudeur fut bannie
avec plus de soin qu'elle l'étoit des mystères de
la religion. Comment accoutumer des esprits
si corrompus à la régularité de la religion vé-
ritable , chaste , sévère , ennemie des sens
et uniquement attachée aux biens invisibles ?
Saint Paul parloit à Félix gouverneur de
Judée , de la justice , de la chasteté et du ju- £*-
cernent à çenir. Cet homme effrayé lui dit :
Retirez-vous quant à présent ; je cous mande-
rai quand il faudra, Cétoit un discours à
remettre au loin , à un homme qui vouloit jouir
sans scrupule et à quelque prix que ce fût ,
des biens de la terre.
Voulez-vous voir remuer l'intérêt , ce puis-
sant ressort qui donne le mouvement aux cho-
ses humaines? Dans ce grand décri de l'idolâ-
trie que commençoient à causer dans toute
l'Asie les prédications de saint Paul , les ou-
vriers qui gagnoient leur vie en faisant de
petits temples d'argent de la Diane d'Ephèse ,
s'assemblèrent ; et le plus accrédité d'entre
eux leur représenta que leur gain alloit ces-
ser : Et non-seulement , dit-il , nous courons Act.xix.
fortune de tout perdre ; mais le temple de la a4*
grande Diane va tomber dans le mépris ; et
la majesté de celle qui est adorée dans toute
Z+6 Discours sur l'Histoire
l'Asie, et même dans tout F univers , s'anéan-
tira peu à peu.
Que l'intérêt est puissant et qu'il est hardi ,
quand il peut se couvrir du prétexte de la
religion ! Il n'en fallut pas davantage pour
émouvoir ces ouvriers. Us sortirent tous en-
semble criant comme des furieux , la grande
Diane des Ephe 'siens , et traînant les compa-
gnons de saint Paul au théâtre où toute la ville
s'étoit assemblée. Alors les cris redoublèrent ;
et durant deux heures la place publique reten-
tissoit de ces mots , la grande Diane des Ephe-
siens. Saint Paul et ses compagnons furent à
peine arrachés des mains du peuple par les
magistrats qui craignirent qu'il n'arrivât de
plus grands désordresdansce tumulte. Joignez
à l'intérêt des particuliers l'intérêt desprêtres,
qui alloient tomber avec leurs dieux. Joignezà
tout cela l'intérêt des villes , que la fausse reli-
gion rendoit illustres, comme la ville d'Ephèse
qui devoit à son temple ses privilèges , et l'a-
bord des étrangers dont elle étoit enrichie.
Quelle tempête devoit s'élever contre l'Eglise
naissante ! et fau^-il s'étonner de voir les
apôfres si souvent battus , lapidés , et laissés
pour morts au milieu de la populace '/Mais un
plus grand intérêt va remuer une plus grande
machine , l'intérêt de l'état va faire agir le
sénat , le peuple Romain et les empereurs.
Il y avoit déjà long-temps que les ordon-
nances dusénatdéfendoient les religionsélran-
2'Sï.'8èr«, Les empereurs étoient entrés dans la
Tirtuu. même politique; et dans cette belle délibéra-
hu"eb.5histXlon ou il s'agissoit de réformer les abus du
Jitcl.'lli.
Lit. m.
xxxix.
ttc.
Universelle. 047
gouvernement ; un des principaux règlemens
que Mécénas proposa à Auguste, fut d'empê-
cher les nouveautés dans la religion , qui ne
manquoîent pas de causer de dangereux mou-
vemens dans les élats. La maxime étoit véri-
table : car , qu'y a-t-il qui émeuve plus violem-
ment les esprits , et les porte à des excès plus
étranges ? Mais Dieu vouloit faire voir que
l'établissement de la religion véritable n'exci-
toit pas de tels troubles ; et c'est une des mer-
veilles qui montre qu'il agissoit dans cet ou-
vrage. Car , qui ne s'étonneroit de voir que
durant trois cents ans entiers que l'Eglise a eu
à souffrir tout ce que la rage des persécuteurs
pouvoit inventer de plus cruel , parmi tant de
séditions et tant de guerres civiles , parmi tant
de conjurations contre la personne des empe- .
reurs , il ne s'y soit jamais trouvé un seul chré-
tien , ni bon ni mauvais? Les chrétiens défient AJc,r[v.u-,
leurs plus grands ennemis den nommer un«*.
seul ; il n'y en eut jamais aucun : tant la doc-
trine chrétienne inspiroit de vénération pour
la puissance publique , et tant fut profonde
l'impression que fit dans tous les esprits cette
parole du Fils de Dieu : Rendez à César ce ^^
qui est à César , et à Dieu ce qui est à Dieu,
Cette belle distinction porta dans les esprits
une lumière si claire, que jamais les chrétiens
ne cessèrent de respecter l'image deDieu dans
les princes persécuteurs de la vérité. Ce carac-
tère de soumission reluit tellement dans toutes
leurs apologies , qu'elles inspirent encore au-
jourd'hui à ceux qui les lisent l'amour de
l'ordre public, et font ?oir qu'ils n'attendoient
V 6
348 Discours sur l'Histoiae
Îue de Dieu 1 établissement du christianisme.
)es hommes si déterminés à la mort , qui rem-
plissoient tout Fempire et toutes les armées,
ne se sont pas échappés une seule fois durant
tant de siècles de souffrance; ils se défendoient
à eux-mêmes non-seulement les actions sé-
ditieuses , mais encore les murmures. Le doigt
de Dieu étoit dans cette œuvre, et nulle autre
main que la sienne n'eût pu retenir des esprits
poussés à bout par tant d'injustices.
A la vérité il leur étoit dur d être traités
d'ennemis publics , et d'ennemis des empe-
reurs , eux qui ne respiroient que l'obéissance,
et dont les vœux les plus ardens avoient pour
objet le salut des princes et le bonheur de
l'état. Mais la politique romaine se croyoit
attaquée dans ses fondemens, quand on mé-
prisoit ses dieux. Rome se vantoit d'être une
ville sainte par sa fondation , consacrée dès
son origine par des auspices divins, et dédiée
par son auteur au dieu de la guerre. Peu s'en
faut qu'elle ne crût Jupiter plus présent dans
le capilole que dans le ciel. Elle croyoit devoir
ses victoires à la religion. C'est par là qu'elle
avoit dompté et les nations et leurs dieux; car
on raisonnoit ainsi en ce temps : de sorte que
les dieux romains dévoient être les maîtresdes
autres dieux, comme les Romains étoient les
*.*<«. on», maîtres des autres hommes. Rome, en subju-
réîat. ffL guant la Judée , avoit compté le Dieu des Juifs
^Th/oPa parmi les dieux qu'elle avoit vaincus: le vou-
>Amb°Pt' v. l°ir fa're régner, c'étoit renverser les fonde-
i.b.kp zo • niens de Fempire , c'étoit haïr les victoires et
uuv,etç. la puissance du peuple romain. Ainsi les
Universelle. 349
chrétiens ennemis des dieux, étoient regardés
en même temps comme ennemis de la républi-
que. Les empereurs prenoient plus de soin de
les exterminer que d'exterminer les Parthes,
les Marcomans et les Daces : le christianisme
abattu paroissoit dans leurs inscriptions avec
autant de pompe que les Sarmates défaits.Mais
ils se vantoient à tort d'avoir détruit une reli-
gion qui s'accroissoit sous le fer et dans le feu.
Lescalomniesse joignoientenvainàla cruauté.
Des hommes qui pratiquoient des vertus au-
dessus de lhomme , étoient accusés de vices
qui font horreur à la nature. On accusoit d'in-
ceste ceux dont la chasteté faisoit les délices.
On accusoit de manger leurs enfans , ceux qui
étoient bienfaisans envers leurs persécuteurs.
Mais , malgré la haine publique, la force de la
vérité tiroit de la bouche de leurs ennemis des
témoignages favorables. Chacun sait ce qu'ê- PHn.ub.x.
cri vit Pline le jeune à Trajan sur les bonnes p'97'
mœurs des chrétiens. Us fuient justifiés, mais
ils ne furent pas exemptés du dernier sup-
plice ; car il leurfalloit encore ce dernier trait
pour achever en eux l'image de Jésus-Christ
crucifié , et ils dévoient comme lui aller à la
croix avec une déclaration publique de leur
innocence.
L'idolâtrie ne mettoitpastoute sa force dans
la violence. Encore que son fonds fût une igno-
fance brutale et une entière dépravation du
sens humain, elle vouloit se parer de quelques
raisons. Combien de fois a-t-elle tâché de se
déguiser, et en combien de manières s'est-elle
transformée pour couvrir sa honte ! Elle fai-
35o Discours sur l'Histoire
soit quelquefois la respectueuse envers la divi-
nité. Tout ce qui est divin , disoit-elle , est
inconnu ; il n'y a que la divinité qui se con-
noisse elle-même : ce n'est pas à nous à dis-
courir de choses si hautes ; c'est pourquoi il en
faut croire les anciens, et chacun doit suivre
la religion qu'il trouve établie dans son pays.
Par ces maximes, les erreurs grossières autant
qu'impies , qui remplissoient toute la terre ,
étoient sans remède, et la voix de la nature,
qui annonçoit le vrai Dieu , étoit étouffée.
On avoit sujet de penser que la foiblesse de
notre raison égarée a besoin d'une autorité qui
la ramène au principe , et que c'est de l'anti-
quité qu'il faut apprendre la religion véritable.
Aussi en avez-vous la suite immuable dès l'o-
rigine du monde. Mais de quelle antiquité se
pouvoit vanter le paganisme , qui ne pouvoit
lire ses propres histoires sans y trouver l'ori-
gine non-seulement de sa religion , mais en-
Denat. eore de ses dieux ? Varron et Cicéron , sans
«îiï. ' ' compter les autres auteurs , l'ont bien fait voir.
Ou Lien aurions-nous recours à ces milliers
in finis d'années que les Egyptiensremplissoient
de fables confuses et impertinentes pour éta-
blir l'antiquité dont ils se vantoient ? -Niais
toujours y voyoit-on naître et mourir les divi-
nités de l'Egypte; et ce peuple ne pouvoit se
faire ancien , sans marquer le commencement
de ses dieux.
Voici une autre forme de l'idolâtrie. Elle
vouloit qu'on servit tout ce qui passoit pour
divin. La politique romaine qui défendoit si
sévèrement les religions étrangères, permet-
Universelle. 35 ï
toit qu'on adorât les dieux des barbares ,
pourvu qu'elle les eût adoptés. Ainsi elle vou-
foit paroitre équitable envers tous les dieux ,
aussi bien qu'envers tous les bommes. Elle en-
censoit quelquefois le Dieu des Juifs avec tous
les autres. Nous trouvons une lettre de Julien ^J^jjf
l'apostat, par laquelle il promet aux Juifs de
rétablir la sainte cité , et de sacrifier avec eux
au Dieu créateur de l'univers. C'étoit une
erreur commune. Nous avons vu que les
païens vouloient bien adorer le vrai Dieu ,
mais non pas le vrai Dieu tout seul : et il ne
tint pas aux empereurs que Jésus-Cbrist même,
dont ils persécutoient les disciples , n'eût des
autels parmi les Romains.
Quoi donc ! les Romains ont-ils pu penser à
honorer , comme Dieu, celui que leurs magis-
trats avoient condamné au dernier supplice ,
plusieurs de leurs auteurs ont chargé
d'opprobres ? Il ne faut pas s'en étonner , et
la chose est incontestable.
Distinguons premièrement ce que fait dire
en général une haine aveugle d'avec les faits
positifs dont on allègue la preuve. Il est cer-
tain que les Romains , quoiqu'ils aient con-
damné Jésus-Christ , ne lui ont jamais repro-
ché aucun crime particulier. Aussi Pilate le
condamna-t-il avec répugnance, violenté par
les cris et par les menaces des Juifs. Mais ce
qui est bien plus merveilleux , les Juifs eux-
mêmes, à la poursuite desquels il a été cruci-
fié , n'ont conservé dans leurs anciens livres la
mémoire d'aucune action qui notât sa vie ,
loin d'en ayoïr remarqué aucune qui lui ait
352 Discours sur l'Histoire
fait mériter le dernier supplice : par où se con-
firme manifestement ce que nous lisons dans
l'évangile , que tout le crime de Notre-Sei-
gneur a été de s'être dit le Christ Fils de Dieu.
Tacit.an. En effet, Tacite nous rapporte bien le sup-
xv' kk' plice de Jésus-Christ sous ronce Pilate , et
durant l'empire de Tibère; mais il ne rap-
porte aucun crime qui lui ait fait mériter la
mort , que celui d'être l'auteur d'une secte
convaincue de haïr le genre humain , ou de lui
être odieuse. Tel est le crime de Jésus-Christ
et des chrétiens; et leurs plus grands ennemis
n'ont jamais pu les accuser qu'en termes va-
gues , sans jamais alléguer un fait positif qu'on
leur ait pu imputer.
Il est vrai que dans la dernière persécution,
et trois cents ans après Jésus-Christ , les païens
qui ne savoient plus que reprocher ni à lui ni
à ses disciples , publièrent de faux actes de
Pilate , où ils prétendoient qu'on verroit les
crimes pour lesquels il avoit été crucifié. Mais ,
comme on n'entend point parler de ces actes
dans tous les siècles précédens, et que, ni sous
Néron , ni sousDomitien, qui régnoient dans
l'origine du christianisme , quelque ennemis
qu'ils en fussent , on n'en trouve rien du tout ,
il paroit qu'ils ont été faits à plaisir: et il y a ,
parmi les Romains , si peu de preuves cons-
tantes contre Jésus-Christ , que ses ennemis
ont été réduits à en inventer.
Voilà donc un premier fait; l'innocence de
Jésus-Christ sans reproche. Ajoutons-en un
second ; la sainteté de sa vie et de sa doctrine
reconnue. Un des plus grands empereurs Ro-
Universelle. 353
mains,c est Alexandre Sévère,admiroit Notre- JgV'jJ-J
Seigneur, et f aisoit écrire , dans les ouvrages dltàx?'
publics aussi bien que dans son palais, quel-
ques sentences de son Evangile. Le même em-
pereur louoit et proposoit pour exemple , les
saintes précautions avec lesquelles les chré-
tiens ordonnoient les ministres des choses sa-
crées. Ce n'est pas tout : on voyoit dans son
palais une espèce de chapelle , où il saciïfioit
dès le matin. Il y avoit consacré les images desu.a^zu
âmes saintes , parmi lesquelles il rangeoit ,
avec Orphée, Jésus-Christ et Abraham. Il
avoit une autre chapelle , ou comme on voudra
traduire le mot latin lararium , de moindre
dignité que la première , où l'on voyoit limage
d'Achille et de quelques autres grands hom-
mes ; mais Jésus-Christ étoit placé dans le
premier rang. C'est un païen qui l'écrit ; et il
cite pour témoin un auteur du temps d'Alexan-
dre. Voilà donc deux témoins de ce même
fait ; et voici un autre fait qui n'est pas moins
surprenant.
Quoique Porphyre, en abjurant le ch ris- p^-'
tianisme, s'en fût déclaré l'ennemi , il ne laisse omc
pas , dans le livre intitulé la Philosophie parE^ïn.».'
les oracles, d'avouer qu'il y en a eu de très- ^f/ xix."
favorables à la sainteté de Jésus-Christ. c- a3'
A Dieu ne plaise que nous apprenions, par
les oracles trompeurs,la gloire du Fils de Dieu
qui les a fait taire en naissant. Ces oracles
cités par Porphyre sont de pures inventions:
mais il est bon de savoir ce que les païens fai-
soient dire à leurs dieux surNotre-Seigneur.
Porphyre donc nous assure qu'il y a eu des
de
per
354 Discours sur l'Histoire
oracles où Jésus-Christ est appelé un homme
pieux et digne de l'immortalité ; et les chré-
tiens , au contraire , des hommes impurs et
séduits. Il récite ensuite l'oracle de la déesse
Hécate 9 où elle parle de Jésus-Christ comme
d un homme illustre par sa piété , dont le
corps a cédé aux tourmens , mais dont l'ame
est dans le ciel avec les âmes bienheureuses.
Celte ame , disoit la déesse de Porphyre , par
une espèce de fatalité , a inspiré V erreur aux
âmes à qui le destin na pas assuré le don des
dieux et la connoissance du grand Jupiter ;
c'est pourquoi ils sont ennemis des dieux.
Mais gardez-vous bien de le blâmer, poursuit-
elle en parlant de Jésus-Christ , et plaignez
seulement Veneur de ceux dont je vous ai
raconté la malheureuse destinée. Paroles pom-
peuses et entièrement vides de sens ; mais qui
montrent que la gloire de Notre-Seigneur a
forcé ses ennemis à lui donner des louanges.
Outre l'innocence et la sainteté de Jésus-
Christ, il y a encore un troisième point qui
n'est pas moins important; cesonl ses miracles.
Il est certain que les Juifs ne les ont jamais
Tr.de idaio- niés; et nous trouvons dans leur Talmudquel-
ive^T"* ques-uns de ceux que ses disciples ont faits en
son nom. Seulement , pour les obscurcir , ils
ont dit qu'il les avoit faits par les enchante-
Tr. de sabb. mens qu'il avoit appris en Egypte : ou même
nerat.jesu, par le nom de Dieu, ce nom inconnu et inet-
jelsu!stor' fable , dont la vertu peut tout selon les Juifs ,
et que Jésus-Christ avoit découvert , on ne
sait comment, dans le sanctuaire ; ou enfin ,
#«/». xni. parce qu'il étoit un de ces prophètes marqués
Universelle. 355
par Moïse , dont les miracles trompeurs dé-
voient porter le peuple à l'idolâtrie. Jésus-
Christ vainqueur des idoles, dont l'Evangile a
fait reconnoitre un seul Dieu par toute la terre^
n'a pas besoin d'être justifié de ce reproche :
les vrais prophètes n'ont pas moins prêché sa
divinité qu'il a fait lui-même; et ce qui doit
résulter du témoignage des Juifs , c'est que
Jésus-Christ a fait des miracles pour justifier
sa mission.
Au reste, quand ils lui reprochent qu'il les
a faits par magie , ils devroient songer que
Moïse a été accusé du même crime. C'étoit
l'ancienne opinion des Egyptiens, qui, éton-
nés des merveilles que Dieu avoit opérées en
leur pays par ce grand homme , l'avoient mis
au nombre des principaux magiciens. On peut
voir encore cette opinion dans Pline et dans pi™- xxx.
Apulée, où Moïse se trouve nommé avec Jan-Apui.Avci.
nés et Mambré , ces célèbres enchanteurs d'E-s'. Tm' U'
gypte , dont parie saint Paul , et que Moïse
avoit confondus par ses miracles. Mais la ré-
ponse des Juifs étoit aisée. Les illusions des
magiciens n'ont jamais un effet durable , ni ne
tendent à établir , comme a fait Moïse , le
culte du Dieu véritable et la sainteté de vie :
joint que Dieu sait bien se rendre le maître, et
faire des œuvres que la puissance ennemie ne
puisse imiter. Les mêmes raisons mettent
Jésus-Christ au-dessus d'une si vaine accu^
sation, qui dès-là, comme nous l'avons remar-
qué, ne sert plus qu'à justifier que ses mira-
cles sont incontestables.
Us le sont en effet si fort , que les Gentils
356 Discours sur l'Histoire
n'ont pu en disconvenir , non plus que les
Juifs. Celse , le grand ennemi des chrétiens,
et qui les attaque dès les premiers temps
avec toute l'habileté imaginable, recherchant
avec un soin infini tout ce qui pouvoit leur
Çrif. com. nuire , n'a pas nié tous les miracles de Notre-
Seigneur. Il s'en défend , en disant , avec les
Juiis , que Jésus-Christ avoit appris les secrets
des Egyptiens , c'est-à-dire , la magie ; et
qu'il voulut s'attribuer la divinité parles mer-
veilles qu'il fit en vertu de cet art damnable.
Sa«'!îitrt! C'wt pour la même raison que les chrétiens
pjTim'c Pass°ient pour magiciens , et nous avons un
uvl yr' passage de Julien l'apostat , qui méprise les
miracles de Notre-Seigneur , mais qui ne les
révoque pas en doute. Volusien , dans son
tomPiiAE5' épitre à saint Augustin , en fait de même ; et
3- <*• ce discours étoit commun parmi les païens.
Il ne faut donc plus s'étonner si, accoutu-
més à faire des dieux de tous les hommes où il
éclatoit quelque chose d'extraordinaire , ils
voulurent ranger Jésus - Christ parmi leurs
divinités. Tibère , sur les relations qui lui ve-
noient de Judée, proposa au sénat d'accorder
à Jésus-Christ les honneurs divins. Ce n'est
point un fait qu'on avance en l'air ; et Tertul-
lien le rapporte comme public et notoire, dans
Eustb. hist. son apologétique qu il présente au sénat au
Ecci.u. *-nom je l'Église, qui n'eût pas voulu affaiblir
une aussi bonne cause que la sienne par des
choses où on auroit pu si aisément la confon-
dre. Que si on veut le témoignage d'un auteur
Lamp. in païen , Lampridius nous dira qu'Adrien avoit
au*, c. H - £ieç£ £ JêsUS-Q]iri$t des temples qu'on çoyoit
Tertvll.
Universelle. Vdj
mcore du temps au il écrwoit ; et qu'Alexan- Lamp. in
de i \ \ I? * iii .' !• Alex. c. 4.
re oevere, après I avoir révère en particulier,
lui vouloitpubliquement dresser des autels , et
le mettre au nombre des dieux.
Il y a certainement beaucoup d'injustice à
ne vouloir croire touchant Jésus-Christ , que
ce qu'en écrivent ceux qui ne se sont pas ran-
gés parmi ses disciples : car c'est chercher la foi
dans les incrédules, ou le soin et l'exactitude
dans ceux qui , occupés de toute autre chose,
tenoient la religion pour indifférente. Mais il
est vrai néanmoins que la gloire de Jésus-
Christ a eu un si grand éclat , que le monde
ne s'est pu défendre de lui rendre quelque té-
moignage; et je ne puis vous en rapporter de
plus authentique que celui de tant d'empe-
reurs.
Je reconnois toutefois qu'ils avoient encore
un autre dessein. Il se méloit de la politique
dans les honneurs qu'ils rendoient à Jésus-
Christ. Ils prétendoient qu'à la fin les reli-
gions s'uniroient , et que les dieux de toutes les
sectes deviendroient communs. Les chrétiens
ne connoissoient point ce culte mêlé, et ne
méprisèrentpas moinsles condescendances que
les rigueurs de la politique romaine. Mais
Dieu voulut qu'un autre principe fit rejeter
par les païens les temples que les empereurs '
destinoient à Jésus-Christ. Les prêtres des ido-
les, au rapport de l'auteur païen déjà cité tant
de fois , déclarèrent à l'empereur Adrien que ,
s9 il consacroit ces temples bâtis à l'usage des nu.
chrétiens , tous les autres temples seroient
abandonnés , et que tout le monde embrasse-
358 Discours sur l'Histoire
roit la religion chrétienne. L'idolâtrie même
senloit dans notre religion une force victo-
rieuse, contre laquelle les faux dieux ne pou-
voient tenir, et justifioit elle-même la vérité
\lC°o r/*de cette sentence de l'apôtre : (Quelle conven-
tion peut-il y avoir entre Jésus - Christ et
Bélial ? Et comment peut-on accorder le tem-
ple de Dieu avec les idoles ?
Ainsi par la vertu de la croix , la religion
païenne, confondue par elle-même, tomboit
en ruine; et l'unité de Dieu s'établissoit telle-
ment , qu'à la fin l'idolâtrie n'en parut pas
s**ac"Kl't éloignée. Elle disoit que la nature divine , si
scqA ui <f«8ran^e et S1 étendue , ne pouvoit être expri-
Dec Soc. niée , ni par un seul nom , ni sous une seule
irï'io.Ti. forme ; mais que Jupiter, et Mars , et Junon
et les autres dieux , n'étoient au fond que le
même dieu , dont les vertus infinies étoient
expliquées et représentées par tant de mots
différens. Quand ensuite il falloit venir aux
histoires impures des dieux , à leurs infâmes
généalogies , à leurs impudiques amours , à
leurs fêtes et à leurs mystères qui n'avoient
point d'autre fondement que ces fables prodi-
gieuses , toute la religion se tournoit en allé-
gories. C'étoit le monde, ou le soleil , qui se
trouvoitêtrece dieu uniquex'étoîent les étoiles,
c'étoit l'air, et le feu , et l'eau , et la terre , et
leurs divers assemblages , qui étoient cachés
sous les noms des dieux et dans leurs amours.
Foible et misérable refuge ! car, outre que les
fables étoient scandaleuses, et toutes les allé-
gories froides et forcées, que trouvoit-on à la
fin , sinon que ce dieu unique étoit l'univers
Universelle. 3^9
avec toutes ses parties ? de sorte que le fond
de la religion étoit la nature , et toujours la
créature adorée à la place du Créateur.
Ces foibles excuses de l'idolâtrie , quoique c$iihv.
tirées de la philosophie des stoïciens , ne con-VL etc-
ientoient guère les philosophes. Celse et Por-
Î)hyre cherchèrent de nouveaux secours dans
a doctrine de Platon et de Pythagore; et voici pj«.*ow.
comment ils concilioient l'unité de Dieu avec ïwjr.
la multiplicité des dieux vulgaires. 11 n'y avoit «£"««, ' de
disoient-ils , qu'un Dieu souverain : mais il nAP"L de
, 1 j'i ai • l • Deo Suc.
etoit si grand qu il ne se meloit pas des petites Aug.deciv.
choses. Content d'avoir fait le ciel et les as- Seq. isXf!
très , il n'avoit daigné mettre la main à cebas";.IX'3'6'
monde qu'il avoit laissé former à ses subalter-
nes ; et l'homme quoique né pour le connoî-
tre, parce qu'il étoit mortel , n'étoit pas une
œuvre digne de ses mains. Aussi étoit-il inac-
cessible à notre nature ; il étoit logé trop haut
pour nous. Les esprits célestes qui nous
avoient faits , nous servoient de médiateurs
auprès de lui , et c'est pourquoi il les falloit
adorer.
Il ne s'agit pas de réfuter ces rêveries des
platoniciens , qui aussi bien tombent d'elles-
mêmes. Le mystère de Jésus-Christ les détrui-m^"^ • *£
soit par le fondement. Ce mystère apprenoit/u5»<Cc-
aux hommes que Dieu , qui les avoit faits à
son image , n'avoit garde de les mépriser ; que
s'ils avoient besoin de médiateur , ce n'étoit
pas à cause de leur nature,que Dieu avoit faite
comme il avoit fait toutes les autres , mais à
cause de leur péché , dont ils éloient les seuls
auteurs : au reste, que leu,r nature les éloignoit
36o Discours sur l'Histoire
si peu de Dieu , que Dieu ne dédaignoit pas de
s'unir à eux en se faisant homme , et leur don-
noit pour médiateur, non point ces esprits cé-
lestes que les philosophes appeloient démons,
et que l'Ecriture appeloit anges , mais un
homme qui , joignant la force d'un Dieu à no-
tre nature infirme, nous fit un remède denotre
foiblesse.
Que si l'orgueil des platoniciens ne pouvoit
pas se rabaisser jusqu'aux humiliations du
Verbe fait chair, ne devoient-ils pas du moins
1 comprendre que l'homme , pour être un peu
au-dessous des anges , ne laissoit pas d'être ,
comme eux, capable de posséder Dieu ; de
sorte qu'il étoit plutôt leur frère que leur su-
jet , et ne devoit pas les adorer , mais adorer
avec eux , en esprit de société , celui qui les
avoit faits les uns et les autres à sa ressem-
blance ? C'étoit donc non-seulement trop de
bassesse , mais encore trop d'ingratitude au
genre humain de sacrifier à d'autre qu'à Dieu ;
et rien n'étoit plus aveugle que le paganisme ,
Î[ui , au lieu de lui réserver ce culte suprême ,
e rendoit à tant de démons.
C'est ici que l'idolâtrie , qui sembloit être
aux abois, découvrit tout à fait son foible. Sur
la fin des persécutions , Porphyre , pressé par
les chrétiens , fut contraint de dire que le sa-
Porphyr. crifice n'étoit pas le culte suprême ; et voyez
aûtin.' 'jusqu'où il poussa l'extravagance : Ce Dieu
tiy.'xf' dt très-haut , disoit-il , ne recevoit point de sa-
crifice : tout ce qui est matériel est impur pour
Jui , et ne peut lui être offert. La parole même
ne doit pas être employée à son culte, parce
que
Universelle. 36 i
que la voix est une chose corporelle : il faut
l'adorer en silence , et par de simples pensées;
tout autre culte est indigne d'une majesté si
haute.
Ainsi Dieu étoit trop grand pour être loue'.
Cétoit un crime d'exprimer comme nous pou-
vons ce que nous pensons de sa grandeur. Le
sacrifice , quoiqu'il ne soit qu'une manière de
déclarer notre dépendance profonde et une
reconnoissance de sa souveraineté, n'étoit pas
pour lui. Porphyre le disoit ainsi expressément :
et cela qu'étoit-ce autre chose qu'abolir la re-
ligion , et laisser tout-à-fait sans culte celui
qu'on reconnoissoit pour le Dieu des dieux ?
Mais , qu'étoient-ce donc que ces sacrifices
nue les Gentils offroient dans tousles temples ?
Porphyre en avoit trouvé le secret. II y avoit ,
disoit-il , des esprits impurs , trompeurs , mal- Jjgj^11"
faisans , qui , par un orgueil insensé , vouloient fa*, w
passer pour des dieux, et se taire servir par de *>>. 13
les hommes. Il falloit les apaiser de peur
qu'ils ne nous nuisissent. Les uns , plus gais
et plus enjoués , se laissoient gagner par des
spectacles et des jeux : l'humeur plus sombre
des autres vouloit l'odeur de la graisse , et se
repaissoit de sacrifices sanglans. Que sert de
réfuter ces absurdités? Tant y a que les chré-
tiens gagnoient leur cause. 11 demeuroit pour
constant que tous les dieux , auxquels on sa-
crifioit parmi les Gentils , étoient des esprits
malins , dont l'orgueil s'atlribuoit la divinité ;
de sorte que l'idolâtrie , à la regarder en elle-
même , paroissoit seulement l'effet d'une igno-
rance brutale; mais , à remonter à la source ,
Tome L Q
362 Discours sim l'Histoire
c'étoit une œuvre menée de loin , poussée aux
derniers excès par des esprits malicieux. C'est
ceque les chrétiens avoient toujours prétendu;
c'est ce qu'ensei^noit l'Evangile; c'est ce que
ps. xcv. chantoit le psalmiste : Tous les dieux des
Gentils sont des démons ; mais le Seigneur
a fait les cieux.
Et toutefois, Monseigneur, étrange
aveuglement du genre humain ! l'idolâtrie ,
réduite à l'extrémité , et confondue par elle-
même , ne laissoit pas de se soutenir. Il ne fal-
loit que la revêtir de quelque apparence , et
l'expliquer en paroles dont le son fut agréable
à l'oreille , pour la faire entrer dans les esprits.
Porphyre étoit admiré. Jamhîique son secta-
teur, passoit pour un homme divin, parce qu'il
savoit envelopper les sentimens de son maître ,
de termes qui paroissoient mystérieux, quoi-
Bw*p. qu'en effet ils ne signifiassent rien. Julien
huSax'chry- l'apostat , tout fin qu'il étoit, fut pris par ces
sjulh'*dP' apparences; les païens mêmes le racontent. Des
£;;^!n-enchantemens vrais ou faux que ces philoso-
:cxrnXI1' P^es vant°ient, ^eur austérité mal entendue ,
xxv.* leur abstinence ridicule qui alloit jusqu'à faire
un crime de manger les animaux , leurs puri-
fications superstitieuses , enfin leurconteinpla-
tion qui s'évaporoit en vaines pensées , et leurs
parolesaussipeusolidesqu'ellessembloienl ma-
gnifiques, imposoient au monde. Mais je ne dis
Ï>aslefond : la sainteté des mceurschrétiennes,
e mépris des plaisirs quelle commandoit , et
plus quetout cela l'humilité qui faisoit le fond
«lu christianisme , offensoit les hommes; et si
nous savons le comprendre , l'orgueil , lasen-
Universelle. 363
sualité et le libertinage étoient les seules dé-
fenses de l'idolâtrie.
L'Eglise la déracinoit tous les jours par sa
doctrine, et plusencoreparsapatîence.Maisces
esprits mal-faisans , qui n'avoient jamais cessé
de tromper les hommes , et quilesavoientplon-
gés dans l'idolâtrie , n'oublièrent pas leur ma-
lice. Us suscitèrent dans l'Eglise ces hérésies
que vous avez vues. Des hommes curieux , et
parla vains et remuans , voulurent se faire un
nom parmi les fidelles , et ne purent se conten-
ter de cette sagesse sobre et tempérée que l'A-
pôtre avoit tant recommandée aux chrétiens. 8^om-XIL
Ils entroient trop avant dans les mystères qu'ils
prétendoient mesurer ànosfoibles conceptions:
nouveaux philosophes , qui mêloient les rai-
sonnemens humains avec la foi , et entrepre-
noient de diminuer les difficultés du christia-
nisme, ne pouvant digérer toute la folie que le
monde trouvoit dans l'Evangile. Ainsi succes-
sivement et avec une espèce de méthode , tous
les articles de notre foi furent attaqués : la
création , la loi de Moïse , fondement néces-
saire de la nôtre, la divinité de Jésus-Christ,
son incarnation , sa grâce , ses sacremens , tout
enfin donna matière à des divisions scandaleu-
ses. Celse et les autres nous les reprOChoient. c,r'5'ïi'5;*',•
idolâtrie sembloit triompher. Elle regardoit
le christianisme comme une nouvelle secte de
philosophie qui avoit le sort de toutes les au-
tres, et, comme elles, se partageoitenplusieurs
autres sectes. L'Eglise ne leur paroissoit qu'un
ouvrage humain prêt à tomber de lui-même.
On concluoit qu'il ne falloit pas , en matière
Q 2
Irtn. III.
a. 3. 4-
064 Discours sur l'Histoire
de religion , raffiner plus que nos ancêtres,
ni entreprendre de changer le monde.
Dans cette confusion de sectes qui se van-
toient d'être chrétiennes , Dieu ne manqua pas
à son Eglise. Il sut lui conserver un caractère
d'autorité que les hérésies ne pouvoient pren-
dre. Elle étoit catholique et universelle : elle
* ei'!'u embrassoit tous les temps; elle s'étendoit de
c<irn. 6ft.il. , ,, f 1 * .
deprascript. tous cotes. rJie etoit apostolique : la suite , la
ao. ai. 3a- • 1 1 • i « • . ? t, • . , •
36. succession , la chaire de 1 unité, fautante pri-
mitive lui appartenoit. Tous ceux qui la quit-
taient l'avoient premièrement reconnue , et ne
pouvoient effacer le caractère de leur nou-
veauté ni celui de leur rébellion. Les païens
eux-mêmes la regardoient comme celle qui
étoit la tige , le tout d'où les parcelles s'étaient
détachées , le tronc toujours vif que les bran-
ches retranchées laissoient enson entier. Celse,
qui reprochoit aux chrétiens leurs divisions
parmi tant d'églises schismatiques qu'il voyoit
s'élever , remarquoit une Eglise distinguée de
toutes les autres et toujours plus forte , qu'il
o-fc.tô.v.appeloit aussi pour cette raison , la grande
Eglise. Il y en a , disoit-il , parmi les chrétiens
qui ne reconnaissent pas le Créateur , ni les
traditions des Juifs ; il vouloit parler des mar-
hiuV*£ci i ci°nites:77Ztf/.y, vouYs\i\vo\l-\\,lagrande Eglise
viï. c 30.' les reçoit. Dans le trouble qu'excita Paul deSa-
mosate , fempereur Aurélienn'eut pasde peine
à connoîtrelavraieEglisechrétienneà laquelle
appartenoit la maison de l'Eglise , soit que ce
fut le lieu d'oraison , ou la maison de l'évêque.
Il l'adjugea à ceux qui étaient en communion
avec les évêques d'Italie et celui de Rome ,
Universelle 365
parce qu'il voyoit de tout temps le gros des
chrétiens dans cette communion. Lorsauel'em-
Î>ereur Constance brouilloit tout dans l'Eglise,
a confusion qu'il y mettoit en protégeant les
ariens, ne put empêcher qu'Ammien Marceir^Jj"^
lin , tout païen qu'il étoit, ne reconnût que cetxxi.'
empereur s'égaroit de la droite voie de la reli-
gion chrétienne simple et précise par elle-
même dans ses dogmes et dans sa conduite.
C'est que l'Eglise véritable avoit une majesté
et une droiture que les hérésies ne pouvoient
ni imiter , ni obscurcir; au contraire , sans y
penser , elles rendoient témoignage à l'Eglise
catholique. Constance , qui persécutoit saint
Athanase , défenseur de l'ancienne foi , sou-
haitoit arec ardeur , dit Ammien Marcellin , »«*• w-
de le faire condamner par l'autorité qu'avoit
l'évêque de Rome au-dessus des autres. En
recherchant de s'appuyer de cette autorité , il
faisoit sentir aux païens mêmes , ce qui man-
quoit à sa secte , et honoroit l'Eglise dont les
arienss'étoientséparés : ainsi lesGentilsmêmes
connoissoient l'Eglise catholique. Si quelqu'un
leur demandoit où elle tenoit ses assemblées ,
et quels étoient ses évêques, jamais ils ne s'y
trompoient. Pour les hérésies , quoi qu'elles
fissent , elles ne pouvoient se défaire du nom
de leurs auteurs. Lessabelliens, les paulianis-
tes , les ariens , les pélagiens et les autres s'of-
fensoient en vain du titre de parti qu'on leur
donnoit. Le monde , malgré qu'ils en eussent ,
vouloit parler naturellement, et désignoit cha-
que secte par celui dont elle tiroit sa naissance.
Pour ce qui est de la grande Eglise, de l'Eglise
Q3
Z6G Discours sur l'Histoire
catholique et apostolique , il n'a jamais été pos-
sible de lui nommer un autre auteur que Jé-
sus-Christ même , ni de lui marquer les pre-
miers de ses pasteurs sans remonter jusqu'aux
apôtres , ni de lui donner un autre nom que
celui qu'elleprenoit. Ainsi, quoi que fissent les
hérétiques , ils ne la pouvoient cacher aux
païens. Elle leur ouvroit son sein par toute la
terre : ils y accouroient en foule. Quelques-
uns d'eux se perdoient peut-être dans les sen-
tiers détournés: mais l'Eglise catholique étoit
la grande voie où entroient toujours la plupart
de ceux qui cherchoient Jésus-Christ; et l'ex-
périence a fait voir que c'étoit à elle qu'il étoit
donné de rassembler les Gentils. C'étoit elle
aussi que les empereurs infidèles attaquoient
c'JS " viïf* ^e toute ^eur f°rce» Origènenous apprend que
peu d'hérétiques ont eu à souffrir pour la foi.
jvst.Apoi. Saint Justin , plus ancien que lui , a remarqué
que lapersécution épargnoit les marcionites et
les autres hérétiques. Les païens ne persécu-
toient que l'Eglise qu'ils voyoients'étendre par
toute la terre , et ne connoissoient qu'elle seule
Ïwurl'EglisedeJésus-Christ.Qu'importequ'on
ui arrachât quelques branches? Sa bonne sève
ne se perdoit pas pour cela : elle poussoit par
d'autres endroits; et le retranchement du bois
superflu ne faisoit que rendre ses fruits meil-
leurs. En effet , si on considère l'histoire de
l'Eglise, on verra que, toutes les fois qu'une
hérésie Ta diminuée , elle a réparé ses pertes
et en s'étendant au dehors, et en augmentant
au dedans la lumière et la piété , pendant qu'on
a vu sécher en des coins écartés les branches
ion, et
sur ie i;;p-
qu'il y
Universelle. 367
coupées. Les œuvres des hommes ont péri 9
malgré l'enfer qui les soutenoit : l'œuvre de
Dieu a subsisté : l'Eglise a triomphé de l'ido-
lâtrie et de toutes les erreurs.
Cette Eglise , toujours attaquée et jamais ujJJl'on
vaincue , est un miracle perpétuel, et un tAnofcj[*,^,«,ljj
gnage éclatant de l'immutabilité des conseilsreiig
de Dieu. Au milieu de l'agitation des choses port
humaines , elle se soutient toujours avec unejvere7d
force invincible ; en sorte que , par une suite1Ecritu
non interrompue depuis près de dix-sept cents
ans , nous la voyons remonter jusqu'à Jésus-
Christ, dans lequel elle a recueilli la succession
de l'ancien peuple , et se trouve réunie aux
prophètes et aux patriarches.
Ainsi tant de miracles étonnans , que les an-
ciens Hébreux ont vus de leurs yeux, servent
encore aujourd'hui à confirmer notre foi. Ce
grand Dieu qui les a faits pour rendre témoi-
gnage à son unité et à sa toute-puissance , que
pouvoit-il faire de plus authentique pour en
conserver la mémoire , que de laisser entre les
mains de tout un grand peuple les actes qui
les attestent , rédigés par l'ordre des temps ?
C'est ce que nous avons encore dans les livres
de l'ancien testament , c'est-à-dire , dans les
livres les plus anciens qui soient au monde ;
dans les livres qui sont les seuls de l'antiquité
où la connoissance du vrai Dieu soit enseignée
et son service ordonné ; dans les livres que le
peuple juif atoujourssi religieusementgardés.
il est certain que ce peuple est le seul qui ait
connu, dès son origine , le Dieu créateur du
ciel et de la terre , le seul , par conséquent ,
Q 4
368 Discours sur l'Histoire
qui devoit être le dépositaire des secrets divins4.
II les a aussi conservés avec une religion qui
n'a point d'exemple. Les livres, que les Egyp-
tiens et les autres peuples appeloient divins ,
sont perdus il y a long-temps ; et à peine nous
en reste-t-il quelque mémoire confuse dans
les histoires anciennes. Les livres sacrés des
Romains , où Numa , auteur de leur religion ,
en avoit écrit les mystères; ont péri par les
mains des Romains mêmes , et le sénat les fit
brûler comme tendant à renverser la religion.
T,t Liv.iib. Ces mêmes Romains ont à la fin laissé périr les
vun.'hb'.'de \i\res sybillins , si long-temps révérés parmi
ltp. 'ii.^'</*eux comme prophétiques , et où ils vouloient
""•vli-34- qu'on crût qu'ils trouvoient les décrets des
dieux immortels sur leur empire, sans pour-
tant en avoir jamais montré au public , je ne
dis pas un seul volume , mais un seul oracle.
Les Juifs ont été les seuls dont les Ecritures
sacrées ont été d'autant plus en vénération
qu'elles ont été plus connues. De tous les peu-
Î>les anciens , ils sont le seul qui ait conservé
es monumens primitifs de sa religion, quoi-
qu'ils fussent pleins des témoignages de leur
infidélité et de celle de leurs ancêtres. Et
aujourd'hui encore , ce même peuple reste
sur la terre pour porter à toutes les nations
où il a été dispersé , avec la suite de la reli-
gion , les miracles et les prédictions qui la
rendent inébranlable.
Quand Jésus-Christ est venu , et qu'envoyé
Ï>ar son Père pour accomplir les promesses de
a loi , il a confirmé sa mission et celle de ses
disciples par des miracles nouveaux , ils ont
Universelle. Z6g
été écrits avec la même exactitude. Les actes
en ont été publiés à toute la terre ; les cir-
constances des temps , des personnes et des
lieux , ont rendu l'examen facile à quiconque a
été soigneux de son salut. Le monde s'est in-
formé , le monde a cru , et , si peu qu'on ait
considéré les anciens monumens de l'Eglise ,
on avouera que jamais affaire n'a été jugée
avec plus de réflexion et de connoissance.
Mais , dans le rapport qu'ont ensemble les
livres des deux Testamens , il y a une différence
à considérer ; c'est que les livres de l'ancien
peuple ont été composés en divers temps. Au-
tres sont les temps de Moïse ; autres ceux de
Josué et des Juges; autres ceux des Rois; au-
tres ceux où le peuple a été tiré d'Egypte, et
où il a reçu la loi ; autres ceux où il a conquis
la Terre promise; autres ceux où il a été
rétabli par des miracles visibles. Pour con-
vaincre l'incrédulité d'un peuple attaché aux
sens, Dieu a pris une longue étendue de siè-
cles , durant lesquels il a distribué ses miracles
et ses prophètes , afin de renouveler souvent
les témoignages sensibles par lesquels il attes-
tait ses vérités saintes. Dans le nouveau Tes-
tament , il a suivi une autre conduite. Il ne
veut plus rien révéler de nouveau à son Eglise
après Jésus-Christ : en lui est la perfection et
la plénitude ; et tous les livres divins qui ont
été composés dans la nouvelle alliance , l'ont
été au temps des apôtres.
C'est-à-dire , que le témoignage de Jésus-
Christ , et de ceux que Jésus-Christ même a
daigné choisir pour témoins de sa résurrec-
370 Discours sur i/Iïistoire
tion , a suffi à l'Eglise chrétienne. Tout ce qui
est venu depuis l'a édifiée ; mais elle n'a re-
gardé comme purement inspiré de Dieu que
ce que les apôtres ont écrit , ou ce qu'ils ont
confirmé par leur autorité.
Mais dans cette différence qui se trouve
entre les livres des deux Testamens , Dieu a
toujours gardé cet ordre admirable , de faire
écrire les choses dans les temps qu'elles étoient
arrivées , ou que la mémoire en étoit récente.
Ainsi , ceux qui les savoient les ont écrites ,
ceux qui les savoient ont reçu les livres qui
en rendoient témoignage : les uns et les auires
les ont laissés à leurs descendans comme un
héritage précieux ; et la pieuse postérité les a
conservés.
C'est ainsi que s'est formé le corps des Ecri-
tures saintes, tant de l'ancien que du nouveau
Testament : Ecritures qu'on a regardées dès
leur origine comme véritables en tout , comme
données de Dieu même , et qu'on a aussi
conservées avec tant de religion , qu'on n'a
pas cru pouvoir sans impiété y altérer une
lettre.
C'est ainsi qu'elles sont venues jusqu'à nous,
toujours saintes, toujours sacrées, toujours
inviolables , conservées les unes par la tradi-
tion constantedu peuple juif, et les autres par
la tradition du peuplé chrétien , d'autant plus
certaine qu'elle a été confirmée par le sang
et par le martyre , tant de ceux qui ont
écrit ces livres divins ? que de ceux qui les
ont reçus,
l/DT.
9-
Universelle. Zji
Saint Augustin et les autres pères deman- *** ;g<
dent sur la foi de qui nous attribuons les livres * "xxxii.
profanes à des temps et à des auteurs certains, xxxui. 6.
Chacun répond aussitôt que les livres sont dis-
tingués par les différens rapports qu'ils ont aux
lois , aux coutumes , aux histoires d'un cer-
tain temps ; par le style même qui porte im-
primé le caractère des âges et des auteurs par- i,Ir'r'-1' a*
ticuliers ; plus que tout cela , par la foi pu- Jjjjgg^
blique, et par une tradition constante. Toutes ivj i.*-*"
ces choses concourent à établir les livres di- «iZi*.ê«rf.a
vins , à en distinguer les temps , à en marquer fJwSÏ"
les auteurs ; et plus il y a eu de religion àU»3Sif*î
conserver dans leur entier , plus la tradition xxxii.1*'*
qui nous les conserve est incontestable. xxxni.
Aussi a-t-elie toujours été reconnue non- uè.ettroph,
seu lement par les orthodoxes , mais encore par
les hérétiques, et même par les infidelles.
Moïse a toujours passé , dans tout l'Orient, et
ensuite dans tout l'univers , pour le législateur
des Juifs et pour l'auteur des livres qu'ils lui
attribuent. Les Samaritains qui les ont reçus
des dix tribus séparées, les ont conservés aussi
religieusement que les Juifs. Vous avez Yuleur n<*-*p.u
y. . il» • part. p. 24.
tradition et leur histoire. 25. 3*. <->
Deux peuples si opposés ne les ont pas prisse s*',
l'un de l'autre ; mais tous les deux les ont re-
çus de leur origine commune, dès les temps de
Salomon et de David. Les anciens caractères
hébreux , que les Samaritains retiennent en-
core , montrent assez qu'ils n'ont pas suivi £s-
dras qui les a changés. Ainsi le Pentateuque
des Samaritains et celui des Juifs sont deux
originaux complets5indépendansl'un de l'autre»
QG
372 Discours sur l'Histoire
La parfaite conformité qu'on y voit dans la
substance du texte , justifie la bonne foi des
deux peuples. Ce sont des témoins fidèles qui
conviennent sans s'être entendus : ou , pour
mieux dire , qui conviennent malgré leurs
inimitiés, et que la seule tradition, immémo-
riale de part et d'autre , a unis dans la même
pensée.
Ceux donc qui ont voulu dire , quoique sans
aucune raison , que ces livres étant perdus ou
n'ayant jamais été , ont été ou rétablis , ou
composés de nouveau , ou altérés par Esdras ;
outre qu'ils sont démentis par Esclras même ,
comme on l'a pu remarquer dans la suite de
son histoire , le sont aussi par le Pentateuque
qu'on trouve encore aujourd'hui dans les
mains des Samaritains, tel que Tavoient lu ,
dans les premiers siècles, Eusèbe de Césarée,
saint Jérôme et les autres auteurs ecclésiasti-
ques; tel que ces peuples Pavoient conservé
dès leur origine : et une secte si foible semble
ne durer si long-temps que pour rendre ce
témoignage à l'antiquité de Moïse.
Les auteurs qui ont écrit les quatre Evan-
giles , ne reçoivent pas un témoignage moins
assuré du consentement unanime des fidèles,
des païens et des hérétiques. Ce grand nombre
de peuples divers , qui ont reçu et traduit ces
livres divins aussitôt qu'ils ont été faits, con-
viennent tous de leur date et de leurs auteurs.
Les païens n'ont pas contredit cette tradition.
Ni Celse , qui a attaqué ces livres sacrés pres-
que dans l'origine du christianisme ; ni Julien
l'apostat , quoiqu'il n'ait rien ignoré ni rien
Universelle. 373
omis de ce qui pouvoit les décrier ; ni aucun
autre païen ne les a jamais soupçonnés d'être
supposés ; au contraire , tous leur ont donné
les mêmes auteurs que les chrétiens. Les hé-
rétiques , quoique accablés par l'autorité de ces
livres , n'osoient dire qu'ils ne fussent pas des
disciples de Notre-Seigneur. Il y a eu pourtant
de ces hérétiques qui ont vu les commence-
mens de l'Eglise , et aux yeux desquels ont
été écrits les livres de l'Evangile. Ainsi la
fraude , s'il y en eût pu avoir, eût été éclairée
de trop près pour réussir. Il est vrai qu'après
les apôtres , et lorsque l'Eglise étoit déjà
étendue par toute la terre , Marcion et Manès,
constamment les plus téméraires et les plus
ignorans de tous les hérétiques , malgré la tra-
dition venue des apôtres , continuée par leurs
disciples et par les évêques à qui ils avoient
laissé leur chaire et la conduite des peuples,
et reçue unanimement par toute l'Eglise chré-
tienne, osèrent dire quetroisEvangiles étoient
supposés , et que celui de saint Luc , qu'ils pré-
féroient aux autres , on ne sait pourquoi , puis-
qu'il n'étoit pas venu par une autre voie , avoit
été falsifié. Mais quelles preuves en donnoient-
ils ? de pures visions , nuls faits positifs. Us
disoient pour toute raison , que ce qui étoit
contraire à leurs sentimens devoit nécessaire-
ment avoir été inventé par d'autres que par
les apôtres , et alléguoient pour toute preuve
les opinions mêmes qu'on leur contestoit ; opi-
nions d'ailleurs si extravagantes, et si mani-
festement insensées, qu°on ne sait encore com-
ment elles ont pu entrer dans l'esprit humain*
374 Discours sur l'Histoire
Mais certes , pour accuser la bonne foi de
FEglise , il falloit avoir en main des originaux
difîerens des siens , ou quelque preuve cons-
hen. tante. Interpellés d'en produire , eux et leurs
€Aug'.ioc. disciples , ils sont demeurés muets, et ont
**' laissé, par leur silence, une preuve indubi-
table qu'au second siècle du christianisme où
ils écrivoient , il n'y avoit pas seulement un
indice de fausseté , ni la moindre conjecture
qu'on pût opposer à la tradition de l'Eglise.
Que dirai— je du consentement des livres de
l'Ecriture, et du témoignage admirable que
tous les temps du peuple de Dieu se donnent
les uns aux autres 't Les temps du second tem-
ple supposent ceux du premier , et nous ra-
mènent à Salomon. La paix n'est venue que
>ar les combais : et les conquêtes du peuple de
'ieu nous font remonter jusqu'aux Juges, jus-
qu'à Josué et jusqu'à la sortie d Egypte. En
regardant tout un peuple sortir d'un royaume
où il étoit étranger , on se souvient comment
il y étoit entré. Les douze patriarches parois-
sent aussitôt; et un peuple, qui ne s'est jamais
regardé que comme une seule famille .nous
conduit naturellement à Abraham qui en est
la tige. Ce peuple est-il plus sage et moins
porté à l'idolâtrie aprèsleretour deBabylone?
C'étoit l'effet naturel d'un grand châtiment
que ses fautes passées lui avoient attiré. Si ce
peuple se glorine d'avoir vu , durant plusieurs
siècles , des miracles que les autres peuples
n'ont jamaisvus, il peutaussiseglorifîer d'avoir
eu la connoissance de Dieu qu'aucun autre
peuple n'avoit. Que veut-on que signifie la
fë
Univebsei.ie. ^75
circoncision , et la fête des tabernacles , et la
Pàque , et les autres fêtes célébrées dans la na-
tion de temps immémorial , sinon les choses
qu'on trouve marquées dans le livre de Moïse ?
Qu'un peuple distingué des autres par une
religion et par des mœurs si particulières , qui
conserve dès son origine, sur le fondement de
la création et sur la foi de la Providence , une
doctrine si suivie et si élevée , une mémoire si
vive d'une longue suite de faits si nécessaire-
ment enchaînés , des cérémonies si réglées et
des coutumes si universelles , ait été sans une
histoire qui lui marquât son origine , et sans
une loi qui lui prescrivit ses coutumes, pen-
dant mille ans qu'il est demeuré en Etat ; et
qu'Esdras ait commencé à lui vouloir donner
tout-à-coup , sous le nom de Moïse , avec
l'histoire de ses antiquités , la loi qui formoit
ses mœurs , quand ce peuple devenu captif a
vu son ancienne monarchie renversée de fond
en comble : quelle fable plus incroyable pour-
roit-on jamais inventer ? et peut-on y don-
ner créance, sans joindre l'ignorance au blas-
phème ?
Pour perdre une telle loi , quand on l'a une
fois reçue , il faut qu'un peuplesoit exterminé;
ou que, par divers changemens , il en soit venu
à n'avoir plus qu'une idée confuse de son ori-
gine , de sa religion et de ses coutumes. Si ce
malheur est arrivé au peuple Juif , et que la
loi si connue sous Sédécias , se soit perdue
soixante ans après , malgré [ts soins d'un Ezé-
chiel , d'un Jérémie, d'un Baruch , d'un Da-
niel , sans compter les autres, et dans le temps
"5j6 Discours sur l'Histoire
que cette loi avoit ses martyrs , comme le mon-
trent les persécutions de Daniel et des trois
enfans ; si , dis- je , cette sainte loi s'est perdue
en si peu de temps , et demeure si profondé-
ment oubliée qu'il soit permis à Esdras de la
rétablir à sa fantaisie, ce n'étoit pas le seul li\re
qu'il lui falloit fabriquer. Il lui falloit compo-
ser en même temps tous les prophètes anciens
et nouveaux , c'est-à-dire , ceux qui avoient
écrit devant et durant la captivité , ceux que
le peuple avoit vu écrire , aussi bien que ceux
dont il conservoit la mémoire; et non-seule-
ment les prophètes , mais encore les livres de
Salomon , et les pseaumes de David , et tous
les livres d'histoire , puisqu'à peine se trou-
vera-t-il dans toute cette histoire un seul fait
considérable , et dans tous ces autres livres un
seul chapitre , qui, détaché de Moïse tel que
nous l'avons, puisse subsister un seul moment.
Tout y parle de Moïse, tout y est fondé sur
Moïse , et la chose devoit être ainsi , puisque
Moïse , et sa loi , et l'histoire qu'il a écrite ,
étoit en effet dans le peuple juif tout le fonde-
ment de la conduite publique et particulière.
C'étoit en vérité à Esdras une merveilleuse
entreprise , et bien nouvelle dans le monde , de
faire parler , en même temps , avec Moïse tant
d'hommes de caractère et de style différent ,
et chacun d'une manière uniforme et toujours
semblable à elle-même, et faire accroire tout-
à-coup à tout un peuple que ce sont là les
livres anciens qu'il a toujours révérés , et les
nouveaux qu'il a vu faire ; comme s'il n'avoit
jamais ouï parler de rien , et que la connois-
Universelle. 377
sance du temps présent, aussi bien que celle
du temps passé , fût tout-à-coup abolie. Tels
sont les prodiges qu'il faut croire , quand on ne
veut pas croire les miracles du Tout-puissant ,
ni recevoir le témoignage par lequel il est
constant qu'on a dit à tout un grand peuple
qu'il les avoit vus de ses yeux.
Mais , si ce peuple est revenu de Babylone
dans la terre de ses pères, si nouveau et si igno-
rant qu'à peine se souvint-il qu'il eût été , en
sorte qu'il ait reçu sans examiner tout ce
qu'Esdras aura voulu lui donner ; comment
donc voyons-nous , dans le livre qu'Esdras a
écrit et dans celui de Néhémias son contem-
porain , tout ce qu'on y dit des livres divins ?
Avec quel front Èsdras et Néhémias osoient- ^e*^ .hi.
ils parler de la loi de Moïse , en tant d'en- 2. eWv!
droits et publiquement, comme d'une chose xhÎxih.
connue de tout le monde et que tout le monde
avoit entre ses mains ? Comment voit-on tout
le peuple agir naturellement en conséquence
de cette loi , comme l'ayant eue toujours pré-
sente ? Mais comment dit-on dans le mêmex3^^>-
temps, et dans le retour du peuple , que tout™,
ce peuple admira l'accomplissement de l'oracle V
de Jérémie touchant les 70 ans de captivité ?
Ce Jérémie , qu'Esdras venoit de forger avec
tous les autres prophètes , comment a - 1 - il
tout d'un coup trouvé créance? Par quel ar-
tifice nouveau a-t-on pu persuader à tout un
peuple , et aux vieillardsqui avoient vu ce pro-
phète, qu'ils avoient toujours attendu la déli-
vrance miraculeuse qu'il leur avoit annoncée
dans ses écrits ? Mais tout cela sera encore
5y8 Discours sur l'Histoire
supposé : Esdras et Néhémias n'auront point
écrit l'histoire de leur temps ; quelque autre
l'aura faite sous leur nom ; et ceux qui ont
fabriqué tous les autres livres de l'ancien Tes-
tament auront été si favorisés de la postérité ,
que d'autres faussaires leur en auront supposé
à eux-mêmes , pour donner créance à leur
imposture.
On aura honte , sans doute , de tant d'ex-
travagances ; et au lieu de dire qu'Esdras ait
fait tout d'un coup paroitre tant de livres si
distingués les uns aes autres par les caractères
du style et du temps , on dira qu'il y aura pu
insérer les miracles et les prédictions qui les
font passer pour divins : erreur plus grossière
encore que la précédente , puisque ces miracles
et ces prédictions sonttellement répandus dans
tous ces livres , sont tellement inculqués et
répétés si souvent , avec tant de tours divers
et une si grande variété de fortes figures; en
un mot, en font tellement tout le corps, qu'il
faut n'avoir jamais seulement ouvert ces saints
livres , pour ne voir pas qu'il est encore plus
aisé de les refondre , pour ainsi dire , tout-
à-fait , que d'y insérer les choses que les in-
crédules sont si fâchés d'y trouver. Et , quand
même on leur auroit accordé tout ce qu'ils
demandent , le miraculeux et le divin est tel-
lement le fond de ces livres , qu'il s'y retrou-
veroit encore malgré qu'on en eût. Qu'Esdras ,
si on veut , y ait ajouté après coup les pré-
dictions des choses déjà arrivées de son temps :
celles qui se sont accomplies depuis, que vous
avez vues en si grand nombre , qui les aura
Universelle. £79
ajoutées ? Dieu aura peut-être donné à Esdras
le t'on de prophétie, afin que l'imposture d'Es-
dras fût plus vraisemblable ; et on aimera
mieux qu'un faussaire soit prophète , qu'lsaïe,
ou que Jérémie , ou que Daniel : ou bien cha-
que siècle aura porté un faussaire heureux ,
que tout le peuple en aura cru ; et de nou-
veaux imposteurs, par un zèle admirable de
religion , auront sans cesse ajouté aux livres
divins , après même que le canon aura été
clos , qu'ils se seront répandus avec les Juifs
par toute la terre , et qu'on les aura traduits
en tant de langues étrangères. N'eût-ce pas
été , à force de vouloir établir la religion , la
détruire par les fondemens? Tout un peuple
laisse-t-il donc changer si facilement ce qu'il
croit être divin , soit qu'il le croie par raison
ou par erreur? Quelqu'un peut-il espérer de
persuader aux chrétiens , ou même aux turcs,
d'ajouter un seul chapitre ou à l'Evangile , ou
à l'alcoran ? Mais peut-être que les Juifs
étoient plus dociles que les autres peuples , ou»
qu'ils étoient moins religieux à conserver leurs
saints livres. Quels monstres d'opinionsse faut-
il mettre dans l'esprit , quand on veut secouer
le joug de l'autorité divine , et ne régler ses
sentimens , non plus que ses mœurs , que par
sa raison égarée !
Qu'on ne dise pas que la discussion de ces
faits est embarrassante : car, quand elle le
seroit , il faudroit ou s'en rapporter à l'au-
torité de l'Eglise et à la tradition de tant de
siècles , ou pousser l'examen jusqu'au bout ,
et ne pas croire qu'on en fût quitte pour dire
38o Discours sur l'Histoire
qu'il demande plus de temps qu'on n'en veut
donner à son salut. Mais au fond , sans re-
muer avec un travail infini les livres des deux
Testamens , il ne faut que lire le livre des
pseaumes où sont recueillis tant d'anciens
cantiques du peuple de Dieu , pour y voir ,
dans la plus divine poésie qui fût jamais , des
monumens immortels de l'histoire de Moïse ,
de celle des Juges, de celle des Rois, imprimés
par le chant et par la mesure dans la mé-
moire des hommes. Et , pour le nouveau Tes-
tament , les seules Epitres de saint Paul , si
vives , si originales , si fortes du temps, des
affaires etdesmouvemens qui étoient alors, et
enfin d'un caractère si marqué ; ces épîtres ,
dis-je , reçues par les Eglises auxquelles elles
étoient adressées , et de là communiquées aux
autres Eglises, suffiroientpour convaincre les
esprits bien faits que tout est sincère et ori-
ginal dans les Ecritures que les apôtres nous
ont laissées.
Aussi se soutiennent-elles les unes les au-
tres avec une force invincible. Les Actes des
Eôtres ne font que continuer l'Evangile ; leurs
pitres le supposent nécessairement : mais ,
jct.m.aa. afin que tout soit d'accord , et les Actes , et les
plmfxï.'l'. Epîtres , et les Evangiles réclament par-tout
19> les anciens livres des Juifs. Saint Paul et les
autres apôtres ne cessent d'alléguer ce que
Moïse a dit , ce qu'il a écrit , ce que les pro-
phètes ont dit et écrit après Moïse. Jésus-
Luc. Christ appelle en témoignage la loi de Moïse ,
xxiv. 44. ies prophèfes et les pseaumes , comme des
témoins qui déposent tous de la même vérité.
V,
Universelle. 38i
S'il veut expliquer ses mystères, il commence xxl^uc2-7
par Moïse et par les prophètes ; et quand il
dit aux Juifs que Moïse a écrit de lui , il pose ■ *««.
pour fondement ce qu'il y avoit de plus cons-
tant parmi eux , et les ramène à la source
même de leurs traditions.
Voyons néanmoins ce qu'on oppose à une
autorité si reconnue, et au consentement dé
tant de siècles : car , puisque de nos jours on
a bien osé publier en toute sorte de langues
des livres contre l'Ecriture , il ne faut point
dissimuler ce qu'on dit pour décrier ses anti-
quités. Que dit-on donc pour autoriser la sup-
position du Pentateuque '( et que peut-on ob-
jecter à une tradition de trois mille ans, sou-
tenue par sa propre force et par la suite des
choses ? Rien de suivi , rien de positif, rien
d'important ; des chicanes sur des nombres ,
sur des lieux , ou sur des noms : et de telles
observations , qui , dans toute autre matière ,
ne passeroient tout au plus que pour de vaines
curiosités , incapables de donner atteinte au
fond des choses , nous sont ici alléguées
comme faisant la décision de l'affaire la plus
sérieuse qui fût jamais.
Il y a , dit-on , des difficultés dans l'histoire
de l'Ecriture. Il y en a, sans doute , qui n'y
seroient pas si le livre étoit moins ancien, ou
s'il avoit été supposé , comme on l'ose dire ,
par un homme habile et industrieux; si l'on
eût été moins religieux à le donner tel qu'on
le trouvoit , et qu'on eût pris la liberté d'y
corriger ce qui faisoit de la peine. Il y a les
difficultés que fait un long temps , lorsque les
382 Discours sur l'Histoire
lieux ont chance de nom ou d état ; lorsque les
dates sont oubliées; lorsque les généalogies ne
sont plus connues , qu il n'y a plus de remède
aux fautes qu une copie tant soit peu négligée
introduit si aisément en de telles choses ; ou
quedesfaitséchappésàla mémoire des hommes
laissent de l'obscurité dans quelque partie de
l'histoire. Mais enfin cette obscurité est-elle
dans la suite même ou dans le fond de l'affaire?
Nullement : tout y est suivi ; et ce qui reste
d'obscur ne sert qu'à faire voir dans les livres
saints une antiquité plus vénérable.
Mais il y a des altérations dans le texte : les
anciennes versions ne s'accordent pas : l'Hé-
breu , en divers endroits, est différent de lui-
xxvïfT m^me 9 et Ie texte des Samaritains , outre le
mot qu'on les accuse d'y avoir changé exprès ,
en faveur de leur temple de Garizim , diffère
encore en d;aiitres endroits de celui des Juifs.
Et de là , que conclura-t-on ? Que les Juifs
ou Esdras auront supposé le Pentateuque au
retour de la captivité? C'est justement tout
Je contraire qu'il faudroit conclure. Les diffé-
rences du Samaritain ne servent qu'à confir-
mer ce que nous avons déjà établi , que leur
va.sup. i. texte est indépendant de celui des Juifs. Loin
p. t^et seq. , l,. , .
66.6a. qu on puisse s imaginer que ces schismatiques
aient pris quelque chose des Juifs et d Esdras,
nous avons vu au contraire que c'est en haine
des Juifs et d'Esdras , et en haine du premier
et du second temple , qu'ils ont inventé leur
chimère de Garizim. Qui ne voit donc qu'ils
auroient plutôt accusé les impostures des Juifs
que de les suivre ? Ces rebelles qui ont mé-
Universelle. 383
prisé Esdras et tous les prophètes des Juifs ,
avec leur temple et Salomon qui Pavoit bâti ,
aussi bien que David qui en avoit désigné le
lieu, qu'ont-ils respecté dans le Pentateuque ,
sinon une antiquité supérieure non-seulement
à celle d'Esdras et des prophètes, mais encore
à celle de Salomon et de David ; en un mot ,
l'antiquité de Moïse , dont les deux peuples
conviennent? Combien donc est incontestable
l'autorité de Moïse et du Pentateuque , que
toutes les objections ne font qu'affermir !
Mais enfin , d'où viennent ces variétés des
textes et des versions? D'où viennent-elles en
effet, sinon de l'antiquité du livre même qui
a passé par les mains de tant de copistes , de-
puis tant de siècles que la langue dans laquelle
il est écrit a cessé d'être commune ? Mais
laissons les vaines disputes , et tranchons en un
mot la difficulté par le fond. Qu'on me dise
s'il n'est pas constant que , de toutes les ver-
sions , et de tout le texte , quel qu'il soit , il
en reviendra toujours les mêmes lois , les
mêmes miracles, les mêmes prédictions, la
même suite d'histoire, le même corps de doc-
trine , et enfin la même substance. En quoi
nuisent , après cela , les diversités des textes?
Que nous falloit-il davantage que ce fond
inaltérable des livres sacrés , et que pouvions-
nous demander déplus à la divine Providence ?
Et pour ce qui est des versions , est-ce une
marque de supposition ou de nouveauté que
la langue de l'Écriture soit si ancienne qu'on
en ait perdu les délicatesses , et qu'on se trouve
empêché a en rendre toute l'élégance ou toute la
384 Discours sur l'Histoire
force dans la dernière rigueur? N'est-ce pas
plutôt une preuve de la plus grande antiquité ?
Et si on veut s'attacher aux petites choses ,
qu'on me dise si , de tant d'endroits où il y
a de l'embarras , on en a rétabli un seul par
raisonnement ou par conjecture. On a suivi
la foi des exemplaires; et comme la tradition
n'a jamais permis que la saine doctrine pût
être altérée , on a cru que les autres fautes ,
s'il y en restoit , ne serviraient qu'à prouver
qu'on n'a rien ici innové par son propre esprit.
Mais enfin , et voici le fort de l'objection:
n'y a-t-il pas des choses ajoutées dans le texte
de Moïse , et d'où vient qu'on trouve sa mort
à la fin du livre qu'on lui attribue ? Quelle
merveille que ceux qui ont continué son his-
toire aient ajouté sa fin bienheureuse au reste
de ses actions , afin de faire du tout un même
corps ? Pour les autres additions , voyons ce
que c'est. Est-ce quelque loi nouvelle , ou
quelque nouvelle cérémonie , quelque dogme ,
quelque miracle, quelque prédiction ? On n'y
songe seulement pas : il n'y en a pas le moindre
soupçon, nilemoindreindice : c'eût été ajouter
nPïfxu.à l'œuvre de Dieu ; la loi l'avoit défendu , et
":. le scandale qu'on eût causé eût été horrible.
Vtd. Slip. 2. /-y . » i ■ •/ A
part. p. igs. Quoi donc ! on aura continue peut-être une
généalogie commencée ; on aura peut-èlre
expliqué un nom de ville changé par le temps :
JoExTrf.,a 'à l'occasion de la manne dont le peuple a été
xvi. 3Ï. nourri durant quarante ans , on aura marqué
le temps où cessa cette nourriture céleste ; et
ce fait , écrit depuis dans un autre livre , sera
demeuré par remarque dans celui de Moïse ,
comme
Universelle. 385
comme un fait constant et public dont tout
le peuple étoit témoin : quatre ou cinq re-
marques de cette nature , faites par Josué ,
ou par Samuel , ou par quelque autre pro-
phète d'une pareille antiquité, parce qu'elles
ne regardoient que des faits notoires et oit
constamment il n'y avoit point de difficulté,
auront naturellement passé dans le texte , et
la même tradition nous les aura apportées avec
tout le reste: aussitôt tout sera perdu ! Esdras
sera accusé, quoique le Samaritain, où ces re-
marques se trouvent, nous montre qu'elles ont
une antiquité non-seulement au-dessus d'Es-
dras,mais au-dessus du schisme des dix tribus?
N'importe : il faut que tout retombe sur Es-
dras. Si ces remarques venoient de plus haut,
le Pentateuque seroit encore plus ancien qu'il
ne faut ; et on ne pourroit assez révérer l'an-
tiquitéd'un livre dont les notes mêmesauroient
un si grand âge. Esdras aura donc tout fait :
Esdras aura oublié qu'il vouloit faire parler
Moïse , et lui aura fait écrire si grossière-
ment comme déjà arrivé ce qui s'est passé
après lui. Tout un ouvrage sera convaincu
de supposition par ce seul endroit ; l'auto-
rité de tant de siècles , et la foi publique ne
lui serviront plus de rien. Comme si , au con-
traire , on ne voyoit pas que ces remar-
ques dont on se prévaut sont une nouvelle
Î>reuve de sincérité et de bonne foi , non-seu-
ement dans ceux qui les ont faites , mais en-
core dans ceux oui les ont transcrites. A-t-on,
jamais jugé de l'autorité , je ne dis pas d'un
livre divin, mais de quelque livre que ce soita
Tome L R
386 Discours sur l'Histoire
par des raisons si légères? Mais c'est que l'Ecri-
ture est un livre ennemi du genre humain : il
veut obliger les hommes à soumettre leur es-
prit à Dieu , et à réprimer leurs passions dé-
réglées : il faut au'il périsse ; et , à quelque prix
que ce soit , il doit être sacrifié au libertinage.
Au reste, ne croyez pas que Fimpiété s'en-
gage sans nécessité dans toutes les absurdités
que vous avez vues. Si, contre le témoignage
du genre humain et contre toutes les règles
du bon sens , elle s'attache à ôter au Pentateu-
que et aux prophéties leurs auteurs toujours
reconnus , et à leur contester leurs dates , c'est
que les dates font tout en cette matière , pour
deux raisons : premièrement , parce que des
livres pleins de tant de faits miraculeux qu'on
y voit revêtus de leurs circonstances les plus
particulières,et avancés non-seulementcomme
publics , mais encore comme présens , s'ils
eussent pu être démentis , auroient porté avec
eux leur condamnation ; et au lieu qu'ils se
soutiennent de leur propre poids , ils seroient
tombés par eux-mêmes il y a long-temps :
secondement, parce que leurs dates étant une
fois fixées , on ne peut plus effacer la marque
infaillible d'inspiration divine qu'ils portent
empreinte dans le grand nombre et la longue
suite de prédictions mémorables dont on les
trouve remplis.
C'est pour éviter ces miracles et ces pré-
dictions,que les impies sont tombés dans toutes
les absurdités qui vous ont surpris. Mais qu'ils
ne pensent pas échapper à Dieu : il a réservé
à son Ecriture une marque de divinité qui ne
Universelle. 38?
souffre aucune atteinte ; c'est le rapport des
deux testamens. On ne dispute pas du moins
que tout l'ancien testament ne soit écrit de-
vant le nouveau. Il n'y a point ici de nouvel
Esdras qui ait pu persuader aux Juifs d'in-
venter ou de falsifier leur Ecriture en faveur
des chrétiens qu'ils persécutoient. 11 n'en faut
pas davantage. Parle rapport des deux testa-
mens , on prouve que l'un et l'autre est divin ;
ils ont tous deux le même dessein et la même
suite : l'un prépare la voie à la perfection que
l'autre montre à découvert ; l'un pose le fon-
dement, et l'autre achève l'édifice: en un mot,
l'un prédit ce que l'autre fait voir accompli.
Ainsi tous les temps sont unis ensemble, et
un dessein éternel deladivineProvidencenous
est révélé. La tradition du peuple juif et celle
du peuple chrétien , ne font ensemble qu'une
même suite de religion , et les Ecritures des
deux testamens ne font aussi qu'un même
corps et un même livre.
Et à cause que la discussion des prédictions
particulières, quoiqu'en soi pleine de lumière ,
dépend de beaucoup de faits quetout le monde
ne peut pas suivre également, Dieu en a choisi
cjuelques-uns qu'il a rendus sensibles aux plus
îgnorans. Ces faits illustres , ces faits éclatans,
dont tout l'univers est témoin , sont , Mon-
seigneur , les faits que j'ai tâché jusqu'ici de
vous faire suivre , c'est-à-dire , la désolation
du peuple Juif et la conversion des Gentils,
arrivées ensemble, et toutes deux précisément
dans le même tempsque l'Evangile aétéprêdié
et que Jésus-Christ a paru.
R 2
388 Discours sur l'Histoire
Ces trois choses , unies dans l'ordre des
temps, fétoient encore beaucoup davantage
dans l'ordre des conseils deDieu.Vous les avez
vues marcher ensemble dans Iesanciennes pro-
phéties : mais Jésus-Christ , fidèle interprète
des prophéties et des volontés de son rère ,
nous a encore mieux expliqué cette liaison
Ma"h. dans son Evangile. Il le fait dans la parabole
33' de la vigne , si familière aux prophètes. Le
père de famille avoit planté cette vigne, c'est-
à-dire , la religion véritable fondée sur son
alliance , et Favoit donnée à cultiver à des
ouvriers, c'est-à-dire, aux Juifs. Pour en
recueillir les fruits , il envoie à diverses fois
ses serviteurs , qui sont les prophètes. Ces ou-
vriers infidèles les font mourir. Sa bonté le
porte à leur envoyer son propre Fils. Us le
traitent encore plus mal que les serviteurs. A
la fin il leur ôte sa vigne , et la donne à
d'autres ouvriers : il leur ôte la grâce de son
alliance , pour la donner aux Gentils.
Ces trois choses dévoient donc concourir
ensemble , l'envoi du Fils de Dieu , la répro-
bation des Juifs, et la vocation des Gentils. Il
ne faut plus de commentaire à la parabole que
l'événement a interprétée.
Vous avez vu que les Juifs avouent que le
royaume de Juda et l'état de leur république
a commencé à tomber dans le temps d'Hé-
rode , et lorsque Jésus-Christ est venu au
monde. Mais . si les altérations qu'ils faisaient
à la loi de Dieu leur ont attiré une diminu-
tion si visible de leur puissance , leur dernière
désolation , qui dure encore , devoit être la
punition d'un plus grand crime.
Universelle. 389
Ce crime est visiblement l>eur méconnois-
sance envers leur Messie , qui venoit les ins-
truire et les affranchir. C'est aussi depuis ce
temps qu'un joug de fer est sur leur tète ; et
ils en seroient accablés , si Dieu ne les réser-
voit à servir un jour ce Messie qu'ils ont cru-
cifié.
Voilà donc déjà un fait avéré et public;
c'est la ruine totale de l'état du peuple Juif
dans le temps de Jésus-Christ. La conversion
des Gentils, qui devoit arriver dans le même
temps, n'est pas moins avérée. En même temps
que Fancien culte est détruit dans Jérusalem
avec le temple, l'idolâtrie est attaquée de tous
côtés ; et les peuples, qui depuis tant de milliers
d'années avoient oublié leur créateur, se ré-
veillent d'un si long assoupissement.
Et afin que tout convienne , les promesses
spirituelles sont développées par laprédicatiori
de l'Evangile , dans le temps que Je peuple
Juif, qui n'en avoit reçu que de temporelles,
réprouvé manifestement pour son incrédulité,
et captif par toute la terre , n'a plus de gran-
deur humaine à espérer. Alors le ciel est
Î)romis à ceux qui souffrent persécution pour
a justice ; les secrets de la vie future sont
prêches ; et la vraie béatitude est montrée loin
de ce séjour où règne la mort , où abondent
le péché et tous les maux.
Si on ne découvre pas ici un dessein tou-
jours soutenu et toujours suivi ; si on n'y voit
pas un même ordre des conseils de Dieu , qui
prépare dès l'origine du monde ce qu'il achève
à la fin des temps, et qui , sous divers états,
R 3
390 Discours sur l'Histoire
mais avec une succession toujours constante,
perpétue aux yeux de tout l'univers la sainte
société où il veut être servi ; on mérite de
ne rien voir, et d'être livré à son propre en-
durcissement, comme au plus juste et au plus
.rigoureux de tous les supplices.
Et afin que cette suite du peuple de Dieu
fut claire auxmoins cIair-voyans,I)ieu la rend
sensible et palpable par des faits que personne
ne peut ignorer, s'il ne ferme volontairement
les yeux à la vérité. Le Messie est attendu par
les Hébreux ; il vient, et il appelle les Gentils,
comme il avoit été prédit. Le peuple qui le re-
eonnoit comme venu , est incorporé au peuple
qui l'atlendoit, sans qu'il y ait entre deux un
seul moment d'interruption : ce peuple est ré-
pandu par toute la terre: les Gentils ne cessent
de s'y agréger; et cette Eglise que Jésus-Christ
a établie sur la pierre, malgré les efforts de
Jenfer, n'a jamais été renversée.
Quelle consolation aux enfans de Dieu ]
mais quelle conviction de la vérité , quand
ils voient que , d Innocent XI, qui remplit
aujourd'hui si dignement le premier siège de
l'Eglise, on remonte sans interruption jus-
qu'à saint Pierre , établi par Jésus - Christ
prince des apôtres : d'où , en reprenant les
pontifes qui ont servi sous la loi , on va jus-
qu'à Aaron et jusqu'à Moïse, de là jusqu'aux
patriarches , et jusqu'à l'origine du monde l
Quelle suite ! quelle tradition ! quel enchaîne-
ment merveilleux ! Si notre esprit, naturelle-
ment incertain,et devenu par ses propres incer-
titudes le jouet de ses propres raisonnemens ,
Universelle. 091
a besoin , dans les questions où il y va du salut,
d'être fixé et déterminé par quelque autorité
certaine; quelle plus grande autorité que celle
de l'Eglise catholique, qui réunit en elle-même
toute l'autorité des siècles passés, et les an-
ciennes traditions du genre humain jusqu'à
sa première origine !
Ainsi la société que Jésus-Christ , attendu
durant tous les siècles passés , a enfin fondée
sur la pierre , et où saint Pierre et ses succes-
seurs doivent présider par ses ordres,se justifie
elle-même par sa propre suite , et porte dans
son éternelle durée le caractère de la main
de Dieu.
C'est aussi cette succession que nulle hé-
résie , nulle secte , nulle autre société que la
seule Eglise de Dieu n'a pu se donner. Les
fausses religions ontpu imiter l'Eglise en beau-
coup de choses ; et sur-tout elles l'imitent en
disant comme elle , que c'est Dieu qui les a
fondées:mais ce discours en leur bouche n'est
qu'un discours en l'air: car , si Dieu a créé le
genre humain , si en le créant à son image, il
n'a jamais dédaigné de lui enseigner le moyen
de le servir et de lui plaire , toute secte qui
ne montre pas sa succession depuis l'origine
du monde n'est pas de Dieu.
Ici tombent aux pieds de l'Eglise toutes les
sociétés et toutes les sectes que les hommes
ont établies au-dedans et au-dehors du chris-
tianisme. Par exemple , le faux prophète des
Arabes a bien pu se dire envoyé de Dieu ;
et après avoir trompé des peuples souverai-
nement ignorans , il a pu profiter des divisions
R 4
092 Discours sur l'Histoire
de son voisinage pour y étendre par les armes
une religion toute sensuelle : mais il n'a osé
supposer qu'il ait été attendu ; ni enfin il n;a
pu donner ou à sa personne, ou à sa religion,
aucune liaison réelle ni apparente avec les
siècles passés. L'expédient qu'il a trouvé pour
s'en exempter est nouveau. De peur qu'on ne
voulût rechercher dans les Ecritures des chré-
tiens des témoignages de sa mission,semblables
à ceux que Jésus - Christ trouvoit dans les
Ecritures des Juifs , il a dit que les chrétiens
et les Juifs avoient falsifié tous leurs livres.
Ses sectateurs ignorans l'en ont cru sur sa
parole , six cents ans après Jésus-Christ : et il
s'est annoncé lui-même , non-seulement sans
aucun témoignage précédent,mais encore sans
que ni lui ni les siens aient osé ou supposer,
ou promettre aucun miracle sensible qui
ait pu autoriser sa mission. De même les
hérésiarques qui ont fondé dessectes nouvelles
parmi les chrétiens, ont bien pu rendre la foi
Î>lus facile , en niant les mystères qui passent
es sens; ils ont bien pu éblouir les hommes
par leur éloquence et par une apparence de
piété , les remuer par leurs passions , les en-
gager par leurs intérêts , les attirer par la nou-
veauté et par le libertinage , soit par celui de
l'esprit , soit même par celui des sens ; en un
mot , ils ont pu facilement ou se tromper, ou
tromper les autres , car il n'y a rien de plus
humain: mais , outre qu'ils n'ont pas pu même
se vanter d'avoir fait aucun miracle en public,
ni réduire leur religion à des faits positifs dont
leurs sectateurs fussent témoins, il y a toujours
Universelle. 3rp
un fait malheureux pour eux , que jamais ils
iront pu couvrir; c'est celui de leurnouveauté.
Il paroitra toujours , aux yeux de tout l'uni-
vers , qu'eux et la secte qu'ils ont établie se
sera détachée de ce grand corps et de cette
Eglise ancienne que Jésus-Christ a fondée ,
où saint Pierre et ses successeurs tenoient la
Î première place , dans laquelle toutes les sectes
es ont trouvés établis : le moment de la
séparation sera toujours si constant , que les
hérétiques eux-mêmes ne le pourront désa-
vouer, et qu'ils n'oseront pas seulement tenter
de se faire venir de la source par une suite
qu'on n'ait jamais vue s'interrompre. C'est le
foible inévitable de toutes les sectes que les
hommes ont établies. Nul ne peut changer les
siècles passés, ni se donner des prédécesseurs,
ou faire qui les ait trouvés en possession. La
seule Eglise catholique remplit tous les siècles
précédens par une suite qui ne lui peut être
contestée. La loi vientau-devantde l'Evangile:
la succession de Moïse et des patriarches ne
fait qu'une même suite avec celle de Jésus-
Christ. Etre attendu, venir, être reconnu par
une postérité qui dure autant que le monde ,
c'est le caractère du Messie en qui nous
croyons. Jésus - Christ est aujourd'hui , il Hei- xm.
étoit hier , et il est aux siècles des siècles.
Ainsi, outre l'avantage qu'a l'Eglise de
Jésus-Christ , d'être seule fondée sur des faits
miraculeux et divins qu'on a écrits hautement
et sans crainte d'être démenti dans les temps
qu'ils sont arrivés , voici en faveur de ceux
qui n'ont pas vécu dans ces temps , un miracle
R 5
3g4 Discours sur l'Histoire
toujours subsistant qui confirme la vérité de
tous les autres ; c'est la suite de la religion
toujours victorieuse des erreurs qui ont tâché
de la détruire. Vous y pouvez joindre encore
une autre suite ; et c'est la suite visible d'un
continuel châtiment sur les Juifs qui n'ont pas
reçu le Christ promis à leurs pères.
Ils l'attendent néanmoins encore ; et leur
attente toujours frustrée fait une partie de
leur supplice. Ils l'attendent , et font voir en
l'attendant qu'il a toujours été attendu. Con-
damnés par leurs propres livres , ils assurent
la vérité de la religion ; ils en portent , pour
ainsi dire , toute la suite écrite sur leur front.
D'un seul regard on voit ce qu'ils ont été,
pourquoi ils sont comme on les voit , et à quoi
ils sont réservés.
Ainsi quatre ou cinq faits authentiques , et
plus clairs que la lumière du soleil, font voir
notre religion aussi ancienne que le monde.
Ils montrent par conséquent qu'elle n'a point
d'autre auteur que celui qui a fondé l'univers ,
qui , tenant tout en sa main, a pu seul et com-
mencer et conduire un dessein où tous les
siècles sont- compris.
Il ne faut donc plus s étonner, comme on
fait ordinairement, de ce que Dieu nous pro-
pose à croire tant de choses si dignes de lui et
tout ensemble si impénétrables à l'esprit hu-
main : mais plutôt il faut s'étonner de ce
qu'ayant établi la foi sur une autorité si ferme
et si manifeste, il reste encore dans le monde
des aveugles et des incrédules.
Nos passions désordonnées, notre attache-
Universelle. 3g5
ment à nos sens , et notre orgueil indomptable,
en sont la cause. Nous aimons mieux tout
risquer que de nous contraindre : nous aimons
mieux croupir dans notre ignorance que de
l'avouer ; nous aimons mieux satisfaire une
vaine curiosité , et nourrir dans notre esprit
indocile la liberté de penser tout ce qu'il nous
plait, que de ployer sous le joug de l'autorité
divine.
De là vient qu'il y a tant d'incrédules , et
Dieu le permet ainsi pour l'instruction de ses
enfans. oans les aveugles, sans les sauvages ,
sans les infidèles qui restent , et dans le sein
même du christianisme, nous ne connoiirions
pas assez la corruption profonde de notre na-
ture , ni l'abîme d'où Jésus- Christ nous a
tirés. Si sa sainte vérité n'étoit contredite ,
nous ne verrions pas la merveille qui l'a fait
durer parmi tant de contradictions , et nous
oublierions à la fin que nous sommes sauvés
par la grâce. Maintenant l'incrédulité des uns
humilie les autres ; et les rebelles , qui s'oppo-
sent aux desseins de Dieu , font éclater la
puissance par laquelle , indépendamment de
toute autre chose , il accomplit les promesses
qu'il a faites à son Eglise.
Qu'attendons-nous donc à nous soumettre ?
Attendons -nous que Dieu fasse toujours de
nouveaux miracles; qu'il les rende inutiles en
les continuant ; qu'il y accoutume nos yeux ,
comme ils le sont au cours du soleil et à toutes
les autres merveilles de la nature ? Ou bien
. attendons-nous que les impies et les opiniâtres
se taisent ; que les gens de bien et les libertins
3g6 Discours sur l'Histoire
rendent un égal témoignage à la vérité ; que
tout le monde , d'un commun accord , la pré-
fère à sa passion , et que la fausse science
que la seule nouveauté fait admirer , cesse de
surprendre les hommes ? N'est-ce pas assez
que nous voyions qu'on ne peut combattre
la religion sans montrer , par de prodigieux
égaremens , qu'on a le sens renversé , et qu'on
ne se défend plus <jue par présomption ou par
ignorance? L'Eglise victorieuse des siècles et
des erreurs ne pourra-t-elle pas vaincre dans
nos esprits les pitoyables raisonnemens qu'on
lui oppose ; et les promesses divines que nous
voyons tous les jours s'y accomplir, ne pour-
ront-elles nous élever au-dessus des sens?
Et qu'on ne nous dise pas que ces promesses
demeurent encore en suspens , et que comme
elles s'étendent jusqu'à la fin du monde, ce
ne sera qu'à la fin du monde que nous pour-
rons nous vanter d'en avoir vu l'accomplisse-
ment. Car, au contraire, ce qui s'est passé
nous assure de l'avenir. Tant d'anciennes pré-
dictions si visiblement accomplies , nous font
voir qu'il n'y aura rien qui ne s'accomplisse ;
et que l'Eglise contre qui l'enfer , selon la
promesse du Fils de Dieu, ne peut jamais pré-
valoir , sera toujours subsistante jusqu'à la
consommation des siècles , puisque Jésus-
Christ, véritable en tout , n'a point donné d'au-
tres bornes à sa durée.
Les mêmes promesses nous assurent la vie
future. Dieu qui s'est montré si fidèle en ac-
complissant ce qui regarde le siècle présent ,
ne le sera pas moins à accomplir ce qui regarde
Universelle. 397
le siècle futur , dont tout ce que nous voyons
n'est qu'une préparation ; et l'Eglise sera sur
la terre toujours immuable et invincible , jus-
qu'à ce que ses enfans étant ramassés , elle
soit toute entière transportée au ciel qui est
son séjour véritable.
Pour ceux qui seront exclus de cette cité
céleste, une rigueur éternelle leurestréservée;
et après avoir perdu par leur faute une bien-
heureuse éternité , il ne leur restera plus qu'une
éternité malheureuse.
Ainsi les conseils de Dieu se terminent par
un état immuable ; ses promesses , et ses me-
naces sont également certaines ; et ce qu'il
exécute dans le temps , assure ce qu'il nous
ordonne ou d'espérer ou de craindre dans
l'éternité.
Voilà ce que vous apprend la suite de la
religion mise en abrégé devant vos yeux. Par
le temps, elle vous conduit à l'éternité. Vous
voyez un ordre constant dans tous les desseins
de Dieu, et une marque visible de sa puissance
dans la durée perpétuelle de son peuple. Vous
reconnoissez que l'Eglise a une tige toujours
subsistante , dont on ne peut se séparer sans
se perdre ; et que ceux qui , étant unis à cette
racine , font des œuvres dignes de leur foi ,
s'assurent la vie éternelle.
Etudiez donc , Monseigneur , mais étu-
diez avec attention cette suite de l'Eglise qui
vous assure si clairement toutes les promesses
de Dieu. Tout ce qui rompt cette chaîne ,
tout ce qui sort de cette suite , tout ce qui
s'élève de soi-même , et ne vient pas en vertu
398 Discours sur l'Histoire
des promesses laites à I Eglise dès l'origine du
monde , vous doit faire horreur. Employez
toutes vos forces à rappeler dans cette unité
tout ce qui s'en est dévoyé, et à faire écouter
l'Eglise par laquelle le Saint-Esprit prononce
ses oracles.
La gloire de vos ancêtres est non-seule-
ment de ne l'avoir jamais abandonnée, mais
de l'avoir toujours soutenue , et d'avoir mérité
par là d'être appelés ses fils aines , qui est
sans doute le plus glorieux de tous leurs titres.
Je n'ai pas besoin de vous parler de Clovis ,
deCharlemagne , ni de saint Louis. Considérez
seulement le temps où vous vivez , et de quel
père Dieu vous a fait naitre. Un roi si grand
en tout se distingue plus par sa foi que par
ses autres admirables qualités. 11 protège (a
religion au dedans et au dehors du royaume,
et jusqu'aux extrémités du monde. Ses lois
sont un des plus fermes remparts de l'Eglise.
Son autorité , révérée autant par le mérite de
sa personne que parla majesté de son sceptre,
ne se soutient jamais mieux que lorsqu'elle
défend la cause de Dieu. On n'entend plus
de blasphème ; l'impiété tremble devant lui :
c'est ce roi marqué par Salomon , qui dissipe
tout le mal par ses regards. S'il attaque l'hé-
résie par tant de moyens , et plus encore que
n'ont jamais fait ses prédécesseurs , ce n'est
pas qu il craigne pour son trône ; tout est
tranquille à ses pieds , et ses armes sont re-
doutées par toute la terre : mais c'est qu'il
aime ses peuples , et que se voyant élevé par
la main de Dieu à une puissance que rien ne
Universelle. 3c^
peut égaler dans l'univers , il n'en connoit
point de plus bel usage que de la faire servir
à guérir les plaies de lEglise.
Imitez , Monseigneur , un si bel exemple ,
et laissez-le à vos descendans. Recommandez-
leur l'Eglise plus encore que ce grand empire
que vos ancêtres gouvernent depuis tant de
siècles. Que votre auguste maison , la pre-
mière en dignité oui soit au monde , soit la
première à défendre les droits de Dieu , et à
étendre par tout l'univers le règne de Jésus-
Christ qui la fait régner avec tant de gloire.
Fin des deux premières Parties.
'4oo
TABLE
DE CE DISCOURS.
Rêvant - propos. Dessein général de
cet ouvrage : sa division en trois par-
ties, p. i
PREMIÈRE PARTIE.
Les Epoques , ou la suite des temps.
I. Epoque. Adam , ou la création : premier
âge du monde. 7
II. Epoque. i\W, ou le déluge : second âge
du t monde. 10
III. Epoque. La vocation d Abraham , ou
le commencement du peuple de Dieu , et
de l'alliance : troisième âge du monde. 12
IV. Epoque. Moïse , ou la loi écrite : qua-
trième âge du monde. 16
V. Epoque. La prise de Troie. 20
VI. Époque. Salomon , ou le temple achevé :
cinquième âge du monde. 22
VII. Epoque. Romulus , ou Rome fon-
dée. ' 29
VIII. Epoque. Cyrus , ou les Juifs réta-
blis : sixième âge du monde. 46
Table. 401
IX. Epoque. Scipion, ou Cartilage vain-
cue, p. 71
X. Epoque. Naissance de Jésus - Christ :
septième et dernier âge du monde. 86
XI. Epoque. Constantin , ou la paix de
r Eglise. 10G
XII. Epoque. Charlemagne , ou l'établis-
sement du nouvel empire. 141
SECONDE PARTIE.
La suite de la Religion.
I. La création et les premiers temps. i0
II. Abraham et les Patriarches. i65
III. Moïse , la loi écrite , et l'introduc-
tion du peuple de Dieu dans la terre
promise. !«g
IV. David, les rois et les prophètes. 195
V. Les temps du second temple. 227
VI. Jésus-Christ et sa doctrine. 244
VII. La descente du Saint-Esprit : V éta-
blissement de r Eglise : les fugemens de
Dieu sur les Juifs et sur les Gentils. 273
VIII. Réflexions particulières sur le châ-
timent des Juifs, et sur les prédictions
de Jésus-Christ qui l'avoient marqué. 290
IX. Deux mémorables prédictions de
Notre-Seigneur sont expliquées , et leur
accomplissement est justifié par l'his-
toire. 3o3
4o2 Table.
X. La suite des erreurs des Juifs , et la
manière dont ils expliquent les pro-
phéties, p. 3i6
XI. Réflexions particulières sur la con-
version des Gentils. Profond conseil
de Dieu qui les vouloit convertir par
la croix de Jésus-Christ. Raisonnement
de saint Paul sur celte manière de les
convertir. 335
XII. Diverses j orme s de V idolâtrie : les
sens ? l'intérêt , l'ignorance , un faux
respect de l'antiquité , la politique ,
la philosophie et les hérésies viennent
à son secours : l'Eglise triomphe de
tout. 344
XIII. Réflexion générale sur la suite de
la religion , et sur le rapport qu'il y a
entre les livres de r Ecriture. Z6j
Fin de la Table des deux premières Parties.
F
D
21
B74
1813
t.l
*3fi
Bossuet, Jacques Bénigne, bp. I
of Meaux
Discours sur l1 histoire
universelle a monseigneur le ]
dauphin
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
*■
liai
rv